jeudi 24 septembre 2026

(220) L'abracadabrante histoire de l'Enfant Lune



Où Félix, de plus en plus lucide, voyageant de page en pages, d'île en îles et de découverte en découvertes, accepte l'idée, nullement doctrinale ni parodique, que l’origine de toutes choses n’est peut-être pas une source première, mais un point de passage choisi dans une continuité plus vaste. Chaque amont que l’on atteint révèle alors qu’il venait lui-même d’ailleurs. Le « de » de devenant ouvre moins vers un commencement que vers une chaîne indéfinie de passages.


Carnet de Félix 

Je pense évidemment à ces dessins, à ces noms, à ces figures que je continue à suivre d’un carnet à l’autre avec cette ancienne tentation de retrouver leur premier état, comme si, derrière leurs transformations successives, devait exister une version plus originaire qui expliquerait les suivantes, et je me demande maintenant si cette manière de chercher ne m’empêche pas précisément de voir ce qui se passe entre elles, car une forme qui passe d’un dessin à un autre ne transporte pas seulement avec elle ce qu’elle était auparavant ; elle rencontre une autre main, ou la même main devenue autre avec les années, une autre feuille, une autre matière, une autre disposition du corps, un souvenir venu s’interposer, une phrase lue entre-temps, un accident qui ne sera peut-être pas corrigé, et ce qui apparaît alors ne peut plus être pensé comme la simple altération d’un original, puisque le passage lui-même a produit des possibilités qui n’existaient peut-être nulle part avant lui.

Ce qui vient de quelque part ne nous apporte donc jamais tout à fait intact ce lieu dont il vient, et peut-être n’est-ce pas une perte qu’il faudrait regretter, car il se pourrait que la fidélité la plus grande ne consiste justement pas à rester identique à ce que l’on était, mais à laisser ce qui a été reçu se transformer suffisamment pour continuer à agir ailleurs, ce qui rendrait déjà beaucoup moins simple cette opposition qui revient sans cesse entre conservation et altération, puisqu’une chose pourrait ne se conserver qu’en changeant et ne demeurer vivante qu’à la condition de ne pas être transportée comme un objet fermé d’un endroit à un autre.

Mais je sens que je vais trop vite dès que j’écris cela, parce qu’il ne faudrait pas que le passage devienne à son tour une sorte de puissance à laquelle j’attribuerais tout ce que je ne parviens plus à attribuer à une origine ; le passage ne crée pas par lui-même, pas plus que le fleuve ne décide de la forme exacte de chaque pierre qu’il roule, et pourtant il serait tout aussi faux de considérer la pierre comme si elle pouvait être comprise indépendamment de tout ce qui l’a portée, heurtée, usée, déplacée, ou de prétendre qu’elle serait demeurée la même si elle n’avait jamais quitté l’endroit où elle se trouvait auparavant.

Il faut peut-être tenir les deux choses ensemble, et c’est là que ma phrase se ralentit, parce que je n’arrive plus à dire simplement qu’une chose vient de quelque part sans entendre aussitôt tout ce qui s’est produit pendant qu’elle venait, ni à dire qu’elle est devenue autre sans continuer à percevoir en elle ce qui persiste de ce dont elle vient, comme si provenance et transformation ne pouvaient plus être séparées, non parce qu’elles seraient identiques, mais parce que chacune oblige désormais à reconsidérer l’autre.

Et même cela n’est peut-être pas encore suffisant, car ce qui arrive quelque part après avoir été transformé par sa venue peut à son tour modifier ce que nous pensions de son point de départ, puisque nous revenons vers ce qui était avec les yeux de celui qui sait maintenant ce qui est advenu, et qu’alors nous découvrons rétrospectivement des indices que nous n’avions pas vus, des possibilités dont rien ne garantissait qu’elles deviendraient effectives mais que le devenir ultérieur nous apprend à reconnaître, si bien que nous disons volontiers : « c’était déjà là », sans toujours remarquer que ce déjà est une étrange fabrication du temps, puisqu’il nomme quelque chose qui était peut-être effectivement présent mais que nous n’avons appris à voir qu’après qu’il s’est transformé.



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