lundi 8 juin 2026

(103) 1ère suite lettre oubliée

 
Lucian voyage sous l'influence confuse des dessins et des récits d'Igniatius, à la recherche d'éventuelles traces du passage de l'Enfant Lune, de Pinocchio l'Autre, de Don Carotte et de beaucoup d'autres. Félix également voyage... mais à sa manière... avec ses ressources et sa propre lecture et sa vision des dessins qui lui parviennent. Cependant, lui aussi doit faire face à son imagination. Il ne peut se garder de construire avec une logique qui le cerne sans répit. C'est ainsi, aussi, qu'il ne peut s'empêcher de construire des hypothèses à propos de ces voyages qui n'ont, pour ainsi dire, ni commencement ni fin... comme les lettres qu'il reçoit de Lucian qui se multiplie sans cesse en des suites infinies… sans que personne ne puisse en définir l’origine…
 
 

  
Lettre de Lucian

Cher Félix et estimé collègue 

J’avais à peine écrit et refermé ma dernière lettre, lorsque, voyez-vous Félix, quelque chose m’a littéralement “sauté à la figure”. Je le sais… la formule n’est pas très élégante… peut-être était-ce dû la fatigue… ou à certaines marées... Peut-être était-ce dû à cette sensation de demeurer au bord d’un aveu dont j’ignore encore moi-même la véritable nature…
Toujours est-il… que je dois maintenant vous parler d’Igniatius.
Je sais combien son nom… malgré votre air impassible… a l’air de vous déranger quelque peu… et, je le sais, j’oscille entre peut-être et sûrement, vous irrite parfois. Vous trouvez que je prononce ce nom comme on approche une lampe d’un tissu inflammable… avec trop de précautions. Avec cette manière de tourner autour des choses qui vous fait croire que je cherche moins à décrire qu’à protéger quelque chose.
Vous n’avez peut-être pas tort. Igniatius, je l’ai revu il y a trois jours. Ou plutôt, voyez-vous comme déjà le langage hésite, il est revenu… comme l’objet de cette lettre m’est revenu… Il y a dans cette nuance, dans cette hésitation, toute une difficulté que je ne parviens pas à résoudre. Certaines présences semblent entrer dans une pièce depuis un dehors parfaitement identifiable quand d’autres donnent l’impression d’émerger lentement d’une région intérieure, comme si leur arrivée se devinait bien avant leur apparition visible.
Igniatius appartient à cette seconde espèce.
Je l’ai entendu monter l’escalier longtemps avant de distinguer sa silhouette. Vous allez sourire encore…  l’escalier était vide lorsque, anticipant ses mouvements, j’avais ouvert la porte. Mais le bruit, lui, avait eu lieu.
Je l’ai entendu et je le note parce que ces détails absurdes finissent parfois par devenir les seuls points fixes d’un souvenir.
Et puis, brusquement, il était là devant moi! Il tenait sous le bras plusieurs feuilles roulées très serrées, presque écrasées contre lui comme on protège quelque chose du vent ou des regards. Il paraissait plus maigre encore que dans mon souvenir. Ou peut-être simplement plus lointain.
Il a posé les dessins sur la table sans me regarder immédiatement. Puis il m’a parlé de l’Enfant Lune.
Étrangement il n’a jamais dit: “mon personnage”.
Il parlait de lui comme d’un être déjà rencontré.
Comme on évoquerait un enfant aperçu plusieurs fois au bord d’un port désert.
Il disait:
“Il croit dormir lorsqu’il ferme les yeux. Mais c’est à ce moment-là qu’il commence à voir.”
Ou encore:
“Son chapeau est trop grand parce qu’il contient davantage de nuit que sa tête.”
Je vous rapporte ces phrases approximativement. Leur exactitude importe moins que le mouvement qu’elles produisaient en moi pendant qu’il parlait.
Car quelque chose d’extrêmement étrange s’est alors imposé à mon esprit avec une force presque désagréable. J’ai eu la certitude soudaine qu’Igniatius était l’auteur de l’Enfant Lune… et pas seulement l’auteur des dessins le représentant…
Je ne parle pas d’une conviction intellectuelle.
Je parle d’un sentiment beaucoup plus profond et beaucoup plus immédiat. Comme lorsqu’on reconnaît brusquement une voix derrière une cloison avant même de savoir à qui elle appartient.
Tout concordait. La manière dont il décrivait les silences de l’Enfant… Sa façon de parler des manteaux trop grands comme d’une seconde peau.
Cette insistance sur les yeux fermés qui voient mieux que les yeux ouverts… Même les pauses entre ses phrases semblaient déjà appartenir au personnage.
J’éprouvais cette impression troublante que l’Enfant Lune était moins représenté par Igniatius que prolongé par lui.Comme si la figure passait à travers son corps au moment même où il parlait.
Et pourtant… Voici le point où tout recommence à vaciller. Pendant qu’il décrivait l’Enfant, certaines de ses phrases me donnaient aussi l’impression d’avoir déjà existé en moi avant lui. Comprenez bien ce que je tente d’exprimer. Ce n’était pas l’impression banale du déjà-vu… C’était bien pire.
J’avais parfois la sensation d’entendre revenir vers moi des formulations qui semblaient provenir d’une région ancienne de ma propre pensée, mais dont je ne retrouvais aucune trace écrite. Comme si Igniatius parlait depuis un lieu où mes propres images avaient continué leur existence sans moi.
Je sais parfaitement combien cela peut paraître ridicule.
C’est précisément pourquoi je vous l’écris.
Il y eut même un instant très bref, quelques secondes tout au plus, où je me suis demandé si certaines phrases attribuées à Igniatius ne provenaient pas en réalité de mes propres carnets.
Aussitôt cette pensée m’a paru absurde.Je me suis levé. J’ai marché jusqu’à la fenêtre. Dehors la mer était presque noire. On distinguait à peine la passerelle rouge dans le brouillard. Quand je me suis retourné, Igniatius regardait un de mes dessins épinglés au mur.
Il le regardait avec une attention si fixe que j’ai senti naître en moi un malaise presque physique.
Puis il a dit doucement:
“Vous aussi, vous essayez de le retrouver.”
Je ne lui ai pas demandé de qui il parlait. Je crois que j’avais peur de la réponse. Ou pire encore: peur qu’il n’y en ait aucune.Depuis ce jour une idée me poursuit… Et si inventer signifiait autre chose que fabriquer?
Le mot lui-même contient peut-être une vérité oubliée.
Invenire… Trouver… Découvrir.
Rencontrer ce qui était déjà là sans avoir encore reçu de forme visible.
Dans ce cas, qu’invente réellement celui qui écrit?
Produit-il une figure?
Ou bien reconnaît-il progressivement une présence qui cherchait déjà à apparaître à travers lui?
Je ne sais plus. Je ne sais même plus avec certitude si je vous écris cette lettre pour vous informer… ou pour vérifier que quelqu’un d’autre que moi reçoit encore ces événements dans le même monde.
La chose la plus inquiétante, Félix, est peut-être celle-ci: plus j’essaie d’établir clairement l’origine de l’Enfant Lune, plus l’origine elle-même semble se déplacer. Comme si la figure reculait à mesure qu’on avance vers elle. Comme si elle utilisait précisément nos tentatives d’explication pour continuer son passage d’un être à l’autre.
Je vous laisse.
J’entends de nouveau quelqu’un dans l’escalier.
Ou peut-être seulement le bois qui travaille sous le vent marin.
À cette heure-ci, les deux deviennent presque impossibles à distinguer.


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