samedi 3 octobre 2026

(231) L’abracadabrante histoire de l’Enfant Lune



Ouvrir les carnets de Félix ne signifie pas lire selon un ordre défini par avance. Il y manque ce qui fait le charme d’un roman: un déroulement avec sa logique propre. La suite dans les idée de Félix ne donne aucune garantie que ce déroulement possède une logique attendue.


Carnet de Félix 

Je crois que je commence à comprendre pourquoi je me trompais chaque fois que je cherchais à savoir lequel des deux, Lucian ou Igniatius, avait inventé ces personnages, comme si l’invention devait nécessairement appartenir à quelqu’un et qu’il suffisait, pour résoudre le problème, de remonter assez loin pour retrouver le propriétaire de la première idée. Je lisais les carnets regardais les dessins que me faisait parvenir Lucian, puis j’imaginais Igniatius à partir de ce que m’en disait Lucian dans ses lettres, je comparais leurs dessins, leurs manières de faire, leurs phrases, leurs hésitations même, avec cette obstination professionnelle qui m’a longtemps fait croire qu’un phénomène devient plus intelligible dès qu’on parvient à lui assigner une origine, et je découvre maintenant que ce que j’appelais l’origine était peut-être précisément ce qui m’empêchait de voir ce qui s’était passé… et j’en suis arrivé à penser qu’ils n’ont probablement pas commencé par inventer l’Enfant Lune… Ils sont arrivés jusqu’à lui… Et, avant cet enfant bizarre… il y avait déjà Pinocchio l’Autre, si toutefois je puis encore employer ce «il y avait» sans laisser entendre qu’il s’agissait d’un personnage entièrement constitué qui attendait je ne sais où qu’on le découvre. Pinocchio l’Autre avait été fait, défait, démembré, repris… quelque chose en lui avait cessé de pouvoir se maintenir dans la forme qui lui avait d’abord été donnée, et cette impossibilité même avait commencé à travailler. Ce que je prenais pour le remplacement d’un personnage par un autre ressemble maintenant davantage à un passage durant lequel la forme ancienne ne disparaît pas entièrement mais devient incapable de contenir ce qui est en train de lui arriver. L’Enfant Lune n’aurait donc pas été imaginé à la place de Pinocchio l’Autre; il serait apparu au point où Pinocchio l’Autre ne pouvait plus continuer à être seulement ce qu’il avait été.

Aujourd’hui, découvrir cette différence change presque tout ce que je ressens. Je peux encore imaginer Lucian se penchant sur les dessins d’Igniatius, reproduisant ses gestes, essayant moins d’en copier le résultat que d’entrer dans le mouvement qui avait rendu ce résultat possible. J’avais d’abord considéré cela comme une méthode, peut-être même comme une ruse assez habile: imiter pour comprendre. Mais je n’avais pas vu ce que l’imitation risquait de faire à celui qui imite. Lorsqu’un geste est reproduit avec suffisamment d’attention il cesse d’être seulement le geste d’un autre. Le bras apprend quelque chose que l’esprit n’avait pas prévu, la main rencontre une résistance, le trait dévie, une forme en appelle une autre et celui qui croyait suivre commence à produire ce qu’il n’aurait pas su concevoir avant d’avoir commencé à le tracer.

Peut-être est-ce ainsi que l’Enfant Lune s’est mis à exister entre eux. Je dis entre eux, et je sens immédiatement combien ce mot est préférable à “par eux”. “Par” maintiendrait encore un auteur derrière son ouvrage, une volonté qui commande, une cause suffisamment forte pour expliquer son effet. Dire “entre” ne retire rien à Lucian ni à Igniatius, mais oblige à considérer ce qui passe de l’un à l’autre. Ce qui se modifie pendant le passage et qui, parce qu’il se modifie, ne peut plus appartenir entièrement à celui dont il provient.

Je me demande alors si c’est cela qu’ils ont fait avec Pinocchio l’Autre avant même de savoir qu’ils le faisaient. Ils l’ont poussé assez loin pour que le personnage cesse de confirmer ce qu’ils savaient déjà de lui. Quelque chose s’est défait sous leurs yeux, et au lieu de réparer la figure, de la ramener à sa première cohérence, ils ont laissé cette défection produire ses conséquences. Le bois s’est ouvert, la marionnette a perdu l’évidence qui fait d’elle une marionnette, le corps s’est dispersé, et de cette dispersion est venue au monde une figure qui ne pouvait plus porter le même nom parce qu’elle n’habite plus tout à fait le même monde.


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