jeudi 6 août 2026

(168) L’abracadabrante histoire de l’Enfant Lune

 
Où rien ne manque à celui qui est présent sans se présenter face à ce qui se présente, et que cette présence, avant même que le regard ne distingue ce qu'il regarde, paraît appartenir aux profondeurs elles-mêmes…


 
Lorsque les derniers remous s'éloignent assez pour que les eaux retrouvent cette lente circulation qui semblait ne les avoir jamais quittées, bien qu'elles eussent paru, quelques instants auparavant encore, céder à une agitation dont rien désormais ne subsiste que le souvenir déjà dissous dans leur propre mouvement, l'Enfant Lune n'attend rien, parce que rien ne manque à celui qui est présent sans se présenter face à ce qui se présente, et que cette présence, avant même que le regard ne distingue ce qu'il regarde, paraît appartenir aux profondeurs elles-mêmes, comme si les courants, longtemps avant d'avoir rencontré son corps, l'avaient déjà traversé sans qu'il fût nécessaire de décider où ils commençaient, où ils finissaient, ni même s'ils le traversaient ou s'ils poursuivaient simplement, à travers lui comme à travers les eaux qui ne cessent de se rencontrer sans jamais tout à fait se confondre, un voyage commencé dans une profondeur dont aucune autre profondeur ne saurait dire qu'elle en est véritablement l'origine.
Alors, très lentement, une masse bleu nuit consent à devenir visible, comme un corps qui surgirait de l'obscurité, mais sans en avoir la nature... plutôt comme une obscurité qui, ayant longtemps respiré sans forme, accepterait enfin de laisser paraître le rythme immense de son souffle, de telle sorte que le mot baleine, qui pourrait venir à l'esprit, paraît presque impatient, non parce qu'il serait faux, mais parce qu'il semble déjà refermer sur ce qui, précisément, demeure ouvert, tant cette présence appartient tout autant aux profondeurs qu'à cette autre profondeur, invisible encore, où il lui faudra pourtant remonter respirer, comme si vivre consistait moins à demeurer dans un monde qu'à ne jamais cesser d'en relier plusieurs... sans qu'aucun puisse jamais entièrement contenir les autres.
Son regard... mais est-ce encore un regard ou seulement le mouvement des eaux poursuivant en lui leur lente dérive, rencontre alors le rouge du bois dont il ne sait dire s'il prolonge une passerelle ou s'il demeure ce qui subsiste d'un navire, parce que les deux pensées se présentent ensemble, sans que l'une demande à l'autre de disparaître, et que le mot épave, venu presque malgré lui, paraît aussitôt emporté par un autre courant qui l'empêche de s'immobiliser, puisqu'une épave suppose un naufrage, tandis que rien, absolument rien, ne permet encore de savoir de quel naufrage il pourrait être ici question, celui d'un bateau, peut-être, mais pourquoi celui-là plutôt qu'un autre, pourquoi celui de celui qui le conduisait plutôt que celui de celui qui venait de le quitter, ou de celui qui ne l'atteindrait jamais, ou même de quelqu'un dont aucune trace n'apparaît, si bien qu'il devient peu à peu impossible de savoir si le bois conserve la mémoire d'un événement ou si c'est l'événement lui-même qui cherche encore, dans ce bois demeuré présent, la forme par laquelle il consentirait un jour à se laisser reconnaître.
Et tandis que cette pensée, qui n'en est peut-être pas une, continue de dériver sans chercher où elle va, le feu apparaît à son tour, non comme une réponse, encore moins comme une énigme supplémentaire, mais avec cette simplicité des choses qui n'ont pas besoin de justifier leur présence pour être là, de sorte qu'il devient presque impossible de décider si la passerelle conduit jusqu'à lui, si elle en revient, si le bateau s'est arrêté auprès de ces flammes ou si celles-ci brûlaient déjà lorsque le bateau n'était pas encore un bateau, parce que toutes ces hypothèses semblent moins s'exclure qu'être lentement transportées par un même courant dont la direction échappe sans cesser pour autant d'être sensible, exactement comme les eaux profondes répondent aux vents qui déplacent les nuages, non parce qu'elles les imitent, mais parce que les unes et les autres obéissent, chacune selon sa matière, à un mouvement plus vaste qui ne leur appartient pas davantage qu'elles ne lui appartiennent.
Et c'est peut-être alors seulement que la baleine, le feu, le bois, les courants et l'Enfant Lune cessent d'être des présences séparées, non pour devenir des symboles les unes des autres, mais parce qu'ils paraissent participer d'une même respiration dont aucun ne possède le commencement, dont aucun ne connaîtra sans doute l'achèvement, et qui les porte tous, silencieusement, vers cette profondeur toujours plus profonde où ce qui se présente n'a pas encore besoin d'être nommé pour être pleinement présent.


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