« Je ne promets rien de complet, parce que toute chose humaine supposée complète est, pour cette raison même, pleine d’erreurs. »
Herman Melville, Moby-Dick, chap. XXXII, «Cétologie»
Traduction française publiée chez Gallimard en 1941
Où l’extraordinaire n’était donc plus que la glace eût été envisagée… c’était qu’après l’avoir envisagée on eût encore réussi à lui assigner une place. L’objet même que le paquebot ne pouvait dominer entièrement trouvait ainsi son compartiment dans la pensée qui l’avait construit…
Il devenait une quantité de tôle déchirée, un volume d’eau possible, une succession de cloisons dont chacune ajoutait au danger une limite nouvelle, et la catastrophe, au lieu de demeurer cette transformation brutale par laquelle un monde cesse soudain d’obéir aux règles qui l’avaient jusque-là organisé, devenait une somme qu’il suffisait de ne pas atteindre.
Le cerveau procède souvent autrement et pourtant peut-être pas tant que cela. Lui aussi cherche des seuils, distingue ce qui exige une réponse de ce qui peut être laissé sans suite, contient un trouble assez faible dans une région du possible afin que l’ensemble continue son activité… et cette aptitude est si efficace que l’on peut vivre longtemps avec de petites contradictions, de minuscules anomalies, des sensations qui ne s’accordent pas tout à fait avec l’histoire que l’on se raconte, chacune demeurant enfermée dans son compartiment comme si des cloisons invisibles empêchaient leur eau de communiquer.
Mais l’eau possède cette particularité qu’elle ne sait rien des compartiments.
Elle ne sait pas qu’elle doit s’arrêter.
Elle monte jusqu’à la hauteur que lui permettent les choses, cherche la moindre différence de niveau, exerce sa pression contre tout ce qui la retient et, si quelque passage existe, n’a nul besoin de le connaître pour l’emprunter.
Le cerveau procède souvent autrement et pourtant peut-être pas tant que cela. Lui aussi cherche des seuils, distingue ce qui exige une réponse de ce qui peut être laissé sans suite, contient un trouble assez faible dans une région du possible afin que l’ensemble continue son activité… et cette aptitude est si efficace que l’on peut vivre longtemps avec de petites contradictions, de minuscules anomalies, des sensations qui ne s’accordent pas tout à fait avec l’histoire que l’on se raconte, chacune demeurant enfermée dans son compartiment comme si des cloisons invisibles empêchaient leur eau de communiquer.
Mais l’eau possède cette particularité qu’elle ne sait rien des compartiments.
Elle ne sait pas qu’elle doit s’arrêter.
Elle monte jusqu’à la hauteur que lui permettent les choses, cherche la moindre différence de niveau, exerce sa pression contre tout ce qui la retient et, si quelque passage existe, n’a nul besoin de le connaître pour l’emprunter.
Peut-être en allait-il de même de certaines perceptions encore sans nom, de certaines images, de certains souvenirs dont on croit avoir circonscrit la place et qui, longtemps séparés les uns des autres, finissent pourtant par trouver entre eux une fissure. Alors ce qui semblait appartenir à plusieurs histoires commence à circuler d’une chambre à l’autre, une impression rejoint un visage, un dessin rejoint un geste, un mouvement aperçu autrefois revient dans celui que le corps accomplit maintenant, et l’architecture tout entière découvre avec quelque retard que ce qu’elle croyait avoir contenu n’était pas immobile.
Pour l’heure, rien de tel n’était encore arrivé.
Ou rien, du moins, qui méritât ce nom.
La coque montait et redescendait, les machines poursuivaient leur travail, la route demeurait devant l’étrave et la mer, autour, continuait son immense exercice de formes… mais quelque part entre ce qui était vu et ce qui ne l’était pas, entre ce que le calcul savait déjà et ce qu’un corps commençait peut-être à sentir sans savoir qu’il le sentait, une différence infime avait pu apparaître, si légère encore qu’elle ne demandait aucune décision, seulement un peu plus d’attention.
Et peut-être est-ce toujours ainsi que commence ce qui, plus tard, nous paraît avoir été annoncé depuis longtemps… non par un signe assez grand pour être compris, mais par quelque chose d’assez petit pour que le monde puisse continuer exactement comme avant.
Pour l’heure, rien de tel n’était encore arrivé.
Ou rien, du moins, qui méritât ce nom.
La coque montait et redescendait, les machines poursuivaient leur travail, la route demeurait devant l’étrave et la mer, autour, continuait son immense exercice de formes… mais quelque part entre ce qui était vu et ce qui ne l’était pas, entre ce que le calcul savait déjà et ce qu’un corps commençait peut-être à sentir sans savoir qu’il le sentait, une différence infime avait pu apparaître, si légère encore qu’elle ne demandait aucune décision, seulement un peu plus d’attention.
Et peut-être est-ce toujours ainsi que commence ce qui, plus tard, nous paraît avoir été annoncé depuis longtemps… non par un signe assez grand pour être compris, mais par quelque chose d’assez petit pour que le monde puisse continuer exactement comme avant.
Inspiré très librement… à partir de
Morgan Robertson, Le Naufrage du TitanFutility, or the Wreck of the Titan. 1898,
