La main peut avoir parfaitement fait ce qu’elle faisait sans que celui qui dessinait sache encore tout ce que ce geste était en train de rendre possible…
Où l'on peut voir qu'avec une peu d'exercice, loin de ses premières esquisses crayonnées, Félix est arrivé presque parfaitement à imiter le style des dessins que lui envoie Lucian et dont il ne sait s'ils sont de lui ou d'Igniatius...
Carnet de Félix
Cette pensée devrait peut-être m’effrayer davantage qu’elle ne le fait, car elle m’enlève progressivement le lieu depuis lequel je croyais pouvoir observer toute cette histoire, et pourtant j’éprouve en même temps, mêlé à l’inquiétude, quelque chose qui ressemble à un plaisir physique, une légèreté presque honteuse, comme si la fatigue produite pendant tant d’années par l’obligation de tout comprendre avant d’avancer commençait enfin à céder, non parce que j’aurais renoncé à comprendre, mais parce que je découvre que comprendre peut venir après, ou pendant, ou même être produit par le mouvement qu’il devait auparavant autoriser; je regarde alors la feuille avec une attention différente, moins occupé à lui demander ce qu’elle représente qu’à sentir ce qu’elle est en train de rendre possible, et ma main, lorsqu’elle revient vers le crayon, n’est déjà plus tout à fait celle d’un homme qui s’apprête à exécuter ce qu’il a décidé.
Peut-être est-ce cela qui me rapproche maintenant de Lucian et d’Igniatius d’une manière que je n’avais pas prévue, et qui expliquerait pourquoi leurs ressemblances me deviennent de plus en plus sensibles au moment même où leurs différences devraient me rassurer, car si l’un avait seulement imité l’autre, j’aurais pu les séparer en retrouvant l’original et la copie, tandis que s’ils ont chacun été modifiés par ce qu’ils croyaient reprendre, s’ils ont découvert leur propre dessein dans les gestes qu’ils avaient commencés sans le connaître, si surtout ce qu’ils ont laissé derrière eux a pu continuer de fonctionner en leur absence et jusque dans la mienne, alors leur proximité ne tient plus à ce qu’ils auraient été identiques au départ, mais au fait que quelque chose de semblable a pu se produire en eux, quelque chose qui n’appartenait entièrement à aucun et qui, en passant de l’un à l’autre, a pris des formes différentes tout en conservant assez de continuité pour que je puisse aujourd’hui en sentir la présence jusque dans mes doigts.
Je commence alors à comprendre que ce que j’appelais auteur, sans jamais avoir beaucoup réfléchi au poids que je donnais à ce mot, était peut-être le nom que j’accordais au dernier refuge de l’origine, celui auquel je pensais pouvoir revenir quand les textes et les dessins devenaient trop mobiles, trop contradictoires, trop capables de produire des sens que rien ne semblait avoir expressément décidés, et que Derrida m’oblige maintenant à envisager une possibilité beaucoup moins confortable, celle selon laquelle l’auteur lui-même ne peut jamais accompagner intact ce qu’il laisse, parce que laisser une trace signifie déjà permettre son absence et que cette absence, loin de venir après l’œuvre comme une séparation regrettable, était inscrite dans la possibilité même qu’elle soit laissée.
Dès lors, si l’Enfant Lune existe quelque part dans ce passage, il devient de plus en plus difficile de dire qu’il appartient à Igniatius, à Lucian, à moi ou à celui qui, peut-être, nous précéderait tous, car appartenir supposerait ici une relation que le passage ne cesse précisément de défaire, et ce personnage que j’avais cherché comme on recherche l’enfant d’une filiation perdue me paraît maintenant moins semblable à quelqu’un dont il faudrait retrouver le père qu’à une forme dont chaque apparition rend possible la suivante sans pouvoir la déterminer entièrement, une forme qui a besoin, pour continuer, que celui qui vient de la tracer ne puisse pas demeurer souverainement présent auprès d’elle.
Et cette présence dont je parle, si je l’accepte un instant sans chercher à la nommer trop vite, me conduit à une question devant laquelle toutes les autres paraissent soudain plus simples, car si le dessin peut produire le dessein qui semblera ensuite l’avoir engendré, si le personnage peut contribuer à faire naître l’intention de celui qui croira plus tard l’avoir inventé, si enfin toute trace ne peut continuer à agir qu’en pouvant se passer de la présence de celui qui la laisse, alors jusqu’où puis-je encore demander d’où vient l’Enfant Lune sans devoir admettre que la question elle-même appartient peut-être au mouvement par lequel il continue de venir, et que ma propre recherche, loin de me reconduire vers un point d’origine immobile où quelqu’un aurait été là pour tout commencer, ajoute une nouvelle absence, la mienne à venir, à toutes celles qui ont déjà permis à cette forme de passer?
Je ne peux plus dès lors écrire que je recherche seulement son origine, car la phrase elle-même, une fois inscrite ici, commence déjà à échapper à l’instant où je la formule, elle pourra être relue demain par celui que je serai devenu, elle modifiera la façon dont je regarderai un dessin d’Igniatius, elle changera peut-être le mouvement de ma main lorsque je reprendrai le crayon, et ce que je découvrirai alors reviendra transformer jusqu’au sens de la question que je croyais avoir posée avant lui, si bien que je commence à sentir, avec une netteté dont je ne sais encore s’il faut me réjouir, que ce que je prenais pour une enquête sur quelque chose d’achevé constitue peut-être l’un des épisodes de ce qu’elle cherche.
Le vertige ne vient donc plus seulement de ce que l’origine de l’Enfant Lune demeure introuvable, ni même de ce qu’elle pourrait continuer à se produire à mesure que nous la cherchons, mais de ce que cette production semble avoir besoin que chacun de nous puisse manquer à ce qu’il a laissé, comme si l’absence que j’avais d’abord prise pour la catastrophe qui nous séparait de l’origine était précisément l’ouverture grâce à laquelle une origine cesse d’être un commencement enfermé dans son passé et devient ce mouvement étrange qui, de trace en trace, de dessin en dessein, de Lucian à Igniatius et d’Igniatius jusqu’à moi, continue encore d’avoir lieu.


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