Où Félix, pour mieux se laisser porter par l'image, oubliant sa propre situation et celles des personnages d'Igniatius, se laisse capturer par ce qui se passe sous ses yeux... et tellement loin de lui...
Journal de Félix
Il est des images dont l’innocence affichée n’est qu’un piège tendu à notre paresse, une invite trompeuse à glisser sur la surface lisse de leur naïveté apparente pour mieux nous dérober la crypte où elles gardent leur secret. On a beau les avoir déjà vue, certains secrets nous échappent quelques fois...
Ainsi en va-t-il de cette composition où l’œil non averti ne verrait d’abord qu’une illustration que l'on peut, de prime abord qualifier d'enfantine, quelque historiette dessinée à grands traits d’encre noire et sertie dans des aplats de gouache ou d'encre sombre, comme on en croise dans les livres de contes qu’on feuillette d’un doigt distrait avant de les refermer. Mais à mesure que l'attention s'attarde, à mesure que le regard s’avise de ne pas seulement voir, mais d’écouter ce que la structure murmure à voix basse, le tableau se détache de son apparente simplicité pour déployer un gouffre d’intentions, une géométrie de l’âme d’une complexité presque vertigineuse.
Il faut d’abord consentir à se perdre dans ce faux théâtre. À la première rencontre, on serait tenté de croire que ce rideau zébré de carmin et de magenta, qui drape la partie supérieure de l’image comme un chapiteau d’étoffe ou la voûte d’une caverne, constitue le fond ultime de la scène, la toile peinte devant laquelle un petit comédien viendrait saluer. Quelle erreur ce serait là, et comme l’artiste s’est joué de nos habitudes spéculaires! En observant la courbure singulière de cette passerelle de bois qui s’incline comme un horizon inversé, on comprend soudain que nous ne sommes pas assis au parterre, dans la pénombre rassurante d’une salle de spectacle, à regarder une représentation offerte au monde. Non, le dispositif est infini et retourné sur lui-même: nous sommes, sana savoir comment, littéralement glissés de l’autre côté, du côté des coulisses ou de la matrice intime, dans ce sanctuaire obscur d'où l'on contemple non pas le spectacle, mais l'envers du décor. Ce rideau bordeaux au fond ne clôt pas l'espace, il s'ouvre, ou s'apprête à s'ouvrir, sur la scène extérieure, sur le grand théâtre du monde où l'être devrait tôt ou tard paraître.
Et qui se tient sur ce seuil suspendu au-dessus du vide, entre la crypte intérieure et l'éclat redouté du dehors? Un enfant, ou plutôt l'archétype même de la fragilité humaine sis au centre d'un drame cosmogonique. Tout en lui participe de ce contraste saisissant entre la petitesse et la tâche démesurée qui lui est assignée. Les vêtements qu'il porte, ce manteau lourd, ce chapeau immense sous l'ombre duquel son visage s'efface complètement, sont manifestement trop grands pour lui, comme s'il avait revêtu d'avance le costume d'un adulte qu'il n'est pas encore, ou l'armure spirituelle d'une fonction qui dépasse sa frêle stature. Et c'est là que la lumière accomplit son œuvre la plus subtile: dans cet environnement saturé de teintes chthoniennes, de roches volcaniques et de mauves oppressants, les rares éclats de clarté ne sont pas des reflets sur des étoffes ou des objets d'or, mais la chair nue de l'enfant... son torse étroit, ses pieds nus posés sur les lattes, et surtout cette main centrale qui agrippe le bâton.
Car le véritable cœur gravitationnel du tableau, ce point zéro autour duquel tout le chaos environnant vient chercher son ordre, n'est pas un concept géométrique abstrait, mais ce geste unique: une petite main claire enserrant une simple branche, un bâton de marche. Il y a dans l'observation de ce bâton une révélation capitale. On pourrait croire, d'un regard superficiel, qu'il s'agit d'une canne verticale servant d'appui passif à un marcheur fatigué, reposant platement sur la passerelle. Mais à y regarder de plus près, le bâton penche, il s'incline légèrement, trahissant la recherche d'un équilibre vivant, dynamique, jamais définitivement acquis. Et surtout, il ne repose pas sur les lattes du pont... il va plus loin, s'enfonçant directement dans la chair noueuse et reptilienne de cette grande racine hors-sol qui serpente sous et au-devant de la structure.
Dans cette inclinaison et ce fichage précis ressuscite une mémoire iconographique séculaire, celle de Saint Michel terrassant le Dragon. Mais quelle métamorphose du mythe! Il n'y a ici ni archange ailé, ni cuirasse étincelante, ni glaive vengeur destiné à donner la mort. L'enfant ne cherche pas à détruire la racine, car dans l'économie profonde de l'esprit, on ne détruit pas le monstre chthonien sans détruire le sol qui nous porte. La racine, surgie des profondeurs pour menacer la stabilité du pont, est une anomalie... une pulsion refoulée qui s'est arrachée à sa terre pour envahir la conscience. Le rôle de cet enfant-archange, armé de sa seule volonté matérialisée par la pression de sa main sur le pieu, n'est pas de tuer, mais de terrasser au sens le plus littéral et le plus noble du terme: remettre en terre ce qui est hors-sol, forcer le désordre végétal à réintégrer les profondeurs infernales d'où il n'aurait jamais dû s'échapper.
Tout le tableau se résout alors dans cette suspension magnifique. Au milieu d'un maquis de ronces aux pointes acérées comme des flèches, devant un volcan assoupi mais brûlant, et sous le regard muet de cet abîme intérieur, l'enfant, une main nonchalante enfoncée dans sa poche et l'autre scellée sur son tuteur incliné, accompli le rituel secret du seuil. Il ordonne son chaos intime, il maintient le monstre sous ses pieds pour que la passerelle reste franchissable. Ce n'est qu'à cette condition, une fois la racine remise en terre et la chair claire affirmée au centre des ténèbres, que le rideau du fond pourra enfin s'écarter, laissant l'enfant s'avancer, souverain et pacifié, sur la grande scène du monde.


Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire
Vos commentaires sont les bienvenus