Suite du carnet de Félix
Je relus plusieurs fois ces passages, et il me vint alors que ce qui m’avait empêché jusque-là de comprendre certains méandres de cette histoire tenait peut-être précisément à mon besoin de remettre les causes avant les conséquences, les auteurs avant les personnages, les événements avant leurs récits, comme si toute intelligence véritable devait finir par restaurer un ordre temporel unique dont les dérangements ne pouvaient être que des erreurs, des omissions ou des artifices. Or cette feuille m’imposait quelque chose de plus troublant: l’effet pouvait devenir le chemin permettant de retrouver la cause, ce qui venait après pouvait réveiller ce qui avait eu lieu avant, et un geste présent pouvait rendre à la mémoire un geste ancien qui, sans lui, serait demeuré inaccessible. Il ne s’agissait pas de retourner réellement le temps; je n’en étais tout de même pas arrivé là. Mais il devenait plus difficile de soutenir que notre accès au passé devait nécessairement respecter la direction selon laquelle ce passé s’était produit.
Car c’était bien ce qui venait de m’arriver. Je n’avais pas retrouvé un souvenir qui m’aurait permis de reproduire un geste ; j’avais reproduit quelque chose du geste, ou du moins quelque chose qui lui ressemblait, et le souvenir était revenu à sa suite. L’après avait rouvert l’avant, formule dont je me méfiai aussitôt, peut-être justement parce qu’elle me plaisait trop, mais dont je ne parvenais pas pour autant à me débarrasser.
La mémoire n’avait pas remonté docilement une chronologie pour aller chercher l’événement à la place qui lui était assignée ; quelque chose, dans le présent, avait rencontré la trace d’une action ancienne et cette rencontre avait fait surgir le passé depuis le point même où je me trouvais. Je pensai alors à l’Enfant Lune et à cette manière qu’il semblait avoir de parvenir à la réflexion par ce qu’il faisait, sans avoir besoin d’établir auparavant ce qu’il allait devoir comprendre, comme si le geste et la pensée pouvaient se renvoyer l’un à l’autre avant même qu’une frontière suffisamment stable ait été tracée entre eux. Je ne savais toujours pas s’il avait réellement écrit cette page, ni même jusqu’à quel point cette question conservait le sens que je lui avais longtemps accordé, mais je commençais à comprendre pourquoi on pouvait la lui attribuer sans que cette attribution se réduise nécessairement à la recherche d’un auteur.
Lorsque j’arrivai enfin aux dernières lignes, qui avaient donc été, matériellement, parmi les premières à être écrites, et que je lus « Le temps m’étant conté », puis l’évocation du cabinet de réflexion où le miroir, dans «l’obscure clarté de la bougie», jetait «un pont entre soi et soi», quelque chose s’ordonna sans pour autant se fermer. Le mot réflexion se trouvait presque exactement là où la page m’avait conduit, entre une chose et son retour, entre celui qui regarde et ce qui lui renvoie son regard, entre un mouvement qui part et un autre qui semble revenir, avec cette difficulté nouvelle à décider définitivement lequel des deux doit être tenu pour premier dès lors que chacun transforme celui qui lui répond.
Même les «aller-retours impertinents souvent, impermanents sûrement» qui achevaient le passage me parurent alors décrire moins une conclusion qu’une méthode, puisque cette page n’allait pas simplement de son début vers sa fin : elle avait été produite depuis sa fin vers son début, puis devait être reconquise dans l’autre sens par celui qui voulait la lire, comme si elle avait besoin de plusieurs directions pour devenir elle-même et que son sens ne résidait tout à fait ni dans le trajet de celui qui l’avait écrite ni dans celui de celui qui la déchiffrait, mais quelque part dans leur croisement, à cet endroit instable où chacun se met à dépendre de l’autre.
Je compris peut-être alors pourquoi cette idée d’une inversion du temps, que j’avais d’abord jugée disproportionnée, continuait malgré tout à m’accompagner. Je ne croyais pas davantage qu’auparavant que le passé puisse redevenir présent ni que les conséquences précèdent réellement leurs causes ; ce qui me paraissait désormais moins assuré était la conviction que penser exige toujours de suivre le même sens que les choses dont on cherche à rendre compte. Peut-être certaines ne deviennent-elles visibles qu’au retour ; peut-être faut-il quelquefois arriver jusqu’à ce qui semble être la fin pour découvrir ce qui, depuis le commencement, était déjà là.
Et il me parut alors assez curieux qu’une page attribuée à l’Enfant Lune ait pu m’apprendre cela sans, à aucun moment, me l’enseigner.


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