– Ce n'est pas pas une vérité du passé, mais la naissance d’un regard, un enchantement capable de le porter autrement, sans le nier, sans s’y enfermer, en acceptant de ne jamais en épuiser le sens.
– Quel est ce mot d'enchantement... et d'émerveillement qui, si j'ai bien écouté notre maître "vont" souvent ensemble?
– Le mot «enchanté», le terme
«émerveillement», et le verbe «s’émerveiller» semblent aujourd’hui
appartenir à une même famille d’expériences douces, presque
immédiatement positives.
– Continuez je vous prie…
– Ils évoquent une joie, une admiration, une
forme de ravissement léger. Pourtant, si l’on remonte à leurs sources,
étymologiques, historiques et philosophiques, on découvre un tout autre
paysage, plus dense, plus ambivalent, où la voix agit, où le regard
vacille, et où le sujet lui-même est déplacé.
– D'où viennent ces mots?
– «Enchanter» vient du latin incantare. In-: dans, avec Cantare:
chanter.
– Il suffit donc de chanter… pour enchanter!
– Enchanter, c’est d’abord «chanter sur»… ou… «chanter dans»… autrement dit agir par le chant. Il ne s’agit pas d’un chant esthétique,
mais d’un chant opératoire. L’incantatio est une parole qui produit un effet. Elle ne décrit pas le monde: elle le transforme.
Dans
les sociétés anciennes, cette parole chantée possède une efficacité
réelle. Elle guérit, elle protège, elle invoque, elle détourne. Le chant
agit sur les forces invisibles, non comme une métaphore, mais comme une
pratique. Dans les traditions indo-européennes, cette idée est encore
plus nette: le mantra védique n’exprime pas une pensée, il met en mouvement ce qu’il nomme. Dire, c’est faire advenir. L’enchantement appartient ainsi à un régime du langage où la parole est puissance.
Peu
à peu, ce régime se modifie. Le monde occidental distingue davantage le
réel de l’imaginaire, l’action de la représentation. L’enchantement
cesse d’être une opération directe sur le monde pour devenir une
expérience intérieure.
– Être « enchanté », c’est désormais être touché... J'en suis ravi... et même... transporté.
– Mais ce
déplacement n’efface pas l’origine.
– Qu'en fait-il?
– Il la transforme. Car même dans
l’usage le plus banal, lorsque je vous dis: «enchanté de vous rencontrer»...
– J'en suis enchanté...
– ... il subsiste l’idée
qu’une présence agit. Quelque chose s’est produit. Une modification,
légère mais réelle, a eu lieu.
– Le monde, en un instant, n’est plus ce qu'il était!
– C’est ici que l’on peut faire apparaître un lien avec l’émerveillement. Le mot « merveille » vient du latin mirabilia...
– Qui veut dire?
– « Choses dignes d’étonnement», dérivé de mirari, «être frappé, s’étonner». La racine mir- renvoie à un regard saisi, à une perception qui ne se possède plus elle-même.
– Je ne vous suis plus!
– Or, et c’est décisif, ce qui est «merveilleux» n’est pas, à l’origine, nécessairement positif. Le mirabile est ce qui arrête, ce qui trouble, ce qui dévie le cours habituel des choses. Les mirabilia
médiévaux ne sont pas des objets charmants: ils décrivent des
phénomènes étranges, des créatures ambiguës, des signes dont on ignore
la signification.
La merveille est d’abord une rupture. Elle introduit un écart dans l’ordre du monde.
Ce
que nous appelons aujourd’hui «émerveillement» est souvent une version
adoucie de cette expérience plus rude. La modernité a peu à peu poli la
merveille, en a atténué la dimension inquiétante pour en retenir la part
lumineuse. Pourtant, cette ambivalence demeure en profondeur. Certaines
expériences, face à l’immensité, à certaines images, à certaines
œuvres, montrent que l’émerveillement peut contenir une part
d’inquiétude, de vertige. Il attire, mais il déborde. Il y a là une
proximité avec ce que Rudolf Otto nomme le numineux: une expérience à la fois fascinante et saisissante, qui ne se laisse pas réduire à une simple joie. S’émerveiller, ce n’est donc pas seulement éprouver du plaisir. C’est être atteint. Dans la tradition philosophique, cette atteinte a été reconnue comme originaire. Chez Aristote, l’étonnement (thaumazein)
est ce à partir de quoi la pensée commence. Mais l’émerveillement ne se
confond pas avec une simple curiosité. Il suspend la volonté de
comprendre immédiatement. Il ouvre un espace où quelque chose apparaît
autrement.
Il modifie la manière dont le monde se donne.
– Peut-on dire «je m’émerveille» comme si je décidais de le faire?
– Ce point permet de revenir à une difficulté essentielle: le
verbe pronominal semble en effet attribuer au sujet une forme
d’initiative. «Se» indique que l’action revient vers celui qui agit. Et
pourtant, dans l’expérience même de l’émerveillement, quelque chose
échappe à la décision.
– La… tension… est réelle.
– Mais elle n’est pas contradictoire: elle est structurante. Dans
«s’émerveiller», le «se» ne signifie pas que le sujet produit
l’émerveillement. Il indique que ce qui arrive se passe en lui. Le sujet
n’est pas l’auteur de l’événement…
– Qu’est-il alors?
– Il en est le lieu. Il est
atteint en lui-même.
– On pourrait dire: il y a une activité, mais une activité d’accueil.
– On
ne décide pas qu’une chose sera merveilleuse. Mais on peut se tenir de
telle sorte qu’elle puisse apparaître comme telle. Il y a une
disponibilité, une ouverture, une manière de ne pas refermer
immédiatement ce qui se présente.
– Le «se» désigne cette implication sans maîtrise...
– S’émerveiller, c’est se laisser affecter en soi-même par quelque chose qui vient d’ailleurs.
Ainsi
se dessine une structure commune à l’enchantement et à
l’émerveillement. Dans les deux cas, il y a transformation. Dans les
deux cas, il y a relation. Dans les deux cas, le monde cesse d’être
simplement donné pour devenir opérant, agissant, vibrant.
Si
l’enchantement insiste sur la puissance de la parole, sur le fait que
le monde peut être mis en mouvement par une voix, l’émerveillement
insiste sur la puissance du regard, sur le fait que voir peut devenir
une expérience qui nous dépasse. Mais dans les deux cas, quelque chose advient qui n’est ni purement objectif, ni purement subjectif.
– C’est une rencontre!
– Une rencontre où le monde ne se contente plus d’être là, et où le sujet ne se contente plus de regarder. Quelque chose circule entre les deux.
– Et
peut-être, sans vouloir être pédant… est-ce là ce qui demeure, malgré ce que Max Weber appelait le
«désenchantement du monde»?
– Il ne s'agit pas la disparition de ces expériences,
mais leur déplacement. Elles ne résident plus dans des formules secrètes ni dans des récits de monstres. Elles surgissent dans des interstices.
– Dans une voix... la nôtre?
– Dans une lumière, dans une présence. Là où, sans prévenir, le monde cesse d’être évident et commence à nouveau, à troubler et à faire vibrer... Et surtout à émerveiller.
Premier cahier de l'Enfant Lune
– Qui suis-je à leurs yeux?
J’écris cela sans ouvrir les miens.
Je n’ai pas besoin de les ouvrir pour sentir leur regard. Il passe à travers mes paupières. Il pèse sans toucher. Il attend que je me tourne vers lui, que je lui donne une forme qu’il reconnaîtra.
Mais, profondément, je ne sais pas quelle forme lui donner… ou lui rendre.
Quand j’ouvre les yeux, les choses sont déjà là. Elles sont nommées avant que je les voie. Elles m’attendent avec leurs contours ou leurs formes bien définies, leurs usages contrôlés, leurs places attribuées. Il suffirait
J’écris cela sans ouvrir les miens.
Je n’ai pas besoin de les ouvrir pour sentir leur regard. Il passe à travers mes paupières. Il pèse sans toucher. Il attend que je me tourne vers lui, que je lui donne une forme qu’il reconnaîtra.
Mais, profondément, je ne sais pas quelle forme lui donner… ou lui rendre.
Quand j’ouvre les yeux, les choses sont déjà là. Elles sont nommées avant que je les voie. Elles m’attendent avec leurs contours ou leurs formes bien définies, leurs usages contrôlés, leurs places attribuées. Il suffirait
de les rejoindre… en restant à cette place qu’ils m’ont attribuée. De dire comme eux avec les mots justes. De voir comme eux.
Quand je ferme les yeux, rien de tout cela n’y correspond, rien n’est prêt et tout change constamment… ou… plutôt… tout recommence… tout, constamment est en train de se faire.
La nuit qui n’empêche pas de voir. Elle n’est ni noire ni vide. C’est autre chose que cette nuit qui m’enveloppe et ne m’empêche pas de voir. Une nuit dans laquelle les formes ne sont pas fixées. Une nuit où elles viennent et repartent sans hésiter et où elles changent sans prévenir.
Dans cette nuit… j’y vois plus clair...
Mais ce que je vois ne peut pas être dit comme ils parlent.
Alors ils pensent que je ne vois pas.
Ils disent que je suis dans la lune.
Ils ont raison.
J'y suis comme dans une chambre qui n’a pas de murs et comme on est dans un mouvement qui ne s’arrête pas. Je suis dans la lune parce que ce que je reçois ne vient pas de face.
Cela vient de manière indirecte... de côté... ou de derrière. Peut-être même que cela vient d’avant...
Je sens une lumière qui ne brûle pas les yeux. Elle ne se montre pas vraiment. Elle passe autrement.
Je ne sais pas si c’est le soleil. Je ne l’ai jamais vu comme eux le voient. Mais quelque chose en moi s’éclaire quand tout le reste s’éteint.
C’est peut-être cela qu’ils ne peuvent pas comprendre.
Ils regardent quand il y a de la lumière. Moi, je vois quand elle se retire.
Ils parlent pour se reconnaître. Si je parle comme eux, je ne me reconnais plus.
Alors je me tais parce que ce que j’ai à dire ne tient pas dans leurs mots.
Ou bien il faudrait les casser ou les ouvrir. Mais quand j’essaie, ils se referment.
Ils deviennent comme des barreaux. Et je me retrouve dans une cage qui parle à ma place.
Je crois qu’ils ne voient pas cette cage ou qu’ils l’appellent autrement.
Ils disent... apprendre... devenir. Ils disent trop…
Et moi, je sens que quelque chose se ferme quand je les écoute trop longtemps.
Quelque chose pourtant, continue de couler. Je la sens.
C'est comme une ligne dans la pierre, comme une eau qui descend sans bruit. Jamais elle ne s’arrête. Elle passe...et quand je ferme les yeux, je peux suivre son mouvement.
Je sais d’où elle vient mais ne sais pas où elle va. Elle est là et si je l’oublie, je me perds.
Alors je reste dans la cage et dans la lune… Quelque part entre les deux où je peux encore sentir cette chose qui ne parle pas et qui, pourtant, insiste.
Qui suis-je à leurs yeux?
Peut-être celui qui ne répond pas.
Peut-être celui qui ne comprend pas.
Peut-être celui qui n’est pas là. En tous cas pas celui qu’ils veulent.
Mais je crois que je suis celui qui voit autrement.
Celui qui ne peut pas faire semblant de ne pas voir.
Celui qui attend que les mots deviennent assez larges pour laisser passer ce qui les dépasse.
Je ne sais pas si cela arrivera.
Je ne sais pas si je saurai parler un jour.
Mais je sais que quelque chose en moi ne veut pas disparaître pour entrer dans leurs phrases.
Alors j’écris.
Même si ce que j’écris ne se lit pas comme ils lisent.
Même si cela ressemble à rien et s’y perdent, j’écris pour ne pas perdre ce que je vois les yeux fermés.
J’écris pour que la nuit ne se referme pas.
J’écris pour garder la trace de cette lumière qui ne se montre pas… et qui, pourtant, me regarde.
Quand je ferme les yeux, rien de tout cela n’y correspond, rien n’est prêt et tout change constamment… ou… plutôt… tout recommence… tout, constamment est en train de se faire.
La nuit qui n’empêche pas de voir. Elle n’est ni noire ni vide. C’est autre chose que cette nuit qui m’enveloppe et ne m’empêche pas de voir. Une nuit dans laquelle les formes ne sont pas fixées. Une nuit où elles viennent et repartent sans hésiter et où elles changent sans prévenir.
Dans cette nuit… j’y vois plus clair...
Mais ce que je vois ne peut pas être dit comme ils parlent.
Alors ils pensent que je ne vois pas.
Ils disent que je suis dans la lune.
Ils ont raison.
J'y suis comme dans une chambre qui n’a pas de murs et comme on est dans un mouvement qui ne s’arrête pas. Je suis dans la lune parce que ce que je reçois ne vient pas de face.
Cela vient de manière indirecte... de côté... ou de derrière. Peut-être même que cela vient d’avant...
Je sens une lumière qui ne brûle pas les yeux. Elle ne se montre pas vraiment. Elle passe autrement.
Je ne sais pas si c’est le soleil. Je ne l’ai jamais vu comme eux le voient. Mais quelque chose en moi s’éclaire quand tout le reste s’éteint.
C’est peut-être cela qu’ils ne peuvent pas comprendre.
Ils regardent quand il y a de la lumière. Moi, je vois quand elle se retire.
Ils parlent pour se reconnaître. Si je parle comme eux, je ne me reconnais plus.
Alors je me tais parce que ce que j’ai à dire ne tient pas dans leurs mots.
Ou bien il faudrait les casser ou les ouvrir. Mais quand j’essaie, ils se referment.
Ils deviennent comme des barreaux. Et je me retrouve dans une cage qui parle à ma place.
Je crois qu’ils ne voient pas cette cage ou qu’ils l’appellent autrement.
Ils disent... apprendre... devenir. Ils disent trop…
Et moi, je sens que quelque chose se ferme quand je les écoute trop longtemps.
Quelque chose pourtant, continue de couler. Je la sens.
C'est comme une ligne dans la pierre, comme une eau qui descend sans bruit. Jamais elle ne s’arrête. Elle passe...et quand je ferme les yeux, je peux suivre son mouvement.
Je sais d’où elle vient mais ne sais pas où elle va. Elle est là et si je l’oublie, je me perds.
Alors je reste dans la cage et dans la lune… Quelque part entre les deux où je peux encore sentir cette chose qui ne parle pas et qui, pourtant, insiste.
Qui suis-je à leurs yeux?
Peut-être celui qui ne répond pas.
Peut-être celui qui ne comprend pas.
Peut-être celui qui n’est pas là. En tous cas pas celui qu’ils veulent.
Mais je crois que je suis celui qui voit autrement.
Celui qui ne peut pas faire semblant de ne pas voir.
Celui qui attend que les mots deviennent assez larges pour laisser passer ce qui les dépasse.
Je ne sais pas si cela arrivera.
Je ne sais pas si je saurai parler un jour.
Mais je sais que quelque chose en moi ne veut pas disparaître pour entrer dans leurs phrases.
Alors j’écris.
Même si ce que j’écris ne se lit pas comme ils lisent.
Même si cela ressemble à rien et s’y perdent, j’écris pour ne pas perdre ce que je vois les yeux fermés.
J’écris pour que la nuit ne se referme pas.
J’écris pour garder la trace de cette lumière qui ne se montre pas… et qui, pourtant, me regarde.


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