vendredi 14 août 2026

(173) L’abracadabrante histoire de l’Enfant Lune


Déjà les arbres s’espaçaient, formant quelques groupes isolés, et les rayons de lumière pénétraient plus facilement à travers les hautes ramures. Le sol accusait aussi une certaine déclivité, qui ne tarda pas à se changer en rampe assez rude. 
Quoiqu’il fût passablement fatigué, Godfrey eut assez de volonté pour ne pas ralentir sa marche. Courir, il l’eût fait, sans doute, n’eût été la raideur des premières pentes. 
Bientôt il se fut assez élevé pour dominer la masse générale de ce dôme verdoyant qui s’étendait derrière lui, et dont quelques têtes d’arbres émergeaient çà et là. 
Mais Godfrey ne songeait pas à regarder en arrière. Ses yeux ne quittaient plus cette ligne de faîte dénudée qui se profilait à quatre ou cinq cents pieds en avant et au-dessus de lui. C’était la barrière qui lui cachait toujours l’horizon oriental. 
Un petit cône, obliquement tronqué, dépassait cette ligne accidentée, et se raccordait par des pentes douces à la crête sinueuse que dessinait l’ensemble des collines. 
« Là!… Là!… se dit Godfrey. C’est ce point qu’il faut atteindre !… C’est le sommet de ce cône!… Et de là, que verrai-je?… Une ville?… un village?… le désert?» 
Très surexcité, Godfrey montait toujours, serrant ses coudes à sa poitrine pour contenir les battements de son cœur. Sa respiration un peu haletante le fatiguait, mais il n’aurait pas eu la patience de s’arrêter pour reprendre haleine. Dût-il tomber, à demi pâmé, au sommet du cône, qui ne se dressait plus qu’à une centaine de pieds au-dessus de sa tête, il ne voulait pas perdre une minute à s’attarder. 
Enfin, quelques instants encore, et il serait au but. La rampe lui semblait assez raide de ce côté, sous un angle de trente à trente-cinq degrés. Il s’aidait des pieds et des mains; il se cramponnait aux touffes d’herbes grêles du talus, aux quelques maigres arbrisseaux de lentisques ou de myrtes, qui s’étageaient jusqu’à la crête. 
Un dernier effort fut fait ! De la tête, enfin, il dépassa la plate-forme du cône, tandis que, couché à plat ventre, ses yeux parcouraient avidement tout l’horizon de l’est… 
C’était la mer qui le formait et allait se confondre à une vingtaine de milles, au delà, avec la ligne du ciel!”

Jules Verne, L’École des Robinsons
 

Où Sang Chaud guide Don Carotte, un peu perdu, peut-être un peu délirant et ayant perdu une partie de sa mémoire…mais aussi, contre toute attente, ayant découvert le grand arbre… Peut-être avait-t-il lui aussi un doute… cet arbre était-il vraiment là… ou était-ce le produit de leur imagination…
 
 Extrait du journal de Sang Chaud 


– Je n’étais plus certain d’avoir un corps… ni d’avoir longuement marché… ni même d’avoir jamais quitté la clairière. Et sur l’énorme tronc de l’arbre sur lequel, je ne sais comment, nous étions monté, je crus voir, ou deviner, la forme d’un visage. Était-ce lui… ou simplement mon propre reflet, projeté par quelque chose qui me connaissait depuis plus longtemps que je ne vivais. Ce qui était là, dans l’arbre… et que Don Carotte observait… lui seul le savait… Il fixait l’arbre depuis un long moment, dans un silence si intense qu’il semblait absorber le moindre mouvement comme un battement de cœur. Il ne bougeait plus. Tout son être s’était resserré dans la vision, tendu vers cette forme gigantesque, vers ce tronc vaste comme une tour ancienne, constellé de marques, de bourrelets, de crevasses où l’ombre s’enfonçait.
C’était une concentration sans faille, presque douloureuse. Il observait l’écorce comme un marin observe le lointain horizon d’un océan… non pas pour y voir quelque chose, mais pour y détecter ce qui pourrait se produire. Et puis il y eut un frémissement. Léger. Presque imperceptible. Mais ce fut suffisant pour faire vibrer quelque chose dans son regard. Un plissement du front. Une tension dans les mâchoires. De minuscules frissons le long des bras… Quelque chose avait bougé… mais ce n’était pas l’arbre tout entier. Non. Mais sur lui… à la limite du visible, dans  une des anfractuosités du tronc, où les motifs se fondaient en formes organiques, entre les lignes et les creux, il y avait eu un glissement. Comme une légère variation dans la texture… ou comme si un fragment d’écorce avait pris une inspiration et s’était déplacé de lui-même.
– Sang Chaud… me dit-t-il dans un murmure, sans détourner les yeux.
– Je sais, avais-je simplement répondu à la place de j’ai vu.
 Car à ce moment-là, c’était moi qui savait. Moi qui, depuis le début, avait ouvert le chemin et qui restait lucide quand le prétendant chevalier sans monture s’égarait dans ses visions. Mais là, même moi… il me semblait que j’étais réduit à l’essentiel: un souffle se mêlant à l’air lourd… Nous n’avions encore point vu une silhouette silencieuse à quelques pas de nous. 
Je levais un bras. Lentement. D’une lenteur étudiée, faite pour ne pas troubler le fragile équilibre du moment. Je tendis l’index, non vers l’arbre entier, mais vers un point précis de son immense surface. Et, sans mot, je montrais un lieu bien précis.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Vos commentaires sont les bienvenus