vendredi 2 octobre 2026

(229) L’abracadabrante histoire de l’Enfant Lune

 « Tu peux serrer dans ta main une abeille jusqu'à ce qu'elle étouffe. Elle n'étouffera pas sans t'avoir piqué. C'est peu de chose, dis-tu.
Oui, c'est peu de chose. Mais si elle ne te piquait pas, il y a longtemps qu'il n'y aurait plus d'abeilles.»

Jean Paulhan, « L'Abeille » : texte signé « Juste » 
paru dans Les Cahiers de Libération, février 1944.


Où Félix, voyageur clandestin, embarqué dans les images qu'il a devant lui, comprend que la création ressemble moins à une source unique qu’à un réseau de passages, d’infiltrations et de résurgences dont le créateur lui-même fait partie. Elle ne naît pas nécessairement de sa propre décision, mais surgit de rencontres imprévues qui déplacent le projet en cours. Le lecteur, comme le créateur, continue pourtant d’agir, de choisir, de reprendre, de refuser ou de recommencer, tout en découvrant des possibilités qu’il ne pouvait connaître d’avance. Félix en vient ainsi à redéfinir la maîtrise de son analyse: non plus obtenir exactement ce qui avait été prévu, mais savoir reconnaître ce qui apparaît sans avoir été voulu et résister à la tentation de l’effacer simplement parce que cela dérange le dessein initial.



Cahier de Félix 

Je voulais remonter le courant du fleuve jusqu’au petit filet d’eau claire où il commencerait tranquillement sous mes yeux… Il y a des infiltrations, des résurgences, des affluents invisibles, des nappes souterraines, des eaux venues de beaucoup plus loin que le paysage que je peux imaginer. Certains cours d’eau disparaissent sous terre pour reparaître ailleurs, de sorte que l’endroit où je les retrouve ressemble à une naissance sans être pour autant leur commencement… Je dois être prudent avec cette image qui risque elle aussi de devenir un système… et je n’ai aucune envie d’en construire un nouveau pour remplacer celui dont j’essaie de sortir… mais elle m’aide au moins à comprendre qu’une création n’aurait peut-être pas pour point de départ une décision souveraine, qu’elle aurait pour origine, si le mot convient encore, une rencontre de passages, et que le créateur lui-même, loin de demeurer au-dessus d’eux pour les diriger tous, s'y trouve pris.

Cela ne signifie nullement qu’il cesse d’agir, qu’il renonce à choisir, qu’il abandonne son travail à quelque puissance obscure… Il reprend, il détruit quelquefois… puis recommence… Il sait ce qu’il fait à bien des moments et doit le savoir, mais il agit aussi dans un mouvement qui lui apporte, à mesure qu’il avance, des possibilités qu’il ne peut connaître avant de les avoir produites… C’est alors la notion même de maîtrise qui commence à changer pour moi. Je croyais autrefois qu’être maître de son geste signifiait obtenir exactement ce que l’on avait prévu, tandis que je me demande maintenant si une maîtrise plus étrange, et sans doute plus difficile, ne consiste pas quelquefois à reconnaître ce qui est apparu sans qu’on l’ait prévu et à ne pas le supprimer simplement parce qu’il dérange le projet.

Il faut certainement beaucoup de savoir pour concevoir et corriger, mais il en faut davantage encore pour savoir quand ne pas corriger. Cependant tout accident ou égarement n’est pas une révélation. Il serait absurde de transformer l’inattention en méthode ou l’impuissance en vertu. Il existe certains écarts qui, au lieu d’éloigner l’œuvre de ce qu’elle aurait dû être… Certains de ces écarts lui permettent de commencer à devenir ce qu’elle ne pouvait pas encore être tant qu’elle demeurait enfermée dans ce qu’on avait décidé pour elle. C’est ici que commence le trouble véritable. Celui qui fait quelque chose doit continuer à pouvoir dire qu’il l’a fait, il ne peut pas se débarrasser de son geste en prétendant qu’une puissance extérieure aurait agi à sa place, mais il ne peut plus affirmer avec la même assurance qu’il savait exactement, à chaque instant, tout ce qu’il était en train de faire. Entre ces deux positions s’ouvre une région qui m’intéresse de plus en plus, dans laquelle la responsabilité du geste demeure entière tandis que la souveraineté de celui qui l’accomplit se trouve diminuée, non pour l’humilier, mais pour rendre enfin compte de ce qui arrive réellement lorsque quelque chose commence.

Je remarque ici, non sans quelque inquiétude, que tout cela ne concerne déjà plus seulement Lucian, Igniatius, ou ces dessins que j’explore… mais commence à concerner ma propre lecture… Je les rassemble. Je compare des écritures. Je cherche des antériorités. Je relève des ressemblances. Je tente de comprendre comment une figure passe d’un carnet à un autre… Telle était du moins la tâche que je m’étais donnée… Pourtant les rapprochements que j’effectue produisent à leur tour des choses qui n’étaient dans aucun des documents séparément… Deux fragments placés l’un près de l’autre commencent à se parler… Un dessin modifie une lettre écrite des années auparavant… Une phrase donne soudain à une image une profondeur qu’elle n’avait pas lorsque je l’avais regardée la veille… Je ne peux plus prétendre que je me contente de découvrir passivement ce qui se trouvait déjà là, puisque mon regard agit, mes rapprochements agissent, l’ordre dans lequel je lis agit, et même mes erreurs doivent agir, bien que je préférerais ne pas trop insister là-dessus.


jeudi 1 octobre 2026

(228) The abracadabrante story of Child Moon

 

Where Félix comes to understand that Damon and Daemon cannot be distinguished... Their resemblance unsettles even the way in which help itself is recognised... What seems insignificant in an image may then, when seen again, return differently. He thus begins to suspect that a presence may have accompanied a passage without ever revealing itself as such..


Félix’s Notebook

I can no longer say that Damon is the model and Daemon the copy, any more than I could maintain the reverse, since Daemon, by taking on Damon’s appearance, reveals something that was already present in Damon without anyone ever having thought to name it, while Damon, by his very existence, deprives Daemon of the privilege of being the sole bearer of that function. Each unsettles the other, and their resemblance eventually reaches even the gaze of the person trying to determine what actually took place, for he might very well recognise help where there was none or, conversely, have crossed a passage thanks to it while continuing for a long time to believe that he crossed it alone.

At certain moments, then, they are genuinely indistinguishable... not because they constitute an enigma demanding a solution, but because the distinction itself no longer has any place there.

A small blue dog was there. For a while he walked beside Child Moon and Pinocchio the Other, then elsewhere... The pages are turned. One drawing gives way to another, and something happens.

And only much later, for a reason one could never quite explain, one returns to that image in which the small dog stood almost to one side, and wonders whether what one has just seen would have happened in quite the same way without him.

Damon or Daemon? I no longer know whether the question concerns the one who was there or the person I have become by returning to look again. Perhaps this, in the end, is what their presence forces me to recognise: help does not necessarily need to show itself in order to have taken place. Its discretion may even be such that the one it accompanied retains the possibility of never knowing that he was not walking alone.

Félix

(228) A abracadabrante história da Criança Lua

 

 Onde Félix compreende que Damon e Daemon não podem ser distinguidos... A sua semelhança perturba até a própria maneira de reconhecer uma ajuda... Aquilo que parece insignificante numa imagem pode então, ao ser revisto, regressar de outra forma. Ele começa assim a suspeitar que uma presença pode ter acompanhado uma passagem sem nunca se assinalar como tal...



Caderno de Félix

Já não posso dizer que Damon é o modelo e Daemon a cópia, tal como não poderia sustentar o contrário, uma vez que Daemon, ao tomar a aparência de Damon, revela alguma coisa que já se encontrava em Damon sem que ninguém tivesse pensado em lhe dar um nome, enquanto Damon, pela sua própria existência, retira a Daemon o privilégio de ser o único detentor dessa função. Cada um faz vacilar o outro, e a sua semelhança acaba por atingir até o olhar daquele que gostaria de determinar o que teve lugar, pois poderia perfeitamente reconhecer uma ajuda onde nenhuma houve ou, inversamente, ter atravessado graças a ela uma passagem que continuará durante muito tempo a acreditar ter transposto sozinho.

Em certos momentos são, portanto, verdadeiramente indistinguíveis... não porque constituam um enigma que exija solução, mas porque a própria distinção já não tem ali lugar.

Um pequeno cão azul estava ali. Caminhou durante algum tempo junto da Criança Lua e de Pinocchio o Outro, depois noutro lugar... Viram-se as páginas. Passa-se de um desenho a outro e alguma coisa acontece.

E só muito mais tarde, por uma razão que nunca se saberia explicar inteiramente, regressa-se àquela imagem em que o pequeno cão permanecia quase à margem, e pergunta-se se aquilo que se acabou de ver teria acontecido da mesma maneira sem ele.

Damon ou Daemon? Já não sei se a pergunta diz respeito àquele que ali estava ou àquele em que me tornei ao regressar para olhar de novo. Talvez seja isso, afinal, que a sua presença me obriga a reconhecer: uma ajuda não precisa necessariamente de se mostrar para ter tido lugar. Pode mesmo acontecer que a sua discrição seja tal que aquele que ela acompanhou conserve a possibilidade de nunca saber que não caminhava sozinho.

Félix

(228) L’abracadabrante histoire de l’Enfant Lune

 

Où Félix comprend que Damon et Daemon ne peuvent être distingués... Leur ressemblance trouble jusqu’à la manière dont on reconnaît une aide... Ce qui semble insignifiant dans une image peut alors, étant revue, revenir autrement. Il en vient ainsi à soupçonner qu’une présence peut avoir accompagné un passage sans jamais se signaler comme telle…



Carnet de Félix 

Je ne peux plus dire que Damon est le modèle et Daemon la copie, pas plus que je ne pourrais soutenir l’inverse, puisque Daemon, en prenant l’apparence de Damon, révèle quelque chose qui se trouvait déjà en Damon sans que personne n’ait songé à le nommer, tandis que Damon, par son existence même, retire à Daemon le privilège d’être l’unique détenteur de cette fonction. Chacun fait vaciller l’autre, et leur ressemblance finit même par atteindre le regard de celui qui voudrait déterminer ce qui a eu lieu, car il pourrait très bien reconnaître une aide là où il n’y en eut aucune ou, inversement, avoir traversé grâce à elle un passage dont il continuera longtemps à croire qu’il l’a franchi seul.
À certains moments ils sont donc véritablement indiscernables… sans être une énigme réclamerait sa solution, mais parce que la distinction n’a plus rien à y faire.
Un petit chien bleu était là. Il a marché quelque temps auprès de l’Enfant Lune et Pinocchio l’Autre, puis ailleurs... On tourne les pages. On passe d’un dessin à l’autre et quelque chose arrive.
Et beaucoup plus tard seulement, pour une raison que l’on ne saurait expliquer tout à fait, on revient à cette image où le petit chien se tenait presque à l’écart, et l’on se demande si ce que l’on vient de voir aurait eu lieu de la même manière sans lui.
Damon ou Daemon? Je ne sais pas si la question porte encore sur celui qui était là ou sur celui que je suis devenu en revenant regarder. Peut-être est-ce cela, finalement, que leur présence m’oblige à reconnaître qu’une aide n’a pas nécessairement besoin de se montrer pour avoir eu lieu. Il arrive même que sa discrétion soit telle que celui qu’elle a accompagné conserve la possibilité de ne jamais savoir qu’il ne marchait pas seul.

Félix