Où nous pourrions comprendre qu’un petit déplacement dans le visible peut être le lieu à partir duquel plusieurs histoires deviennent possibles.
– Vous souvenez-vous de l’image récente que Félix regardait il y a peu?
– Celle sur laquelle avance un petit bonhomme?
– Celle-là même… Elle permet de rendre le paradigme indiciaire…
– Qu’est cela?
– Je vais essayer d’être concret, en évitant de m’attarder sur Morelli… ou Freud, etc. Surtout, la méthode Ginzburg introduit une règle essentielle que Félix avait presque enfreinte: ne pas nommer trop vite ce que l’indice permet seulement de supposer.
Pendant que Lucian voyage, laissant ça et là quelques indices qui peuvent rejoindre d’autres indices qu’il récolte, il n’est peut-être pas inutile de rappeler que l’on appelle paradigme indiciaire cette manière de regarder dont Carlo Ginzburg a montré l’importance : partir de détails presque insignifiants, non pour leur faire dire ce que l’on sait déjà, mais pour laisser apparaître ce qu’ils rendent seulement possible.
Prenons cette image où un personnage minuscule avance sur une passerelle, écarte ou déplace devant lui quelques éléments qui lui barrent le passage et semble se diriger vers un chapiteau, tandis qu’un paquebot demeure immobile à l’arrière-plan et qu’une chouette occupe, un peu à l’écart, une place dont nous ignorons encore la fonction. Nous avons été tentés d’appeler immédiatement ce personnage Lucian. Peut-être l’est-il… mais son visage, son âge apparent, ses vêtements mêmes, qui, comme vous le savez, appartiennent également à d’autres, suffisent à transformer cette identification en hypothèse.
Voilà précisément où commence l’indice: lorsque l’on accepte que voir quelque chose ne signifie pas encore savoir ce que l’on voit.
La passerelle indique un passage, mais elle ne dit ni d’où vient celui qui la parcourt ni ce qu’il trouvera sous le chapiteau ; le geste par lequel il écarte ce qui l’entrave peut être celui de quelqu’un qui entre, mais ce qu’il déplace participe aussi à la construction fragile de ce lieu vers lequel il avance. Le paquebot, parce qu’il paraît arrêté, pourrait être ce qui a conduit jusqu’ici celui qui marche, aussi bien que ce qui attend un départ futur. Quant à la chouette, nous la voyons tandis que rien ne permet d’affirmer que le personnage la voit. Elle appartient donc déjà à une autre ligne de lecture, celle de ce que le spectateur sait ou croit savoir davantage que celui dont il observe le passage.
C’est ainsi que certains indices laissés par Igniatius peuvent rencontrer ceux des personnages que nous lui attribuons, puis ceux que Lucian découvre ou dépose à son tour. Il devient alors difficile de savoir si nous suivons les traces de quelqu’un qui est passé, de quelqu’un qui passe encore, ou de quelqu’un dont le passage ne deviendra perceptible que plus tard, lorsqu’un autre détail viendra modifier ce que nous pensions avoir compris.
Le paradigme indiciaire ne consiste donc peut-être pas tant à reconstituer le passé qu’à demeurer assez attentif pour que les traces puissent conserver quelque temps leur incertitude. Car un indice n’est pas la preuve qu’une histoire déterminée a eu lieu… il est ce petit déplacement dans le visible à partir duquel plusieurs histoires deviennent possibles.
Pendant que Lucian voyage, laissant ça et là quelques indices qui peuvent rejoindre d’autres indices qu’il récolte, il n’est peut-être pas inutile de rappeler que l’on appelle paradigme indiciaire cette manière de regarder dont Carlo Ginzburg a montré l’importance : partir de détails presque insignifiants, non pour leur faire dire ce que l’on sait déjà, mais pour laisser apparaître ce qu’ils rendent seulement possible.
Prenons cette image où un personnage minuscule avance sur une passerelle, écarte ou déplace devant lui quelques éléments qui lui barrent le passage et semble se diriger vers un chapiteau, tandis qu’un paquebot demeure immobile à l’arrière-plan et qu’une chouette occupe, un peu à l’écart, une place dont nous ignorons encore la fonction. Nous avons été tentés d’appeler immédiatement ce personnage Lucian. Peut-être l’est-il… mais son visage, son âge apparent, ses vêtements mêmes, qui, comme vous le savez, appartiennent également à d’autres, suffisent à transformer cette identification en hypothèse.
Voilà précisément où commence l’indice: lorsque l’on accepte que voir quelque chose ne signifie pas encore savoir ce que l’on voit.
La passerelle indique un passage, mais elle ne dit ni d’où vient celui qui la parcourt ni ce qu’il trouvera sous le chapiteau ; le geste par lequel il écarte ce qui l’entrave peut être celui de quelqu’un qui entre, mais ce qu’il déplace participe aussi à la construction fragile de ce lieu vers lequel il avance. Le paquebot, parce qu’il paraît arrêté, pourrait être ce qui a conduit jusqu’ici celui qui marche, aussi bien que ce qui attend un départ futur. Quant à la chouette, nous la voyons tandis que rien ne permet d’affirmer que le personnage la voit. Elle appartient donc déjà à une autre ligne de lecture, celle de ce que le spectateur sait ou croit savoir davantage que celui dont il observe le passage.
C’est ainsi que certains indices laissés par Igniatius peuvent rencontrer ceux des personnages que nous lui attribuons, puis ceux que Lucian découvre ou dépose à son tour. Il devient alors difficile de savoir si nous suivons les traces de quelqu’un qui est passé, de quelqu’un qui passe encore, ou de quelqu’un dont le passage ne deviendra perceptible que plus tard, lorsqu’un autre détail viendra modifier ce que nous pensions avoir compris.
Le paradigme indiciaire ne consiste donc peut-être pas tant à reconstituer le passé qu’à demeurer assez attentif pour que les traces puissent conserver quelque temps leur incertitude. Car un indice n’est pas la preuve qu’une histoire déterminée a eu lieu… il est ce petit déplacement dans le visible à partir duquel plusieurs histoires deviennent possibles.

