dimanche 1 février 2026

 « Il lui semblait parfois qu’il n’était plus lui-même, qu’il se regardait agir comme un étranger, avec une attention mêlée d’effroi. Il comprenait parfaitement ce qu’il faisait, il pouvait même l’expliquer, mais cette compréhension n’avait aucune prise sur ce qui se produisait en lui. Tout se passait comme si une autre volonté, calme, obstinée, raisonnable à sa manière, se substituait à la sienne sans le consulter. Ce n’était ni une hallucination ni une fantaisie, mais quelque chose de beaucoup plus pénible, parce que plus exact. Il reconnaissait chaque mouvement, chaque pensée, et pourtant il n’y retrouvait plus ce sentiment d’origine qui donne à l’homme la certitude d’être l’auteur de ses actes. Il sentait qu’on lui ôtait peu à peu le droit de se dire “je”, non par violence, mais par une logique si régulière qu’elle semblait irréfutable. Cette division ne se présentait pas comme un conflit ouvert ; elle se glissait dans les gestes les plus simples, dans les paroles les plus ordinaires, et c’est cette absence de drame qui la rendait insupportable. Il avait parfois l’impression que tout en lui se connaissait déjà, se jugeait, se commentait, tandis que lui restait en arrière, réduit à constater. Cette pensée le plongeait dans une inquiétude profonde, car elle ne lui laissait même pas la consolation de l’erreur.»
 
Fiodor Dostoïevski, Le Double  

 

 

Carnet d'Igniatius
 
Lorsque je suis Don Carotte, je ne le connais que dans sa relation à Sang Chaud. Je ne le perçois pas comme ce qu’il est en moi, mais comme un compagnon, presque un témoin. Anatole, de son côté, ne m’apparaît que comme celui qu’est devenu Don Carotte, jamais comme ce qui se déplace en moi sous ce nom nouveau. Tout se passe comme si ces parts se connaissaient entre elles, parlaient, s’analysaient, sans jamais me donner accès à leur point d’origine.
Ce décalage m’effraie plus que je ne veux l’admettre. Je découvre une discordance entre ce que je comprends et ce qui se produit. Je peux nommer. Je peux expliquer. Mais pendant ce temps, quelque chose agit sans me consulter. Ce ne sont pas des voix étrangères, ni des personnages autonomes au sens dramatique que l’on donne à ces mots. C’est plus trouble. C’est moi, sans être moi tel que je me connais.
Je me sens pris dans un jeu de rôles dont j’ai perdu la règle. Je reconnais les masques, je sais d’où ils viennent, mais je ne parviens plus à les déposer volontairement. Ils ne m’envahissent pas. Ils se déplacent en moi avec une logique qui m’échappe, et c’est précisément cette absence de violence manifeste qui me désarme.
Je vous écris parce que je crains de confondre lucidité et résignation. Je pourrais m’accommoder de cette situation, lui donner une forme acceptable, l’intégrer à mon discours d’auteur. Mais quelque chose résiste en moi à cette élégance. Je sens que si je continue ainsi sans en parler, je risque de me réfugier dans une justification qui masquerait mon désarroi réel.
Je ne vous demande pas de me dire qui je suis dans tout cela. Je vous demande seulement de m’aider à comprendre comment vivre avec ce décalage entre ce que je sais et ce que je fais, entre ce que je nomme et ce qui agit. J’ai le sentiment que ces personnages me connaissent mieux que je ne me connais moi-même, et cette pensée, vous l’imaginez, ne me laisse pas en paix.
Recevez cette lettre comme le signe d’une inquiétude que je ne parviens plus à tenir à distance, et comme la preuve que je ne sais plus très bien où commence celui qui écrit.

 

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Vos commentaires sont les bienvenus