Où l’on voit que le paquebot, que l’on suppose être celui de Lucian, avait parcouru le monde plus vite que les autres… et pourtant quelque chose résistait encore… presque rien, quelques heures seulement, une marge dérisoire si on la comparait aux milliers de kilomètres d’eau, aux tempêtes possibles, aux courants invisibles, aux nuits, au brouillard, à toutes ces forces qui ne possédaient ni cadran ni montre… mais ce presque rien suffisait désormais pour que la traversée prît une autre allure, et le bruit avait commencé à courir qu’on tenterait cette fois de gagner ce qui manquait encore, d’effacer ces dernières heures et de faire tomber enfin le chiffre sous les cinq jours.
À partir de ce moment, la vitesse pouvait cesser d’être seulement celle du paquebot et devenir, presque à l’insu de tous, celle selon laquelle les choses elles-mêmes seraient désormais perçues. Plus on avançait vite, plus ce qui apparaissait devait être reconnu rapidement ; plus le temps accordé à l’examen diminuait, plus la première interprétation prenait de poids, et l’extraordinaire faculté du cerveau à anticiper le monde, qui lui permettait ordinairement de gagner sur lui les fractions de seconde nécessaires au geste, pouvait commencer à courir un peu trop loin devant ce qu’elle était censée éclairer.
Il ne s’agissait encore de rien qui ressemblât à une défaillance ; au contraire, tout fonctionnait admirablement. Les perceptions arrivaient, les formes étaient reconnues, les mouvements corrigés, les habitudes accomplissaient ce qu’on attendait d’elles avec cette économie qui constitue peut-être l’une des formes les plus remarquables de l’intelligence. Mais lorsqu’un système a appris qu’une réponse rapide est presque toujours la bonne, le succès répété de cette rapidité peut finir par devenir lui-même une preuve, et l’on cesse insensiblement de distinguer entre ce que l’on voit et ce que l’expérience passée permet de compléter avant même de l’avoir vu entièrement.
Il n’était peut-être même pas nécessaire que quelqu’un exprimât cette volonté, tant le paquebot semblait lui-même la porter dans ses lignes, dans le grondement continu de ses machines, dans la façon dont son étrave demeurait tendue vers ce qui venait, comme si tout ce qui avait été accumulé en lui — l’acier, la puissance, les calculs, les cloisons, la confiance — ne pouvait plus se satisfaire d’avoir réduit le danger et devait maintenant s’employer à réduire le temps.
Inspiré très librement… à partir de
Morgan Robertson, Le Naufrage du Titan
Futility, or the Wreck of the Titan. 1898,
Morgan Robertson, Le Naufrage du Titan
Futility, or the Wreck of the Titan. 1898,

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