vendredi 3 avril 2026

L'onirocrite

 
« Un homme qui dort tient en cercle autour de lui le fil des heures, l’ordre des années et des mondes. Il les consulte d’instinct en s’éveillant et y lit en une seconde le point de la terre qu’il occupe, le temps qui s’est écoulé jusqu’à son réveil; mais leurs rangs peuvent se mêler, se rompre. Que vers le matin, après quelque insomnie, le sommeil le prenne en lisant, dans une posture trop différente de celle où il s’est endormi, il suffit que son bras se soulève pour arrêter et faire reculer le soleil; et à la première minute de son réveil, il ne saura pas l’heure, il estimera qu’il vient à peine de se coucher. Qu’il s’assoupisse dans une position encore plus déplacée et divergente, par exemple après dîner assis dans un fauteuil, alors le bouleversement sera complet dans les mondes désorbités, le fauteuil magique le fera voyager à toute vitesse dans le temps et dans l’espace, et au moment d’ouvrir les paupières, il se croira couché quelques mois plus tôt dans une autre contrée.»
 
Marcel Proust, À la recherche du temps perdu 
 
 


– Dites-moi, qu'est-ce que cette onirocrite?
– Dans l’Antiquité, l'onirocrite est incarnée par des auteurs comme Artémidore de Daldis, dont l’ouvrage Oneirocritica constitue l’un des traités les plus complets sur l’interprétation des rêves. 
– Que dit-il?
– Chez lui, le rêve n’est pas une pure fantaisie intérieure: il est un langage codé, souvent tourné vers l’avenir. 
– Et à quoi cela sert-il?
– L’onirocrite agit alors comme un traducteur entre deux régimes de réalité, celui du visible diurne et celui, oblique, du nocturne.
– Il dit le jour… avec clarté… ce qui se passe dans la nuit!
– Oui... mais il ne déchiffre pas un message transparent. Le rêve n’est pas un texte clair écrit dans une autre langue: il est déjà déformation et condensation. Ce que l’on voit en rêve n’est jamais simplement ce qui est. L’onirocrite doit donc travailler dans un espace où le sens est enfoui dans la forme même de son obscurcissement.
– Et aujourd'hui? 
– Si j'en crois notre maître, avec la modernité, l’onirocrite, s’il existe encore, ne peut plus être seulement un traducteur. Il devient presque un géographe de ces déplacements, un lecteur de ces dés, non pas en cachant un sens stable, mais en le produisant dans le mouvement même de sa déformation, et notamment chez Sigmund Freud, la figure de l’onirocrite se transforme. L’interprétation ne vise plus seulement à prédire ou à avertir : elle devient un travail de remontée vers des désirs refoulés, vers une scène psychique dissimulée.
– Le rêve ne serait plus adressé par les dieux...
– Non, il serait produit par un sujet divisé.
– Qu'est-ce que cela?
– C'est un peu comme nous… qui sommes, tour à tour, visibles et invisibles… et porteurs d’un discours qui n’est pas toujours  le nôtre…
 – Pourtant, quelque chose demeure: l’idée que le rêve parle autrement, qu’il dit en ne disant pas, qu’il montre en déguisant….
– Comme ces images dans lesquelles nous apparaissons…
 
 
 
 
– À cet endroit, comme vous le dites, l’onirocrite rejoint profondément notre propre horizon: celui de l’image comme événement. Car le rêve n’est pas une image stable. Il est ce qui arrive à l’image. Il la plie, la déforme, la fait surgir dans un régime où les lois ordinaires ne tiennent plus. Il n’interprète donc pas seulement des signes: il assiste à une sorte de naissance, ou de surgissement, du visible dans une forme instable.
On pourrait alors dire que l’onirocrite est moins un lecteur qu’un témoin actif. Il ne reçoit pas un sens déjà là: il participe à son apparition. En cela, il ressemble au spectateur dont vous me parliez un jour, celui qui «assiste» au spectacle et lui donne existence… par sa présence. Il donne assistance au rêve, non pas en le stabilisant, mais en acceptant d’entrer dans son régime.
Il y a même plus troublant encore.
– Dites-moi!
– Le rêve, par définition, se donne sans sujet clair. Qui parle dans le rêve? Qui voit? Qui agit? Le pronominal  «ce qui se passe», est ici à l’œuvre. Le rêve n’est pas simplement quelque chose que nous faisons: c’est quelque chose qui se fait en nous, sans que nous en soyons les auteurs identifiables. L’onirocrite se tient précisément devant cela: un événement sans origine évidente.
– Ainsi, l’onirocrite ne cherche pas seulement «ce que cela veut dire».
– Non,  il se tient au bord de cette question plus radicale: d’où cela vient-il, et comment cela advient-il comme image?
– Dans cette perspective, on pourrait presque dire que l’onirocrite est une figure liminaire, un habitant du seuil.
– Une sorte de douanier!
– C’est un peu cela… mais il se tient entre veille et sommeil, entre forme et informe. Il ne ferme pas l’énigme… entre langage et silence… il la rend partageable.
Et peut-être est-ce là le point le plus profond… l’onirocrite ne dissipe pas le rêve. Il le prolonge, en le faisant passer dans une autre forme de veille.
 
 
 

Aucun commentaire: