Oui, c'est peu de chose. Mais si elle ne te piquait pas, il y a longtemps qu'il n'y aurait plus d'abeilles.»
Jean Paulhan, « L'Abeille » : texte signé « Juste »
Où Félix, voyageur clandestin, embarqué dans les images qu'il a devant lui, comprend que la création ressemble moins à une source unique qu’à un réseau de passages, d’infiltrations et de résurgences dont le créateur lui-même fait partie. Elle ne naît pas nécessairement de sa propre décision, mais surgit de rencontres imprévues qui déplacent le projet en cours. Le lecteur, comme le créateur, continue pourtant d’agir, de choisir, de reprendre, de refuser ou de recommencer, tout en découvrant des possibilités qu’il ne pouvait connaître d’avance. Félix en vient ainsi à redéfinir la maîtrise de son analyse: non plus obtenir exactement ce qui avait été prévu, mais savoir reconnaître ce qui apparaît sans avoir été voulu et résister à la tentation de l’effacer simplement parce que cela dérange le dessein initial.
Cahier de Félix
Je voulais remonter le courant du fleuve jusqu’au petit filet d’eau claire où il commencerait tranquillement sous mes yeux… Il y a des infiltrations, des résurgences, des affluents invisibles, des nappes souterraines, des eaux venues de beaucoup plus loin que le paysage que je peux imaginer. Certains cours d’eau disparaissent sous terre pour reparaître ailleurs, de sorte que l’endroit où je les retrouve ressemble à une naissance sans être pour autant leur commencement… Je dois être prudent avec cette image qui risque elle aussi de devenir un système… et je n’ai aucune envie d’en construire un nouveau pour remplacer celui dont j’essaie de sortir… mais elle m’aide au moins à comprendre qu’une création n’aurait peut-être pas pour point de départ une décision souveraine, qu’elle aurait pour origine, si le mot convient encore, une rencontre de passages, et que le créateur lui-même, loin de demeurer au-dessus d’eux pour les diriger tous, s'y trouve pris.
Cela ne signifie nullement qu’il cesse d’agir, qu’il renonce à choisir, qu’il abandonne son travail à quelque puissance obscure… Il reprend, il détruit quelquefois… puis recommence… Il sait ce qu’il fait à bien des moments et doit le savoir, mais il agit aussi dans un mouvement qui lui apporte, à mesure qu’il avance, des possibilités qu’il ne peut connaître avant de les avoir produites… C’est alors la notion même de maîtrise qui commence à changer pour moi. Je croyais autrefois qu’être maître de son geste signifiait obtenir exactement ce que l’on avait prévu, tandis que je me demande maintenant si une maîtrise plus étrange, et sans doute plus difficile, ne consiste pas quelquefois à reconnaître ce qui est apparu sans qu’on l’ait prévu et à ne pas le supprimer simplement parce qu’il dérange le projet.
Il faut certainement beaucoup de savoir pour concevoir et corriger, mais il en faut davantage encore pour savoir quand ne pas corriger. Cependant tout accident ou égarement n’est pas une révélation. Il serait absurde de transformer l’inattention en méthode ou l’impuissance en vertu. Il existe certains écarts qui, au lieu d’éloigner l’œuvre de ce qu’elle aurait dû être… Certains de ces écarts lui permettent de commencer à devenir ce qu’elle ne pouvait pas encore être tant qu’elle demeurait enfermée dans ce qu’on avait décidé pour elle. C’est ici que commence le trouble véritable. Celui qui fait quelque chose doit continuer à pouvoir dire qu’il l’a fait, il ne peut pas se débarrasser de son geste en prétendant qu’une puissance extérieure aurait agi à sa place, mais il ne peut plus affirmer avec la même assurance qu’il savait exactement, à chaque instant, tout ce qu’il était en train de faire. Entre ces deux positions s’ouvre une région qui m’intéresse de plus en plus, dans laquelle la responsabilité du geste demeure entière tandis que la souveraineté de celui qui l’accomplit se trouve diminuée, non pour l’humilier, mais pour rendre enfin compte de ce qui arrive réellement lorsque quelque chose commence.
Je remarque ici, non sans quelque inquiétude, que tout cela ne concerne déjà plus seulement Lucian, Igniatius, ou ces dessins que j’explore… mais commence à concerner ma propre lecture… Je les rassemble. Je compare des écritures. Je cherche des antériorités. Je relève des ressemblances. Je tente de comprendre comment une figure passe d’un carnet à un autre… Telle était du moins la tâche que je m’étais donnée… Pourtant les rapprochements que j’effectue produisent à leur tour des choses qui n’étaient dans aucun des documents séparément… Deux fragments placés l’un près de l’autre commencent à se parler… Un dessin modifie une lettre écrite des années auparavant… Une phrase donne soudain à une image une profondeur qu’elle n’avait pas lorsque je l’avais regardée la veille… Je ne peux plus prétendre que je me contente de découvrir passivement ce qui se trouvait déjà là, puisque mon regard agit, mes rapprochements agissent, l’ordre dans lequel je lis agit, et même mes erreurs doivent agir, bien que je préférerais ne pas trop insister là-dessus.
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