« Nos opinions s’entent les unes sur les autres. La première sert de tige à la seconde, la seconde à la tierce.»
S’enter: se greffer.
Montaigne, Essais, Livre III, chapitre 13, « De l’expérience »
Où Félix, voyageur malgré lui, comprend que rechercher l’origine d’une idée importe peut-être moins que suivre ce qu’elle devient en passant d’un esprit à l’autre. La répétition elle-même cesse alors d’être simple copie: reprise, déplacée ou même mal comprise, une pensée se transforme et poursuit sa route, jusqu’à pouvoir continuer sans celui qui l’avait formulée. Devant les carnets ouverts, Félix, en les copiant à sa manière, ne sait bientôt plus s'il voyage, s’il parle encore seulement des idées… ou déjà des personnages eux-mêmes.
Carnet de Félix
Je continue à lire, relire et à observer pages et dessins, à noter des références, à comparer les écritures et les dessins, mais quelque chose en moi descend toujours le fleuve, entre dans les grottes, longe les parois des canyons, traverse les forêts qui s’inclinent au-dessus de l’eau et atteint maintenant cette vaste région presque horizontale où tant de courants se rencontrent que leur origine devient moins importante que ce qu’ils rendent possible ensemble.
C’est peut-être cela que je devrais demander à ces carnets. Rien ne sert de savoir qui a eu cette idée le premier? Il vaudrait mieux se demander ce qu’est devenue cette idée en passant par lui... Et ensuite: qu’a-t-elle rendu possible? La différence est considérable.
Elle oblige à regarder autrement Don Carotte, Lucian, Igniatius, l’Enfant Lune, et sans doute moi-même, puisque je ne peux prétendre examiner leur circulation tout en me plaçant miraculeusement hors du bassin versant.
Si une idée se développe lorsqu’elle passe d’un esprit à l’autre, la répétition elle-même devient beaucoup moins simple que je ne le croyais. Le perroquet, précisément, est supposé répéter. C’est même presque toute la condamnation contenue dans son nom lorsqu’on l’emploie pour parler d’un homme: il répète les paroles d’un autre sans penser.
Mais existe-t-il réellement une répétition absolument pure?
Une phrase redite vingt ans plus tard, dans une autre circonstance, par une autre voix, devant quelqu’un qui l’entend autrement, demeure certainement reconnaissable et pourtant elle n’est plus entièrement la même, parce que ce qui peut en partir maintenant n’est plus ce qui pouvait en partir autrefois. Le contexte s’est déplacé, le monde autour d’elle a changé, ceux qui l’écoutent portent d’autres souvenirs. Même l’erreur peut devenir productive. Une phrase mal comprise ouvre parfois une route qui n’existait pas dans l’intention de celui qui l’avait prononcée.
Cela ne rend pas toutes les erreurs justes. Cela signifie seulement qu’elles ont, elles aussi, des conséquences. Et je reviens alors au risque que les idées seraient obligées de prendre.
Pour rester vivante, une pensée doit être reprise, discutée, déplacée, peut-être même quelquefois être mal comprise. Une idée parfaitement préservée, mise à l’abri de toute transformation afin de rester éternellement identique à elle-même, finirait peut-être par n’être plus qu’une formule morte, conservée comme on conserve dans un bocal un animal dont la forme demeure intacte tandis que tout ce qui le faisait vivre a disparu. Son imperfection dans la transmission serait donc simultanément son danger et la condition de sa continuation.
Je comprends alors que la question de la propriété devient plus troublante encore. Si celui chez qui une pensée apparaît n’est pas son créateur absolu, que possède-t-il exactement? Il peut certainement la travailler. Il peut lui donner une langue, une forme, une précision qu’elle n’avait jamais eue. Il peut la conduire jusque dans des régions où personne avant lui ne l’avait menée. Il peut même lui consacrer sa vie. Mais tout cela lui donne-t-il un droit sur ce qu’elle deviendra après lui? Je n'en suis plus si certain. Ou, du moins, je ne sais plus comment le croire avec la même simplicité.
Avoir pensé quelque chose ne donnerait aucun droit particulier sur toutes les transformations futures de cette pensée. Celui chez qui elle apparaît peut l’accompagner quelque temps, lui prêter sa voix, son intelligence, ses erreurs mêmes, puis elle entre dans d’autres circuits, rencontre d’autres langues, d’autres mémoires, d’autres résistances. Elle continue. Peut-être est-ce même à cela que l’on reconnaît certaines idées importantes: non à ce qu’elles demeurent éternellement fidèles à celui qui les a formulées, mais à ce qu’elles deviennent capables de continuer sans lui.
Et soudain cette phrase me trouble davantage que tout le reste. Parce que je ne sais plus si je suis encore seulement en train de parler des idées.
Devant moi, les carnets restent ouverts. L’Enfant Lune, Lucian, Igniatius, Don Carotte semblent avoir chacun écrit depuis une rive différente et pourtant leurs rivières se rejoignent ici, sur cette table où je croyais pouvoir les séparer proprement, retrouver leurs sources, déterminer les filiations, décider qui avait reçu quoi de qui.
Entre deux pages, un perroquet me regarde. Je pourrais, n'était son statut d'image, presque lui demander d’où il vient. Mais j’imagine déjà sa réponse, ou peut-être l’ai-je lue quelque part sans m’en souvenir, et je ne saurais plus dire alors si cette réponse serait la sienne ou la mienne. Le fleuve, lui, n’a jamais demandé à l’eau de quelle montagne elle venait avant de l’emporter vers la mer.

