« Ainsi mon dessein n'est pas d'enseigner ici la méthode que chacun doit suivre pour bien conduire sa raison, mais seulement de faire voir en quelle sorte j'ai tâché de conduire la mienne... Mais sitôt que j'eus achevé tout ce cours d'études, au bout duquel on a coutume d'être reçu au rang des doctes, je changeai entièrement d'opinion. Car je me trouvais embarrassé de tant de doutes et d'erreurs qu'il me semblait n'avoir fait autre profit, en tâchant de m'instruire, sinon que j'avais découvert de plus en plus mon ignorance.»
Descartes, Discours sur la méthode, Première partie
Lucian, avec Igniatius, regardent et observent les dessins que ce dernier a apporté. L’un et l’autre ne comprennent pas ce qu’ils représentent… mais les deux savent, chacun à sa manière, que ces images sont des sortes de clés, qui pourraient les amener à comprendre pourquoi ils sont là… et quelle serait cette ressemblance mystérieuse…
Lucian s’arrête sur cette ouverture.
La chose n’est pas ici un objet. Elle est ce qui ne s’est pas encore laissé prendre dans la forme du quelqu’un. Et pourtant, elle y ressemble. C’est là que le trouble s’intensifie. Car la ressemblance appelle la reconnaissance. Elle invite à dire: «c’est lui». Mais au moment même où cette reconnaissance devient possible, quelque chose se retire. Le «il» réapparaît. Non plus seulement comme ce qui est «dedans», mais comme ce qui peut prendre la forme d’un visage sans devenir une personne.
Lucian note :
« Le il peut ressembler sans s’identifier.
Il peut apparaître sans devenir quelqu’un.»
Il comprend alors autrement :
« Ce n’est pas autre chose non plus.»
Cela ne signifie pas une chose au sens d’un objet. Cela signifie que l’alternative, moi ou quelqu’un d’autre, ne tient pas.
Le il n’est pas quelqu’un d’autre, mais il n’est pas réductible à une chose… rendant impossible cette opposition.
— Quand je les regarde… dit Igniatius…
— j’ai l’impression que c’est… moi…
— mais sans moi.
Lucian ne corrige pas. Il note la formule et la met en évidence: «moi sans moi».
Il comprend que le mot chose protège cela. Il empêche la capture. Et peut-être que ce qui parle dans les images passe par cette suspension.
Non pas quelqu’un qui parlerait.
Non pas une chose qui serait montrée.
Mais quelque chose, ou quelqu’un. qui ne peut apparaître qu’à condition de ne pas être immédiatement nommé comme tel.
Lucian note alors, ce qui lentement se forme en son esprit:
«Le dedans n’est pas un lieu. C’est une impossibilité de mettre dehors.»
Car Igniatius l’a dit :
— Quand je dis qu’il est dedans… ce n’est pas qu’il est à l’intérieur…
— C’est que… je ne peux pas le mettre dehors.
Le « il » agit.
Chaque fois qu’un sens se fixe, il le déplace.
Chaque fois qu’une liaison se stabilise, il la défait.
— C’est lui qui fait que ça ne tient pas.
Lucian relève cette phrase.
Ce qui ne tient pas n’est pas un défaut.
C’est l’effet de ce « il ».
Le « il » n’est pas ce qui doit être intégré.
Il est ce qui empêche toute intégration complète.
Lucian écrit :
« Le il n’est ni un contenu ni une image.
Il est ce qui, dans l’image, empêche qu’elle devienne un objet stable. »
Il s’arrête.
Puis ajoute :
« Peut-être est-ce cela qui parle. »
Igniatius ne regarde plus les dessins. Il regarde Lucian.
— Vous le voyez ?
Lucian hésite.
S’il répond oui, il mentirait.
S’il répond non, il manquerait quelque chose.
Alors il dit :
— Je vois qu’il y a quelque chose que je ne peux pas voir.
Igniatius acquiesce lentement.
— Oui… c’est ça.
Le « il » ne devient pas plus clair.
Mais il devient partageable.
Non pas comme un objet commun,
mais comme une zone commune d’impossibilité.
Lucian commence alors à comprendre autrement ce qui se joue.
Le patient n’apporte pas des images à interpréter.
Il apporte un lieu où quelque chose cherche à se lier.
Et ce lieu n’est pas donné d’avance.
Il se forme à mesure que les liaisons apparaissent, se défont, se reprennent.
Certaines séances n’apportent rien. Les dessins restent muets. Les mots aussi.
Puis, sans raison apparente, une liaison se fait. Une phrase accroche un trait. Un souvenir rejoint une forme. Et quelque chose, brièvement, tient.
Puis cela se défait à nouveau.
Le récit ne suit plus une ligne.
Il devient une série de reprises sans continuité assurée.
Un réseau instable où le passé reste présent, mais ne détermine plus entièrement ce qui peut advenir.
Lucian note enfin :
« Il y a des images.
Elles ne viennent pas de lui.
Elles ne viennent pas de moi.
Et pourtant, elles nous obligent à nous déplacer. »
Il ferme son carnet.
Mais la phrase ne se ferme pas.
Car ce qui s’est ouvert — ce dedans qui n’est pas un lieu, ce « il » sans visage — ne peut pas être refermé.
Il ne cesse pas.
Il insiste.
Et peut-être est-ce cela, au fond, qui fait que quelque chose peut encore arriver.
La chose n’est pas ici un objet. Elle est ce qui ne s’est pas encore laissé prendre dans la forme du quelqu’un. Et pourtant, elle y ressemble. C’est là que le trouble s’intensifie. Car la ressemblance appelle la reconnaissance. Elle invite à dire: «c’est lui». Mais au moment même où cette reconnaissance devient possible, quelque chose se retire. Le «il» réapparaît. Non plus seulement comme ce qui est «dedans», mais comme ce qui peut prendre la forme d’un visage sans devenir une personne.
Lucian note :
« Le il peut ressembler sans s’identifier.
Il peut apparaître sans devenir quelqu’un.»
Il comprend alors autrement :
« Ce n’est pas autre chose non plus.»
Cela ne signifie pas une chose au sens d’un objet. Cela signifie que l’alternative, moi ou quelqu’un d’autre, ne tient pas.
Le il n’est pas quelqu’un d’autre, mais il n’est pas réductible à une chose… rendant impossible cette opposition.
— Quand je les regarde… dit Igniatius…
— j’ai l’impression que c’est… moi…
— mais sans moi.
Lucian ne corrige pas. Il note la formule et la met en évidence: «moi sans moi».
Il comprend que le mot chose protège cela. Il empêche la capture. Et peut-être que ce qui parle dans les images passe par cette suspension.
Non pas quelqu’un qui parlerait.
Non pas une chose qui serait montrée.
Mais quelque chose, ou quelqu’un. qui ne peut apparaître qu’à condition de ne pas être immédiatement nommé comme tel.
Lucian note alors, ce qui lentement se forme en son esprit:
«Le dedans n’est pas un lieu. C’est une impossibilité de mettre dehors.»
Car Igniatius l’a dit :
— Quand je dis qu’il est dedans… ce n’est pas qu’il est à l’intérieur…
— C’est que… je ne peux pas le mettre dehors.
Le « il » agit.
Chaque fois qu’un sens se fixe, il le déplace.
Chaque fois qu’une liaison se stabilise, il la défait.
— C’est lui qui fait que ça ne tient pas.
Lucian relève cette phrase.
Ce qui ne tient pas n’est pas un défaut.
C’est l’effet de ce « il ».
Le « il » n’est pas ce qui doit être intégré.
Il est ce qui empêche toute intégration complète.
Lucian écrit :
« Le il n’est ni un contenu ni une image.
Il est ce qui, dans l’image, empêche qu’elle devienne un objet stable. »
Il s’arrête.
Puis ajoute :
« Peut-être est-ce cela qui parle. »
Igniatius ne regarde plus les dessins. Il regarde Lucian.
— Vous le voyez ?
Lucian hésite.
S’il répond oui, il mentirait.
S’il répond non, il manquerait quelque chose.
Alors il dit :
— Je vois qu’il y a quelque chose que je ne peux pas voir.
Igniatius acquiesce lentement.
— Oui… c’est ça.
Le « il » ne devient pas plus clair.
Mais il devient partageable.
Non pas comme un objet commun,
mais comme une zone commune d’impossibilité.
Lucian commence alors à comprendre autrement ce qui se joue.
Le patient n’apporte pas des images à interpréter.
Il apporte un lieu où quelque chose cherche à se lier.
Et ce lieu n’est pas donné d’avance.
Il se forme à mesure que les liaisons apparaissent, se défont, se reprennent.
Certaines séances n’apportent rien. Les dessins restent muets. Les mots aussi.
Puis, sans raison apparente, une liaison se fait. Une phrase accroche un trait. Un souvenir rejoint une forme. Et quelque chose, brièvement, tient.
Puis cela se défait à nouveau.
Le récit ne suit plus une ligne.
Il devient une série de reprises sans continuité assurée.
Un réseau instable où le passé reste présent, mais ne détermine plus entièrement ce qui peut advenir.
Lucian note enfin :
« Il y a des images.
Elles ne viennent pas de lui.
Elles ne viennent pas de moi.
Et pourtant, elles nous obligent à nous déplacer. »
Il ferme son carnet.
Mais la phrase ne se ferme pas.
Car ce qui s’est ouvert — ce dedans qui n’est pas un lieu, ce « il » sans visage — ne peut pas être refermé.
Il ne cesse pas.
Il insiste.
Et peut-être est-ce cela, au fond, qui fait que quelque chose peut encore arriver.

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