mardi 1 septembre 2026

(195) L’abracadabrante histoire de l’Enfant Lune

 

 
 


Où le voyage de Lucian continue et où restait la glace, cette masse sans moteur ni gouvernail, détachée on ne savait où d’une côte ou d’une banquise lointaine, puis abandonnée depuis des semaines ou des mois aux courants, aux vents et aux températures, avançant sans intention, sans destination, sans horaire, et dont on reconnaissait qu’elle constituait peut-être le seul objet flottant que le paquebot ne pût dominer entièrement.

Elle était presque l’inverse de tout ce qui constituait le navire, puisqu’aucune volonté ne la poussait, qu’aucun plan ne réglait son déplacement, qu’elle ne cherchait pas la route qu’elle allait pourtant rencontrer et que sa plus grande partie, enfouie sous l’eau, demeurait précisément là où le regard ne pouvait la mesurer directement. Sa forme visible ne disait pas sa forme véritable ; ce qui apparaissait n’était qu’une conséquence de ce qui restait caché, et toute estimation devait partir de cette étrange disproportion entre le peu qui se donnait à voir et la masse dont ce peu attestait silencieusement l’existence.
Peut-être était-ce cela, plus encore que sa dureté, qui la rendait si étrangère à la logique du paquebot... on ne pouvait entièrement la connaître depuis ce qu’elle montrait.
L’autre architecture rencontrait sans cesse des objets semblables, non dans la mer mais en elle-même. Un mot pouvait faire surgir une émotion dont l’origine restait introuvable ; une odeur soulevait soudain un paysage disparu. Un visage provoquait une inquiétude sans que rien dans ses traits visibles expliquât entièrement celle-ci, et ce qui apparaissait alors à la conscience n’était parfois que l’extrémité émergée d’un ensemble de rapprochements, de souvenirs, d’associations et de mouvements corporels dont l’immense travail demeurait hors de sa vue. Elle aussi avançait donc parmi des formes dont elle ne connaissait souvent que la partie éclairée.
Mais même cela, dans le cas du paquebot, avait été calculé.
Si l’étrave venait à rencontrer un iceberg, trois compartiments, estimait-on, pourraient être ouverts à la mer, peut-être davantage selon l’angle du choc, mais il fallait que six autres fussent à leur tour envahis avant qu’un danger véritable apparût, de sorte que l’eau elle-même semblait avoir reçu, à l’intérieur de la coque, un territoire qui lui était concédé d’avance : quelques espaces qu’elle pouvait remplir, quelques cloisons contre lesquelles elle pouvait monter, quelques profondeurs obscures où elle était autorisée à entrer sans que la marche du navire en fût réellement menacée.

Inspiré très librement… à partir de
Morgan Robertson, Le Naufrage du Titan
Futility, or the Wreck of the Titan. 1898,