mercredi 1 juillet 2026

(131) L’abracadabrante histoire de l’Enfant Lune

  

« La poésie ne s’impose pas, elle s’expose. Elle reste, même dans le plus extrême, dans la plus profonde détresse, langage, elle reste orientation vers l’autre, chose en chemin, tentative de rencontre.»
 
Paul Celan, Discours de Brême, 1958


 

 
Suite du prologue de Don Carotte où les deux perroquets dissertent sur la nature de Don Carotte 
 
– Ce que lit Don Carotte, me semble-t’il… si j’entends bien, ce n’est pas son histoire…
– Que serait-ce donc?
– Au point où il en est… ce pourrait être le point où l’histoire se fracture en expérience poétique. 
– Qu’est cela? Expliquez-moi, je vous prie.
– C’est le lieu où la parole devient présence… et non représentation.
– Comment sait-il cela?
– Il l’a appris de ses lectures…
– Lesquelles par exemple?
– Celle de Maldiney, notamment…
– L’avez-vous lu vous aussi?
– Certes, je l’ai lu
Donnez-moi un exemple, voulez-vous?
– «Ma page est un couteau, non une vanité.»
– À quel jeu joue-t’il… 
– Au même jeu que vous…La phrase ici est fulgurante, mais ce n’est pas un jeu…
– Qu’est-ce alors?
– C’est une blessure. La page est coupante, elle ouvre… avant de s’ouvrir. 
– Qu’ouvre t’elle? Le doigt qui l’ouvre…
– Ne soyez pas si pragmatique… c’est ici le propre du geste poétique: non pas enjoliver le réel, mais en trancher les faux plis, pour faire place à ce qui n’a pas encore pu apparaître. Cela s’approche du rapport entre le voir et l’ouvert, entre la présence et l’imprésentable.
– Je ne suis pas sûr de bien comprendre…
– Comme vous pouvez le constater, cette phrase est très courte, mais elle oppose deux manières complètement différentes d'écrire.
– Lesquelles?
– On pourrait la traduire ainsi:
« Ce que j'écris n'est pas là pour me faire admirer. C'est là pour ouvrir quelque chose.»
– Mais il s’agit d’un couteau!
– Le couteau n'est pas d'abord une arme. C'est un outil. Il coupe le pain, il enlève l'écorce, il sépare ce qui était confondu. Il permet d'aller à l'intérieur.
– Une page qui est un couteau serait donc une page qui cherche à traverser les apparences.
– C’est cela. Elle ne caresse pas le lecteur dans le sens du poil.
– Elle ne cherche pas à être jolie.
– Non, elle cherche à être juste. Elle coupe les illusions comme on coupe une corde devenue trop serrée.
Voilà pour la première… À l'inverse, la vanité est le désir d'être regardé.
C'est écrire pour entendre dire: « Comme c'est beau!»
– Ou… «Comme c'est intelligent!»
– Et dans ce cas, la page devient un miroir
– Un miroir où l'auteur contemplerait sa propre image.
– Le couteau, lui, ne regarde jamais son reflet. Il travaille.
– J’aime vous entendre parler comme cela… Vous pourriez presque raconter cette phrase comme une petite histoire.
– Bien… Imaginez un vieux menuisier.
– Il travaille sur son établi comme Gepetto…
– Il possède deux objets sur son établi. Le premier est un couteau dont le manche est usé par des années de travail. La lame n'est plus brillante. Elle porte des rayures. Mais, étant parfaitement aiguisé, chaque fois qu'il s'en sert, le bois révèle un fil invisible, une forme cachée.
– Comme Pinocchio…
– À côté se trouve un couteau tout neuf. Le manche est finement sculpté et sa lame brille comme un miroir. Tout le monde s'arrête pour le regarder. Personne ne s'en sert.
– Et alors?
– Le premier couteau transforme le bois.
– Et l’autre ?
– L'autre attire seulement les regards. La phrase parle de cette différence. Elle dit:
« Je préfère un outil qui laisse une trace dans le monde à objet que l’on admire.»
C'est peut-être aussi une manière de parler de la vérité.
– La vérité n'est pas toujours confortable.
– Vous avez raison. Lorsque le chirurgien opère, il utilise un scalpel. Personne ne lui reproche de couper. On sait qu'il coupe pour sauver.
– Et certaines phrases feraient la même chose…
– Elles ouvrent une vieille blessure pour la soigner afin qu'elle puisse enfin proprement cicatriser.
– Sur le moment, ces phrases peuvent quand même faire un peu mal.
– Mais ce n'est pas une cruauté. C'est une opération. Et peut-être que le plus beau paradoxe est là. Un couteau peut détruire. Mais entre de bonnes mains, il peut aussi libérer. Il coupe les liens inutiles…
– Il coupe aussi les masques trop serrés, les habitudes qui empêchent de respirer!
– C’est alors la phrase prend un sens plus profond encore.
Une page digne de ce nom ne cherche pas d'abord à être applaudie.
– Que cherches-t’elle?
– À rendre un peu plus libre. Et si, en refermant le livre, le lecteur ne se souvient plus du nom de l'auteur, mais regarde le monde autrement…
– … alors le couteau a fait son œuvre!
– La lame s'est effacée derrière ce qu'elle a ouvert. C'est peut-être le plus bel avenir d'une page: ne pas être admirée, mais continuer longtemps à travailler silencieusement dans celui qui l'a lue.
– Mais… au-delà… que dire de l’humour acide du texte et de ses pastiches mal déguisés…
– Ce ne sont pas des ornements, mais les modalités nécessaires de cette ouverture. Le rire, ou le sourire, dans cette optique, sera le signe du décollement du monde figé.
– Il me semble que vous l’avez déjà dit…
– Don Carotte rit, non pour moquer, mais pour desserrer
 l’étreinte du déjà-dit. Enfin, la conclusion du prologue, puisque c’est de cela qu’il s’agit… où Don Carotte interpelle le lecteur, ne cherche pas son adhésion…
– Alors que cherche-t’il?
– …sa liberté… il dit:
« Mais sache qu’en ce jour, le silence a des poings.»
– Ferait-il silence?
– Le silence ici n’est pas l’absence de parole…
– Qu’est-ce alors?
– C’est l’instance de l’ “irreprésenté” qui, soudain, cogne. Le silence est ce par quoi un être peut exister sans image…
– Je ne voudrais point vous contrarier… mais à ce que je vois… le livre me semble faire la part belle aux images!
– Détrompez vous… il y a image et images… sans mythe, sans autorité. C’est le lieu même où, selon selon notre maître…
– … qui l’a lu chez Maldiney…
– …le lieu où l’existence devient possibilité d’être autrement. Le poing du silence n’est pas violence… et l’image peut dire beaucoup…
– Qu’est-ce alors que ce prologue que Don Carotte lit à voix basse?
– …il est exigence d’écoute radicale. Ce prologue est un acte. Il ne s’inscrit pas dans l’histoire littéraire, il la fend.
– C’est une farce!
–  Don Carotte, loin d’être une farce, est ici un nom pour la béance créatrice…
– Un nom de pauvre!
– Un nom de pauvre, oui, mais de pauvre en images toutes faites. Et c’est justement en cela qu’il ouvre le monde, comme…
– …notre maître qui… disait…
– Maldiney le disait de l’art: non pour dire le monde, mais pour en faire éclater l’espace d’apparition.
– Croyez-vous qu’un jour nous puissions prendre connaissance de ce qui est enfermé dans ce livre et dont nous n’avons ouï que le prologue?
– Demain… peut-être…Qui peut savoir?


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