“Ce livre arpente le lieu d'une blessure entre nos vies narrées par les fictions, les langages, les codes humains, et le reste de la vie terrestre.”
Camille de Toledo, Une histoire du vertige, Points
Toute pensée vivante en arrive immanquablement, un jour ou l’autre, à trébucher quelque peu. Une prose parfaitement lisse donne parfois l’impression qu’aucun véritable mouvement intérieur n’a eu lieu.
Le lecteur qui tomberait ici, après avoir parcouru, dans le désordre, quelques fragments épars de cette histoire, pourrait croire d’abord qu’il s’agit d’un ensemble de personnages plus ou moins distincts évoluant dans un décor étrange nommé l’Archipel. Il aura croisé, selon les hasards des parutions, l’Enfant Lune enveloppé dans ses vêtements trop grands, Pinocchio l’Autre, mal à l’aise de sa ressemblance avec un modèle antérieur, Don Carotte, poursuivi par des racines… poursuivant des visions incertaines et essayant vainement de résoudre l’énigme d’un Léviathan aussi théâtral qu’inquiétant, Sang Chaud murmurant dans son dos, Lucian étudiant des dessins qu’Igniatius prétend avoir trouvés, Félix rédigeant des notes de supervision de plus en plus inquiètes, peut-être même un Nounours parlant à voix basse dans un coin de chambre ou un mystérieux chat, que personne n’a encore vu, traversant silencieusement une scène dont l’importance lui aurait échappé.
Tout cela pourrait lui paraître discontinu. Morcelé. Peut-être même arbitraire.
Pourtant, à mesure qu’il avancerait, une autre impression pourrait commencer lentement à apparaître: ces figures ne sont point disposées autour de l’échiquier comme des spectateurs regardant une partie déjà commencée. Elles sont dans la partie. Mieux encore: elles découvrent progressivement qu’elles sont elles-mêmes des pièces en déplacement à l’intérieur d’un jeu dont aucune ne possède entièrement les règles.
Tout cela pourrait lui paraître discontinu. Morcelé. Peut-être même arbitraire.
Pourtant, à mesure qu’il avancerait, une autre impression pourrait commencer lentement à apparaître: ces figures ne sont point disposées autour de l’échiquier comme des spectateurs regardant une partie déjà commencée. Elles sont dans la partie. Mieux encore: elles découvrent progressivement qu’elles sont elles-mêmes des pièces en déplacement à l’intérieur d’un jeu dont aucune ne possède entièrement les règles.
C’est précisément ce qui arrive lorsque Lucian, croyant encore analyser les dessins comme un psychiatre examine les productions d’un patient, décide un jour de se rendre «de visu» sur les îles représentées dans ces images. Ce déplacement pourrait sembler anodin au lecteur inattentif. Un simple voyage. Pourtant quelque chose bascule à cet instant. Lucian cesse imperceptiblement d’occuper une position extérieure. Il entre dans l’échiquier même qu’il croyait observer.
Dès lors les dessins changent de nature. Ils ne sont plus seulement des représentations. Les îles qu’ils contiennent ressemblent davantage à des cases possibles du monde, des lieux capables d’absorber celui qui les contemple trop longtemps.
Le lecteur comprendra alors peut-être pourquoi cette histoire semble parfois se construire d’elle-même à partir d’éléments presque insignifiants. Un mot mal lu. Une expression ancienne. Un lapsus. Un souvenir d’enfance. Un animal traversant une conversation. Rien n’est entièrement préparé à l’avance. Certaines pièces apparaissent parce qu’un déplacement précédent les rend soudain possibles.
Ainsi le chat. D’abord simple mot perdu parmi d’autres « chats » modernes échangés à travers des écrans. Puis l’animal revient lentement vers sa profondeur ancienne : créature nyctalope, voyant dans l’obscurité, habitant les seuils, les escaliers, les passages silencieux entre les pièces d’une maison. Alors l’expression « donner sa langue au chat » commence elle aussi à se transformer. Pourquoi au chat plutôt qu’au chien ? Pourquoi remettre sa parole perdue à cet animal capable de circuler dans les zones où le regard humain distingue mal les formes ?
Le lecteur attentif finira peut-être par soupçonner que les personnages eux-mêmes obéissent à des métamorphoses comparables. Pinocchio l’Autre contient quelque chose de l’Enfant Lune. Don Carotte glisse parfois vers Anatole tandis que Sang Chaud semble prendre sa place. Nounours cesse progressivement d’être un simple objet transitionnel. Félix lui-même découvre que superviser revient aussi à être observé par ce qu’il tente de comprendre.
Alors l’Archipel cesse d’apparaître comme un décor fixe. Chaque île devient une case mouvante. Chaque fragment lu rétroagit sur les précédents. Une phrase oubliée plusieurs chapitres auparavant revient soudain comme un coup joué très tôt dans une partie dont personne n’avait encore compris la portée.
Et le lecteur lui-même, s’il persiste assez longtemps dans ce feuilleton discontinu, commencera peut-être à éprouver une inquiétude plus profonde: la sensation qu’il ne lit plus seulement l’histoire, mais qu’il avance lui aussi à l’intérieur de l’échiquier.
Dès lors les dessins changent de nature. Ils ne sont plus seulement des représentations. Les îles qu’ils contiennent ressemblent davantage à des cases possibles du monde, des lieux capables d’absorber celui qui les contemple trop longtemps.
Le lecteur comprendra alors peut-être pourquoi cette histoire semble parfois se construire d’elle-même à partir d’éléments presque insignifiants. Un mot mal lu. Une expression ancienne. Un lapsus. Un souvenir d’enfance. Un animal traversant une conversation. Rien n’est entièrement préparé à l’avance. Certaines pièces apparaissent parce qu’un déplacement précédent les rend soudain possibles.
Ainsi le chat. D’abord simple mot perdu parmi d’autres « chats » modernes échangés à travers des écrans. Puis l’animal revient lentement vers sa profondeur ancienne : créature nyctalope, voyant dans l’obscurité, habitant les seuils, les escaliers, les passages silencieux entre les pièces d’une maison. Alors l’expression « donner sa langue au chat » commence elle aussi à se transformer. Pourquoi au chat plutôt qu’au chien ? Pourquoi remettre sa parole perdue à cet animal capable de circuler dans les zones où le regard humain distingue mal les formes ?
Le lecteur attentif finira peut-être par soupçonner que les personnages eux-mêmes obéissent à des métamorphoses comparables. Pinocchio l’Autre contient quelque chose de l’Enfant Lune. Don Carotte glisse parfois vers Anatole tandis que Sang Chaud semble prendre sa place. Nounours cesse progressivement d’être un simple objet transitionnel. Félix lui-même découvre que superviser revient aussi à être observé par ce qu’il tente de comprendre.
Alors l’Archipel cesse d’apparaître comme un décor fixe. Chaque île devient une case mouvante. Chaque fragment lu rétroagit sur les précédents. Une phrase oubliée plusieurs chapitres auparavant revient soudain comme un coup joué très tôt dans une partie dont personne n’avait encore compris la portée.
Et le lecteur lui-même, s’il persiste assez longtemps dans ce feuilleton discontinu, commencera peut-être à éprouver une inquiétude plus profonde: la sensation qu’il ne lit plus seulement l’histoire, mais qu’il avance lui aussi à l’intérieur de l’échiquier.

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