Où Félix repense à cette phrase qui lui était revenue: pourquoi donc écrit-on, sinon pour échapper à la prison du moi et à ses banalités?*
* Gabriel Josipovici, Moo Pak , Les nomades-Quidam éditeur, p.20
Carnet de Félix
Je crois que l’avais comprise trop vite en imaginant une sorte d’évasion, comme si écrire consistait à laisser derrière soi l’individu que l’on est pour aller respirer quelque part où il ne serait plus. Cela me paraît maintenant beaucoup trop simple. Lucian demeure Lucian lorsqu’il dessine, Igniatius demeure Igniatius lorsqu’il invente, et pourtant quelque chose advient qui n’est plus réductible à ce que l’un ou l’autre savait, voulait ou croyait être. Ce n’est donc peut-être pas du moi que l’on s’échappe, mais de l’obligation de lui obéir continuellement. La prison serait là… Dans cette manière que nous avons de revenir sans cesse aux mêmes chemins parce que nous les reconnaissons, de produire les pensées qui conviennent à celui que nous savons être, de retrouver jusque dans ce qui nous étonne la confirmation discrète de ce que nous avions déjà décidé. Même nos étrangetés finissent par devenir familières. Nous pouvons nous répéter très longtemps en croyant nous approfondir, et peut-être même avec une virtuosité suffisante pour que personne, à commencer par nous-mêmes, ne remarque que nous tournons toujours dans la même pièce… Mais un personnage peut ouvrir une porte. Pas parce qu’il serait indépendant de son auteur, formule qui me paraît maintenant presque aussi naïve que celle qui ferait de lui sa propriété, mais parce qu’une fois suffisamment engagé dans son existence il impose des conséquences que celui qui l’a commencé n’avait pas toutes prévues. Il devient une contrainte nouvelle. On ne peut plus lui faire faire n’importe quoi sans le perdre. Il faut commencer à tenir compte de lui, et cette nécessité étrange oblige celui qui écrit ou dessine à penser depuis un lieu qu’il n’occupait pas avant de l’avoir créé.
C’est peut-être ce qui est arrivé avec Pinocchio l’Autre. À force de le suivre, ils auraient atteint le point où ils ne pouvaient plus le suivre sous cette forme-là,… et, au lieu de revenir en arrière ils auraient laissé le chemin continuer. L’Enfant Lune serait né de cette fidélité paradoxale: non pas la fidélité à un personnage qu’il aurait fallu conserver, mais à ce qui lui arrivait et qui exigeait qu’il cesse précisément d’être conservé.
Je regarde maintenant son manteau trop grand, ses pieds nus, ce chapeau qui lui tombe sur le visage, et je me demande combien de ces choses ont véritablement été « choisies ». La question elle-même devient presque embarrassante. Bien sûr qu’elles l’ont été, puisqu’une main les a tracées; mais il existe peut-être un moment du travail où choisir ne signifie plus sélectionner parmi des possibilités déjà connues. Le dessin précédent rend certaines choses nécessaires, une proportion en appelle une autre, une maladresse devient féconde, une forme aperçue presque accidentellement commence à insister, et celui qui dessine se découvre en train de reconnaître quelque chose qu’il ne savait pas chercher.
Reconnaître ce qu’on n’a jamais vu: voilà encore une phrase dont je me serais méfié autrefois, et que je suis pourtant obligé de sauvegarder ici. Car si Lucian et Igniatius avaient seulement exprimé ce qu’ils portaient déjà en eux, je devrais pouvoir, avec suffisamment de patience, ramener chacun de leurs personnages à une intention, à un souvenir, à une peur, à quelque vieux contenu dont le dessin ne serait que la traduction. Je sais trop bien faire cela. J’ai même gagné ma vie à le faire avec suffisamment de prudence pour ne pas appeler cela une réduction. Mais plus je regarde ce qui s’est produit entre Pinocchio l’Autre et l’Enfant Lune, plus cette explication me paraît manquer l’essentiel, qui n’est peut-être pas ce qu’ils ont mis dans leurs personnages, mais ce que leurs personnages leur ont permis de rencontrer.
Ils ont fabriqué avec ce qu’ils étaient quelque chose qui les obligeait à n’être plus exactement ce qu’ils étaient… Et j’écris cette phrase… en sentant qu’elle se retourne déjà vers moi. Car depuis quelque temps je fais la même chose avec eux. Je croyais observer Lucian, comprendre Igniatius, établir ce qui avait circulé de l’un à l’autre, et voilà que je me surprends à suivre leurs gestes comme Lucian suivait ceux d’Igniatius, à reprendre leurs dessins dans mes propres phrases, à laisser l’Enfant Lune entrer dans ce carnet alors que je prétendais seulement expliquer d’où il venait. Je commence même à me demander si comprendre quelque chose ne consiste pas toujours, au moins en partie, à lui permettre de modifier l’endroit depuis lequel on cherchait à le comprendre.
Cela m’inquiète moins qu’autrefois. Ou plutôt l’inquiétude elle-même a changé de nature.
Je n’ai plus devant moi le danger de me perdre dans ce que j’étudie, comme si mon premier devoir était de préserver intacte la distance qui me permettrait de savoir qui observe et qui est observé. Je découvre une autre possibilité: que cette distance puisse se déplacer sans disparaître, et que ce déplacement soit précisément ce qui me permette enfin de voir.
Peut-être Lucian et Igniatius n’ont-ils jamais conçu leurs personnages au sens où je l’entendais. Peut-être ont-ils commencé quelque chose, l’ont-ils laissé agir suffisamment longtemps, puis se sont-ils trouvés devant une forme qui contenait davantage de possibilités qu’ils n’en avaient placées consciemment en elle. Pinocchio l’Autre aurait alors été moins le prédécesseur de l’Enfant Lune que le lieu de son passage, comme l’Enfant Lune lui-même pourrait n’être que le lieu provisoire où quelque chose continue de chercher une forme.
Et soudain je comprends pourquoi cette histoire de prison du moi me touche beaucoup plus directement que je ne l’aurais souhaité.
Il ne s’agit pas de s’abolir, ni de devenir un autre, ni même d’espérer atteindre quelque improbable dehors où je cesserais d’être Félix. Il suffit peut-être que quelque chose auquel je participe devienne assez réel pour que je ne puisse plus lui imposer entièrement mes anciennes habitudes. Alors le moi demeure, mais il cesse un instant d’être le gardien qui possède toutes les clefs.
Je pensais étudier la manière dont Lucian et Igniatius avaient créé leurs personnages.
Je commence à soupçonner qu’ils avaient surtout découvert, grâce à eux, comment laisser une création les conduire là où aucun des deux n’aurait su aller seul.
Et si j’écris encore, ce soir, ce n’est peut-être déjà plus seulement pour consigner cette découverte.
C’est pour voir jusqu’où elle me conduira.
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