mercredi 30 septembre 2026

(227) L'abracadabrante histoire de l'Enfant Lune

 



Où Félix découvre que Daemon n'est pas une version plus savante de Damon, mais une présence inscrite dans la même indécision. Il ne connaît pas davantage le chemin, et son aide ne devient visible qu’après coup. Ses gestes restent ambigus…  S’arrête-t-il pour guider, revient-il pour aider, s’écarte-t-il pour ouvrir une voie? Rien ne permet de le dire… Cela oblige à abandonner l’image traditionnelle du guide qui sait et montre. Guider pourrait ainsi consister en une influence discrète dont celui qui en bénéficie peut croire qu’il a marché seul..


Carnet de Félix 

La confusion entre Damon et Daemon est beaucoup plus profonde que celle d’un original et de son double. Cette idée me ramène à quelque chose que j’ai déjà rencontré ailleurs et que je n’avais peut-être pas suffisamment compris: le guide peut être guidé.

Je l’écris et la phrase paraît aussitôt trop belle, trop nette, presque trop facile, car il suffirait alors de renverser les rôles et nous n’aurions rien gagné... celui qui était derrière passerait devant, celui qui savait deviendrait celui qui ignore, et nous aurions simplement échangé les places. Or ce qui m’intéresse ici est précisément que les places cessent de tenir... en place... Daemon peut suivre Damon... Damon peut entraîner Daemon... l’Enfant Lune peut suivre l’un des deux puis les faire dévier sans même avoir eu l’intention de montrer quoi que ce soit... et celui qui regarde la scène peut traverser tout cela sans remarquer qu’une relation d’aide a eu lieu, avant qu’une image ultérieure, une phrase ou simplement le souvenir d’un détour ne le contraigne à revenir en arrière.
Je remarque même que la ressemblance entre Damon et Daemon protège ce dernier contre ce qui menace toujours les figures auxquelles on attribue trop vite une fonction: l’excès de signification.
S’il se couche, rien ne m’autorise à décider qu’il garde un seuil. Il est peut-être simplement fatigué. S’il gratte la terre, il n’est pas nécessaire qu’il découvre une trace venue d’un autre monde... Quelque chose a pu attirer son attention comme cela arrive à n’importe quel chien. S’il regarde longuement l’Enfant Lune, ce regard peut m’émouvoir, m’inquiéter ou m’attirer vers une interprétation, mais il reste encore possible qu’il regarde seulement, et cette possibilité m’est devenue précieuse parce qu’elle empêche chacun de ses gestes de se transformer immédiatement en message, tout en laissant ouverte cette autre possibilité, beaucoup plus incertaine, que je ne comprenne la portée du geste que bien après l’avoir vu.
Je commence à comprendre que ce qui passe par Daemon doit peut-être demeurer exposé à cette trivialité, parce qu’il faut que le signe puisse encore n’être qu’un geste et que le guide puisse encore n’être qu’un chien, sans quoi tout deviendrait trop vite lisible et l’Enfant Lune lui-même se trouverait entraîné dans ce régime où chaque chose devrait immédiatement signifier autre chose qu’elle-même. Or il me semble que ce n’est jamais tout à fait ainsi que les choses adviennent autour de lui : son bâton est un bâton avant de devenir une gaffe, une perche ou l’instrument d’un passage ; son chapeau est un chapeau, aussi démesuré soit-il, avant de devenir embarcation ou espace à traverser ; son manteau lui tombe sur le corps avant que je puisse décider s’il est une peau, un abri ou l’héritage de quelqu’un d’autre. De la même manière, Damon ou Daemon devraient pouvoir courir, dormir, attendre ou disparaître bien avant que je puisse décider si, pendant tout ce temps, ils conduisaient quelqu’un.
Peut-être est-ce même la raison pour laquelle Daemon a pris, si je puis employer ce verbe, l’apparence de Damon. Pris comme on prendrait quelque chose qui était déjà là, non pour le voler, mais parce qu’il n’était pas nécessaire d’en inventer une autre forme.
Cette hypothèse m’interpelle, car Daemon n’aurait donc pas choisi l’apparence d’un guide, mais celle d’un petit chien dont on ne sait pas d’où il vient, qui accompagne déjà sans qu’on sache très bien ce que son accompagnement produit, et dont l’efficacité éventuelle n’apparaît qu’après coup, lorsque quelqu’un prend la peine de revenir sur ce qui s’est passé. Il aurait trouvé dans Damon une manière d’être au monde suffisamment discrète pour que l’aide puisse s’y glisser sans se déclarer comme aide, et je me demande alors si Daemon ne fait pas moins que ce que j’imaginais, et davantage en même temps, car il ne viendrait pas ajouter au monde un pouvoir nouveau : il rendrait peut-être seulement plus sensible une possibilité qui s’y trouvait déjà, celle d’une présence qui agit sans occuper le premier plan et dont les effets peuvent rester longtemps mêlés à ce qui serait arrivé de toute façon.


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