dimanche 22 février 2026

 
« En faisant resurgir du fond de sa mémoire les notions de base, il entreprit dans un premier temps d'établir la différence entre le son et le son musical, constata que le second se distinguait du pur phénomène physique par l'existence d'une certaine symétrie entre ses harmoniques, en d'autres termes, la spécificité du son musical venait du fait que les ondes dites périodiques d'un son unique contenant une suite de vibrations pouvaient être exprimées dans un rapport de petits nombres entiers; puis il observa la parenté de deux sons, condition première de la concordance harmonique, et remarqua que le «plaisir», c'est-à-dire la perception musicale de ce phénomène, apparaissait quand les deux sons en question contenaient un maximum d'harmoniques concordantes, c'est-à-dire, lorsqu'un minimum d'entre elles se trouvaient dans une dangereuse proximité les unes des autres; ceci, afin de lui permettre simplement d'identifier, sans le moindre doute, le concept même de système musical et d'étudier les stades de plus en plus pitoyables de son évolution, étude qui allait très vite l'amener à une découverte cruciale. S'il avait appris quelque chose un jour à ce sujet, il ne se souvenait plus des détails, sans doute à cause de leur apparente futilité, c'est pourquoi il dut rafraîchir et enrichir sa mémoire, si bien que sa chambre, pendant ces semaines d'effervescence, se couvrit d'une montagne de notes (où s'alignaient fonctions et calculs, commas et équations, indices de fréquence et de résonance) qu'il fallait enjamber pour circuler. Il dut comprendre Pythagore et son daïmon des chiffres, comment ce maître grec entouré de l'admiration de ses élèves, sur la base d'une division de la longueur de corde, avait mis au point un système d'intervalles très impressionnant dans son genre, et force lui fut d'admirer la géniale découverte d'Aristoxène qui grâce à sa pratique de musique antique et à son ingéniosité instinctive se fia totalement à son oreille et, puisqu'il entendait l'univers des harmonies naturelles, eut la géniale idée d'accorder son instrument selon une échelle harmonique fondée sur le célèbre tétracorde olympien, en un mot, il dut comprendre et il dut admirer ce fait intéressant : le philosophe cherchant les principes de cohésion du monde et l'humble serviteur de l'expression harmonique, à partir de deux sensibilités radicalement différentes, parvenaient à des conclusions étonnamment similaires. Dans un même temps, il dut étudier ce qui se passa par la suite, c'est-à-dire la triste histoire de l'évolution scientifique de la musique instrumentale, à savoir, comment les limites de l'accord naturel, la restriction, qui, pour des difficultés de modulation, excluait formellement l'utilisation des plus hautes armatures, devint de plus en plus insupportable, en d'autres termes, il fut contraint de suivre pas à pas le processus fatal qui progressivement fit tomber la question fondamentale — le sens et l'importance de la restriction — dans l'oubli.»

László Krasznahorkai, La mélancolie de la résistance, folio, p. 167-169