Ce qui s’y écrit ne se donne pas comme une signification que l'on peut posséder, mais comme une approche interminable. L’enfant n’y est pas seulement personnage. Il est celui par qui l’œuvre éprouve sa propre impossibilité de se fermer sur un sens dernier.
L’Enfant Lune comprend alors, obscurément, que la vérité n’est pas derrière le texte comme un message codé qu’il faudrait déchiffrer. Elle est dans ce mouvement même où le texte laisse paraître plus qu’il ne dit, et moins qu’il ne promet. Elle est dans la distance entre l’écriture et la possession du sens. Elle est dans cette exposition à ce qui approche sans se livrer.
Dès lors, le secret change encore de visage.
Il n’est plus simplement rythme de la révélation. Il devient la loi même de l’approche. Il y a des choses qui ne peuvent être rencontrées qu’à condition de ne pas être immédiatement ramenées au jour de la connaissance claire. Il y a une part de la vérité qui requiert la nuit, non par goût de l’obscurité, mais parce que seule la nuit permet à la présence de ne pas se confondre avec la saisie.
Cet enfant appartient à cette région.
Quand il sent qu’il est lu, il n’accède pas à une certitude ; il est traversé par une présence qui le constitue sans se montrer. Quand il pressent que quelqu’un ouvre les pages, il n’acquiert pas une vérité positive ; il entre dans une expérience où l’absence elle-même devient agissante. Quand il éprouve que le monde visible le regarde en retour, il ne découvre pas un objet nouveau; il consent un peu plus à cette épaisseur charnelle du visible où celui qui voit est déjà pris dans ce qu’il voit.
Et c’est ici que le rapport entre vérité et vérités atteint sa forme la plus précise.
Les vérités concernent ce qu’on peut dire du visible. Elles portent sur ses formes, ses lois, ses événements, ses déterminations. Elles sont nécessaires, mais elles découpent. La vérité concerne le fait que le visible ne coïncide jamais avec ce qu’on en dit. Elle concerne ce reste d’invisible sans lequel rien ne serait visible. Elle concerne l’impossibilité, pour toute parole vraie, d’épuiser ce qui la rend possible.
Ainsi, les vérités ne sont pas fausses; elles sont insuffisantes par essence. Elles arrivent toujours après coup. Elles fixent ce qui, dans l’expérience, s’est déjà en partie retiré. Elles traduisent. Et toute traduction laisse derrière elle une nuit qu’elle ne dissipe pas.
La vérité, elle, ne vient pas après. Elle est ce retrait même grâce auquel il y a quelque chose à dire, et quelque chose d’impossible à dire tout à fait.
Voilà pourquoi cet enfant ne doit pas être conduit vers une illumination totale. Ce serait le perdre. Ce qu’il lui faut, c’est une justesse plus fine dans sa manière de soutenir l’obscur. Non pas céder à la confusion, non pas célébrer l’indistinct, mais apprendre à reconnaître que toute apparition digne de ce nom garde sa part d’ombre, que toute parole qui touche au vrai se brise un peu sur ce qu’elle approche, et que le sujet lui-même ne se constitue qu’en consentant à n’être jamais transparent à lui-même.
Son insolence, dès lors, apparaît sous un jour nouveau. Elle n’est plus seulement écart par rapport à l’habitude. Elle devient fidélité à ce qui, dans l’expérience, refuse de se laisser convertir trop vite en objet clair. Il est insolent parce qu’il ne laisse pas le jour administratif du sens recouvrir la nuit originaire où le visible prend source. Il ne veut pas habiter un monde entièrement expliqué, parce qu’un monde entièrement expliqué serait un monde où plus rien n’apparaîtrait.
Il tient donc ouverte la blessure légère par laquelle le vrai peut encore respirer.
Et c’est en cela qu’il est proche de l’écrivain, non de celui qui exprime ce qu’il sait, mais de celui qui s’expose à ce qui, dans l’œuvre, ne se laisse jamais réduire à une possession. L’enfant vit dans le livre comme dans une proximité avec ce qui l’écrit sans se montrer. Il ne domine pas cet espace; il s’y risque. Et ce risque est précisément ce qui le met au bord de la vérité.
On pourrait dire alors, pour conclure dans une tonalité plus nocturne, que cet enfant n’est pas seulement le sujet d’une dépendance au langage, ni seulement une figure tragique prise dans la parole et dans le regard de l’Autre.
Il est celui qui habite «l’entrevision». Il vit sur la limite où le visible s’ouvre sur son invisible, où le savoir rencontre ce qui le déborde. Cet endroit où la vérité ne se donne qu’en se soustrayant. S’il cherche, ce n’est donc pas pour tout découvrir. S’il est insolent, ce n’est pas pour tout renverser. S’il tente de s’approcher de la vérité, ce n’est pas pour la posséder. Il cherche à demeurer assez près de ce retrait pour qu’en lui quelque chose continue d’apparaître. Et s’il y a un secret, alors, ce secret n’est rien d’autre que cette nuit intérieure du visible, cette réserve sans laquelle la présence serait sans profondeur, cette ombre grâce à quoi la vérité ne cesse pas d’être plus que les vérités.
L’enfant apprend peut-être seulement cela: qu’il faut vivre non dans la pleine lumière, mais dans une clarté assez humble pour laisser subsister l’ombre d’où elle vient.
%20copie.jpg)