Où l’on découvre qu’au-delà de l’ultime persévérance il existe encore d’étranges chemins à parcourir…
[…] et l’on dit aussi que l’on suspend son jugement, comme si la langue avait depuis longtemps compris ce que je découvrais péniblement devant cette image.
Carnet de Félix (troisième partie)
Alors l’Enfant Lune m’apparut dans toute l’étrangeté de sa condition: abandonné, non reconnu, nourri pourtant, et par une ânesse qui ne pouvait évidemment lui offrir aucune reconnaissance au sens où les hommes l’entendent, aucun nom, aucune filiation déclarée, aucune légitimité, mais qui lui donna ce dont son corps avait besoin, du lait, c’est-à-dire de la vie répondant simplement à de la vie, sans tribunal et sans certificat… Il avait donc déjà vécu avant d’être reconnu. Il avait grandi malgré cette reconnaissance qui ne venait pas, et quelque chose de sa naissance, accomplie dans le corps, était cependant resté suspendu dans l’ordre humain.
Je compris alors pourquoi il eût été presque violent d’ouvrir immédiatement la cage et d’appeler cela une délivrance.
Ce qui était suspendu depuis si longtemps n’avait peut-être pas besoin d’être arraché à ses barreaux mais d’être enfin porté, et le verbe porter lui-même commença à prendre une extension qui me parut presque excessive avant que je comprenne que c’était précisément cette richesse qui travaillait l’image: on porte un vêtement, et ces vêtements sont trop grands… on porte un nom, et cet enfant n’a pas été reconnu… on porte une blessure, un secret, une responsabilité, un deuil… on porte un enfant avant sa naissance… on porte quelqu’un lorsqu’il ne peut avancer seul… et Don Carotte porte maintenant devant lui ce qu’il fut, ce qu’il demeure et peut-être ce qu’il n’était pas encore devenu, comme s’il lui fallait accomplir, des années plus tard, ce geste impossible consistant à se porter lui-même jusqu’à une naissance déjà survenue.
C’est à cet endroit seulement que j’osai reprendre le mot que j’avais d’abord écrit puis barré: renaissance.
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