samedi 3 octobre 2026

(230) L’abracadabrante histoire de l’Enfant Lune


Où ce que découvre Félix dans les carnets finit par mettre en question sa manière de lire. Il croit rassembler des documents, comparer des écritures, suivre les passages d’une figure ou d’un motif passant d’un carnet à l’autre… mais les rapprochements qu’il opère produisent eux-mêmes du sens. Deux fragments juxtaposés commencent à se répondre, un dessin transforme la lecture d’une lettre ancienne, une phrase donne soudain à une image une profondeur nouvelle. Félix ne peut donc plus se considérer comme un simple découvreur de ce qui était déjà là… Son regard, l’ordre dans lequel il lit, les relations qu’il établit… et jusqu’à ses erreurs… participent à ce qui apparaît.



Carnet de Félix 

Je me trouve désorienté… Je suis placé devant la même difficulté que celle que j’attribue à Lucian ou Igniatius. Je fais quelque chose dont les conséquences excèdent ce que j’avais décidé de faire… Je cherchais l’origine de leur mouvement; pendant cette recherche même, ma propre origine s’est mise en mouvement…

Cette stupéfiante constatation explique pourquoi le souvenir, même vague, d’un passage de Blanchot me revient et m’arrête… L’œuvre qui devient soudain invisible n’est pas une œuvre qui disparaît. Une œuvre, comme celle que je tiens entre mes mains et qui s’étale loin au devant de moi… cesse de coïncider avec l’endroit où je croyais pouvoir la situer… Elle n’est plus uniquement dans un dessin, ou dans une phrase. En ce moment… quelque chose passe entre ces éléments et je ne sais pas la distinguer. J’ai subitement l’impression que tout se retire… ou que c'est moi qui suis retiré.

Mais ce retrait n’est pas une perte… Il est au contraire ce qui permet au mouvement de continuer. Je comprends alors un peu mieux pourquoi Blanchot avait besoin d’Orphée pour parler de l’œuvre. Il ne suffit pas qu’Orphée remonte Eurydice vers la lumière: il y a cet instant où il se retourne et compromet précisément ce qu’il voulait sauver. Parce que l’échec serait secrètement supérieur à la réussite? Certainement pas… Parce qu’il faudrait perdre ce que l’on aime pour en faire une œuvre? Ce serait bien trop moral… Mais parce que le mouvement vers ce que l’on cherche comporte une exigence qui ne se laisse pas entièrement soumettre au résultat que nous avions prévu… et qu’à un certain point ce vers quoi nous avançons réclame de nous un geste qui met en péril le projet même qui nous avait conduits jusque-là.

Je ne sais pas encore si je suis prêt ou capable de suivre Blanchot jusqu’au bout. Je commence à savoir pourquoi cette idée me dérange: elle m’oblige à envisager que ce que je cherche ne se trouve pas derrière moi, dans un commencement qu’il suffirait de reconstituer. Il se forme aussi devant moi, à mesure que j’avance… Une origine serait, j’en fais le pari malgré la maladresse de la formule, quelque chose qui continue d’avoir lieu.

Il ne suffirait plus de demander: Qui a commencé? Il faudrait demander ce qui, en passant par lui, a pu commencer, puis ce que cela a rendu possible. Et, question beaucoup moins confortable, ce que ma propre lecture est, à son tour, en train de rendre possible… Je suis parti d’un problème concernant la création et me voilà revenu à la lecture, comme si l’une et l’autre étaient moins séparées que je ne l’avais cru. Celui qui écrit ou pense avance entre ce qu’il veut et ce que son geste lui apprend… Celui qui lit avance entre ce qu’il cherche et ce que sa lecture lui fait rencontrer. L’un comme l’autre ont besoin d’une intention pour commencer. Mais tous deux risquent d'en faire un obstacle, si elle exige que rien n’arrive qui n’ait été prévu par elle.

C’est là, je crois, que se trouve ce que j’essayais maladroitement de comprendre sous les mots de volonté, d’abandon, de maîtrise ou d’inspiration… une circulation beaucoup plus intime où le geste, précisément parce qu’il est mien, peut néanmoins m’apprendre ce que je ne savais pas encore de lui. Là où ce que je produis commence à agir sur moi avant même que je l’aie entièrement compris, et où continuer ne demande pas de renoncer à la maîtrise, mais peut-être d’en changer le sens…

Devenir assez attentif pour reconnaître ce qui vient de se produire sans l’annuler aussitôt au nom de ce que j’avais prévu. Je ne sais toujours pas si cela mérite le nom d’inspiration, et le mot m’importe finalement assez peu… Il me suffit, pour l’instant, de constater qu’il existe des gestes dont nous sommes incontestablement les auteurs et dont, pourtant, nous ne sommes pas entièrement les contemporains, parce que nous les faisons avant de savoir complètement ce qu’ils provoquent. Il faut quelquefois des années, ou l’aide de quelqu’un d’autre qui porte un autre regard sur la même trace… pour que ce qui était resté dans l’ombre devienne visible… puis invisible encore, et…visible autrement.

Félix

P.-S. — Je dois principalement ces pensées et cette inquiétude à Maurice Blanchot, L’Espace littéraire, Gallimard, 1955, particulièrement aux pages consacrées au «Regard d’Orphée» et à l’inspiration. La phrase qui m’a arrêté — «œuvre soudain redevenue invisible, qui n’est plus là, n’a jamais été là» — se trouve p. 230 dans l’édition à laquelle je me réfère ici ; Blanchot y fait aussi affleurer cette «incertitude de l’origine» qui me paraît maintenant moins désigner un commencement perdu qu’un commencement qui n’a jamais été aussi simple que nous voudrions le croire.

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