dimanche 7 juin 2026

(102) Les limites de ce monde


Où dire que le monde est limité… ce n’est pas atteindre les limites du monde…




– Croyez-vous que ce récit puisse être compris ?
– Certes… certainement même.
– Vous laissez pourtant traîner votre voix comme si quelque chose demeurait indistinct... même caché.
– C'est bien le cas. Voyez-vous, ce qui est dit ne vient pas entièrement de moi. Je le tiens d'autres voix.
– La voix de notre maître?
– Entre autres. Mais ce que je dis vient aussi d'autres voix dont j'ignore l'origine. Je ne connais pas toujours celui qui parle à travers elles.
– Ainsi vous répétez des paroles dont vous ignorez parfois qui en est l'auteur?
– Je ne fais que les transmettre.
– Voilà précisément ce qui m'inquiète. Vous répétez sans toujours savoir.
– Peut-être. Mais répéter n'est pas nécessairement reproduire.
– Comment cela ?
– Parce que ce qui passe par nous ne se répète jamais tout à fait. Les mots reviennent ; la situation, elle, ne revient pas.
– Vous voulez dire que l'histoire change alors même que les paroles demeurent ?
– Je veux dire qu'elle se représente plutôt qu'elle ne se répète.
– Je crois saisir la nuance. Elle se présente à nouveau… sous une autre forme.
– Exactement. Et c'est pourquoi le lecteur attentif peut découvrir davantage que ce qui lui est montré au premier regard…
– … à condition qu'il accepte de ne pas tout comprendre immédiatement.
– Oui. Ce qu'il ne peut faire, c'est déclarer que le récit est dépourvu de logique simplement parce que sa logique lui échappe.
– Pourtant il me semble naturel qu'il l'examine à partir de la logique qui lui est propre. Comment pourrait-Il faire autrement?
– Naturel… oui. Suffisant… non.
– Pourquoi?
– Parce qu'au-delà des logiques familières existent parfois d'autres cohérences, régies par des lois moins habituelles mais non moins rigoureuses.
– Ainsi le lecteur devrait suspendre son jugement?
– Du moins éviter d'exclure trop vite ce qu'il ne comprend pas.
– Voilà qui est fort difficile.
– Sans doute. Chacun de nous est limité.
– Cela, tout le monde le sait…
– Non. Tout le monde sait seulement quelque chose de ses limites. C'est fort différent.
– Vous recommencez à tourner en rond.
– Peut-être. Mais n’est-ce pas ainsi que fonctionne notre monde… et comment pourrais-je vous montrer les limites de ce que je sais autrement qu'à travers ce que je sais déjà?
– Et moi, je ne puis comprendre vos limites qu'à travers les miennes.
– Voilà.
– Ainsi, lorsque nous disons que le monde est limité...
– ...nous ne parlons jamais depuis les limites du monde.
– Mais seulement depuis les nôtres.
– Ce qui est déjà beaucoup.
– Et fort peu.
– Comme toute histoire digne d'être racontée.