dimanche 9 août 2026

(171) L’abracadabrante histoire de l’Enfant Lune

Où les mouvements marins et le pyrocumulonimbus deviennent davantage que des métaphores... Ils constituent ici presque une physique de la pensée. Mais il y a surtout, semble-t-il, quelque chose à poursuivre dans cette phrase: «ce qui fut ne contient peut-être pas encore tout ce qu’il aura été». Elle introduit un paradoxe temporel qui rejoint très directement ce qui a été approché autour de l’écriture, de la lecture et de ce passé qui, sans pouvoir être changé, continue pourtant de changer de sens.





Où une ancienne brûlure produit une mémoire; cette mémoire accumule autour d’elle ses vapeurs, ses récits, ses mensonges nécessaires ou accidentels; elle devient peu à peu un climat… et un jour, longtemps après que le feu initial semblait éteint, une foudre tombe d’un ciel que nous avions nous-mêmes fabriqué sans le savoir.

Cahier de Félix 

Nous appelons cela un événement. Nous pourrions parfois l’appeler un retour.
Mais retour serait encore trompeur, car rien ne revient jamais au lieu exact d’où il est parti. La mer le sait mieux que nous. Le courant revient peut-être, mais l’eau n’est plus la même; la vague paraît recommencer son geste et pourtant aucune vague n’a jamais reçu mission de reproduire exactement la précédente. Le mouvement conserve une forme en changeant incessamment ce qui la compose.
Voilà peut-être ce que nous sommes.
Non pas une chose qui dure, mais une forme provisoire prise par ce qui passe. Et ce qui passe ne passe pas simplement. Cela tourbillonne, descend, remonte, s’échauffe, se refroidit, s’évapore, retombe, s’enfonce de nouveau ; cela emporte quelques débris, abandonne ailleurs quelques sédiments, creuse ce qui lui résiste et se laisse simultanément modifier par ce qu’il creuse. Il faudrait une singulière vanité pour exiger d’un être humain davantage de rectitude que de l’océan.
Nous avons pourtant inventé pour cela un mot magnifique: identité... et nous passons ensuite une partie considérable de notre existence à essayer de ressembler à ce mot. Fort heureusement nous échouons. Pas toujours assez... mais assez souvent pour continuer à vivre. Car si la vie était seulement mémoire, elle serait répétition... et si elle était seulement mensonge, elle serait dispersion. Nous pourrions dire qu'elle est seulement soubresaut... alors elle serait convulsion. Mais ces trois puissances se mêlent, se contrarient et s’altèrent, comme dans l’océan les courants qui ne cessent de déplacer les frontières invisibles entre des eaux différentes, ou comme dans le ciel incendié les ascendances qui rencontrent les descentes et fabriquent de leur opposition même un organisme météorologique qui n’existait pas quelques heures auparavant.
Alors quelque chose commence. Indépendamment de ce qui a précédé... mais avec les erreurs, avec les faux souvenirs... avec ce qui fut réellement vécu et ce qui ne le fut peut-être jamais, avec ce que nous avons fait, ce qu’on nous a fait, ce que nous avons cru qu’on nous faisait, avec les histoires que nous avons inventées pour pouvoir traverser les histoires que nous n’avions pas choisies, et même avec ces mensonges dont nous découvrons tardivement qu’ils protégeaient quelque chose de vrai que la vérité, à l’époque, aurait peut-être détruit en voulant trop vite le mettre au jour.
Un commencement n’est donc pas nécessairement le contraire d’une fin.
Il arrive qu’il en soit le mouvement intérieur.
La forêt brûle, et nous voyons la destruction; au-dessus d’elle pourtant quelque chose se forme, qui n’existerait pas sans cette destruction et qui ne la justifie nullement. Il faut tenir ensemble ces deux propositions, car le mysticisme devient obscène dès qu’il prétend que la souffrance était nécessaire pour produire ce qui lui succède. Non. Le feu ne devient pas bon parce qu’un nuage en est sorti. La perte ne devient pas heureuse parce qu’un jour quelque chose en nous a poussé dans son voisinage.
Mais le pire n’est pas toujours sûr parce que le pire lui-même ne possède pas entièrement son avenir.
C’est peut-être là que réside l’espérance, si l’on tient absolument à employer ce mot dangereux : non dans la conviction que tout finira bien, ce qui serait une manière particulièrement ingénieuse de mentir au malheur, mais dans l’impossibilité où se trouve ce qui arrive de décider une fois pour toutes de ce qui en naîtra.
L’événement ne possède pas la totalité de ses conséquences.
La cause ne règne pas sur ses descendants.
Le passé lui-même perd ainsi quelque chose de sa souveraineté.
Non qu’il puisse être défait. Ce qui a eu lieu a eu lieu, et même Dieu, disait-on jadis en disputant sérieusement de ces choses, ne saurait faire que ce qui fut n’ait pas été. Mais ce qui fut ne contient peut-être pas encore tout ce qu’il aura été.
Car il reste les mémoires.
Et leurs mensonges.
Et leurs enfants.
Et les enfants de leurs enfants, qui liront autrement ce que leurs ancêtres avaient cru comprendre, déplaceront une virgule, retourneront une pierre, ouvriront une vieille boîte, prononceront un nom avec une intonation différente, et voici que ce qui paraissait achevé recommencera — non pas intact, non pas innocent, mais vivant précisément parce qu’il aura été altéré.
Ainsi la vie pourrait-elle être moins une ligne qu’un immense système de courants, avec ses profondeurs froides, ses remontées, ses eaux de surface chauffées par un soleil qui n’a aucune idée de nos métaphores, ses tempêtes, ses zones presque immobiles et ces mouvements tellement lents qu’une existence entière ne suffit pas à les apercevoir ; tandis qu’au-dessus, dans l’atmosphère, le feu fait monter ce qui semblait devoir rester à terre, le transforme en nuage, et le ciel restitue ailleurs, sous une autre forme, ce qu’il avait reçu.
Nous appelons peut-être commencement l’instant où nous reconnaissons quelque chose qui avait commencé sans nous.
Et nous appelons fin l’instant où nous cessons de pouvoir suivre ce qui continue.
Entre les deux, avec un sérieux admirable, nous disons… ma vie.
Le monde, qui possède heureusement un sens assez médiocre de la propriété privée, poursuit son mouvement.
Alors oui… soubresauts, mémoires et mensonges se marient, divorcent, se remarient, se trompent entre eux et se trompent d’époque, prennent parfois pour un souvenir ce qui était une attente et pour une catastrophe ce qui n’avait pas encore fini de commencer… et de cette immense erreur en mouvement, qui n’est ni pure erreur ni pure vérité parce qu’elle est faite de matière vivante prise dans le temps, surgissent quelquefois ces commencements que nous croyons nouveaux parce que nous arrivons juste à temps pour ne pas avoir vu leur naissance… Et peut-être est-ce une chance.
Car s’il fallait assister au commencement de tous nos commencements, nous n’aurions plus le temps de vivre. Et si "le pire n’est pas toujours sûr"... le commencement non plus. Et c’est justement pourquoi, quelquefois, il recommence.

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