dimanche 4 octobre 2026

 

Où Félix se sent obligé de revenir à un certain dessin et où l’on pourra noter que le message contenu dans ce dessin en particulier ou dans les dessins en général… si message il y a… diffère quelque peu… selon le point de vue…



Carnet de Félix 

Le jeu des deux mots, dessin et dessein, m’agace presque tant il est commode, mais je n’en trouve pas de meilleur pour désigner ce mouvement dans lequel ce que je conduis commence à m’emmener à partir du moment où je le fais en dessinant… même si ce ne sont que de simples copies… C’est cela, au fond, qui rend le vieux mot d’inspiration, si proche d’aspiration, à la fois si persistant et si embarrassant. Il donne trop vite un visage à ce que nous ne comprenons pas, une Muse, un génie, l’inconscient, une voix venue d’ailleurs… Comme si donner un nom à ce qui nous échappe suffisait à l’expliquer, alors qu’il n’est nullement nécessaire d’imaginer un ailleurs. Ce qui m’échappe peut se trouver exactement dans mon geste… qui devient, en s’accomplissant, plus vaste que ce que j’avais prévu.

Il y a quelque chose de banal dans cette idée, et c’est pour cela qu’elle est difficile à regarder. Je fais quelque chose, et ce que je fais m’apprend ce que je suis en train de faire… puis cette découverte modifie le geste suivant. Lequel fera apparaître autre chose encore, si bien que la création ne ressemble plus à l’exécution plus ou moins fidèle d’un projet déjà constitué. Une sorte d’avancée au cours de laquelle celui qui agit ne cesse de recevoir de son propre acte des informations que l’intention initiale ne pouvait contenir… Cette insuffisance ou cette confusion, provient simplement parce que… logiquement… ce qui n’existe pas encore ne peut être intégralement connu avant d’avoir commencé à exister.

 


Ce qui, par exemple, change beaucoup de choses lorsque je reviens au chapeau. J’aimerais savoir s’il a été volontairement dessiné trop grand… même si la question me paraît maintenant presque naïve… Il peut avoir été dessiné exactement ainsi sans que son auteur se soit dit qu’il fallait couvrir presque tout le visage afin de signifier ceci ou cela. Pourtant, une fois là, trop grand, descendant trop bas, supprimant le regard ou rendant le visage presque impossible à comprendre, il commence à agir sur ce qui l’entoure. Il entraîne d’autres décisions qui n’auraient peut-être jamais été prises sans lui. Il contribue à faire du visage non plus un simple manque mais une absence particulière, et cette absence, à son tour, appelle autre chose, transforme le personnage, modifie la manière dont il pourra désormais apparaître. On ne corrige plus nécessairement la disproportion parce qu’elle a cessé d’être une disproportion au sens où on l’entendait d’abord. Elle devient peu à peu une marque distinctive.

Alors, où placer l’origine? Dans le premier trait? Dans l’accident s’il y eut accident? Dans le moment où quelqu’un aurait remarquer ce que cet accident permettait? Dans celui où l’on décide de ne pas le corriger?  Ou plus tard encore, lorsque d’autres dessins, d’autres textes, d’autres regards viennent donner à ce premier geste une portée qu’il n’avait peut-être pas lorsqu’il fut accompli?

Je crois que je commence seulement maintenant à comprendre ce que Blanchot appelle l’«incertitude de l’origine». Je pensais jusqu’ici qu’une origine devenait incertaine parce que nous nous en éloignons… Quand les documents manquent… Au moment les souvenirs se brouillent… Le temps détruit les preuves, c’est certain… ce qui revient encore à supposer qu’il existe bien quelque part un commencement parfaitement certain et que nous ne parvenons simplement plus à l’atteindre.

Mais il pourrait s’agir de quelque chose de beaucoup plus embarrassant. À savoir que l’origine elle-même n’ait jamais possédé cette unité que nous lui attribuons après coup. Il pourrait n’y avoir eu aucun instant où tout se trouvait déjà rassemblé dans la tête de quelqu’un avant de passer docilement dans sa main. Mais plutôt une main, un souvenir, une forme entrevue, une maladresse peut-être ou un autre dessin aperçu la veille, une histoire oubliée, une nécessité physique du geste, puis quelque chose qui surgit au milieu de tout cela et qui, aussitôt apparu, commence à redistribuer ce qui le précède aussi bien que ce qui le suivra. À force de chercher une source je rencontre moins une source qu’un courant… Et cette image du courant revient décidément trop souvent sous ma plume pour que je puisse encore faire semblant de ne pas m’en apercevoir.


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