dimanche 30 août 2026

(192) L’abracadabrante histoire de l’Enfant Lune

 Suite de (190)

 

Où Félix comprend que la mémoire n’est pas aussi simple qu’il eut pensé… et qu’il va lui falloir trouver un chemin qu’il a, jusqu’à ce jour… parfaitement ignoré… et dont il n’a aucune idée…


Il commence donc par lui appliquer tout ce qu’une intelligence raisonnablement bien entraînée peut infliger à une feuille récalcitrante: il la retourne, la renverse, lui imagine un miroir, cherche quelque savante permutation, tandis que la page, qui n’a pourtant reçu aucune formation particulière, continue tranquillement de lui résister. Lucian dit la tenir d’Igniatius, qui l’attribue à l’Enfant Lune… La filiation est impeccable, seule la lisibilité manque, détail auquel Félix, par ancienne habitude, accorde encore une certaine importance.
Puis l’affaire se gâte, ou s’éclaircit, ce qui revient parfois au même… la dernière lettre est la première. Il n’y avait donc rien à retourner, sinon le chemin par lequel on croyait devoir arriver au texte, et Félix découvre qu’il lui faut partir de la fin pour retrouver le commencement, expérience suffisamment inconvenante pour quelqu’un qui avait toujours supposé que le temps, au moins lui, respecterait l’ordre des dossiers.
Mais voici mieux… tandis qu’il cherchait comment la page avait été faite, quelque chose en lui avait le vague souvenir d’avoir déjà été face à ce problème…avant de mieux se souvenir de quoi il s’agissait, de sorte que le geste même de chercher semble retrouver Félix avant que celui-ci ne retrouve son souvenir. Voilà qui devient fâcheux, car le texte, précisément, semble parler de commencement, de ce qui était déjà là, d’une porte qui est entrée dans un sens et sortie dans l’autre, «ou l’inverse», puis finit par conduire notre lecteur vers un miroir et un cabinet de réflexion où l’on jette un pont entre soi et soi.

Voici ce dit le début du texte… au bas de la page… une fois la clé trouvée:
“ Dans un commencement…”

Félix se garde bien d’en conclure quoi que ce soit... il a encore des principes. Seulement, ces principes… qui sont les siens… ont commencé à prendre des chemins de traverse, et l’idée lui vient que le passé pourrait quelquefois être retrouvé depuis ce qui vient après lui, qu’une pensée pourrait naître d’un geste au lieu de le précéder, et qu’un contour devient peut-être visible à celui qui accepte de le suivre avant d’exiger qu’il soit tracé.
L’Enfant Lune n’explique toujours rien, ce qui, à bien considérer les choses, est peut-être sa façon la plus efficace d’instruire Félix. Celui-ci voulait déchiffrer une page... il se retrouve à soupçonner que c’est sa manière de lire qui était écrite à l’envers.

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