Où Félix découvre qu’il y a là, au milieu des images et de ce qui se dit dans les carnets et les cahiers, quelque chose qui ressemble encore au fleuve de son enfance: le rocher n’est pas hors du courant, il y est pris lui aussi, mais sa résistance fait apparaître, pendant un instant, la forme d’un passage.
Carnet de Félix
Cette idée me fait comprendre autrement ce que j’écris depuis quelque temps à propos de ceux que j’observe et, plus encore, de ce qui m’arrive pendant que je les observe. J’ai souvent parlé d’entrer dans leurs carnets, dans leurs dessins, dans leurs lettres, dans tout ce qui s’est accumulé là sans former encore, du moins pour moi, un ensemble dont je pourrais dire où il commence ni où il finit, mais le mot entrer devient vite une manière commode de parler si je ne précise pas ce que cette entrée exige de moi. Peut-être qu’entrer signifie justement cela : accomplir certains mouvements que ce que je lis rend nécessaires sans pouvoir les accomplir à ma place.
Il m’arrive de revenir sur un dessin parce qu’un autre, découvert beaucoup plus tard, l’a changé… en tous cas… a changé la vision que je pouvais en avoir. Je rapproche deux gestes qu’aucune indication ne m’ordonne de rapprocher. Je remarque qu’une maladresse se répète, puis que cette répétition diffère légèrement de la précédente, et qu’à force de différer elle cesse, peut-être, d’être une maladresse. Je vois un chapeau trop grand, un manteau qui flotte, un visage qui manque, et je ne sais plus si je regarde simplement les caractéristiques d’un personnage ou les traces successives de quelque chose qui a essayé de prendre forme en passant par plusieurs mains.
Et pendant que je fais cela, quelque chose devient difficile à ignorer… ce que je fais en lisant commence à ressembler à ce que font ceux que je lis. Lucian suit les traces d’Igniatius. Igniatius suit celles de personnages dont il ne sait peut-être pas lui-même jusqu’où ils lui appartiennent. Je suis leurs traces à tous deux, persuadé d’abord que ma place consiste précisément à examiner leur circulation sans m’y mêler, puis je découvre que le mouvement par lequel je passe de l’un à l’autre traverse aussi ma propre manière de voir, et maintenant je commence à soupçonner que quiconque viendrait après moi et suivrait à son tour ces carnets, ces lettres et ces images pourrait être pris dans un mouvement comparable. Ce serait alors beaucoup plus qu’une mise en abyme, ou du moins quelque chose de plus concret que ce mot ne le laisse entendre, car il ne s’agirait plus simplement de représenter quelqu’un qui lit, qui cherche ou qui interprète, afin qu’un lecteur futur puisse se reconnaître en lui. Il se pourrait que l’agencement même de ces traces, ou plus généralement qu’un livre lorsqu’il ne se contente pas de présenter des choses à celui qui le lit, conduise celui-ci à accomplir effectivement quelque chose d’analogue à ce que j’accomplis moi-même. Je découvre que je ne peux pas regarder passer le fleuve en restant sur la rive parce que je suis déjà pris dans son courant, et celui qui, un jour peut-être, lira certaines de ces pages pourrait découvrir, au moment même où il comprend cela, qu’il a lui aussi quitté la rive sans savoir exactement quand.
Je ne peux m’empêcher de trouver cette possibilité presque inquiétante.
Car le lecteur n’aurait reçu aucun ordre. Personne ne lui aurait dit: maintenant participez, maintenant entrez, maintenant abandonnez votre place. Un livre pourrait seulement disposer les choses de telle manière que poursuivre sa lecture sans accomplir certains mouvements devienne difficile. Il faudrait revenir, relier, hésiter, reconnaître, perdre quelque chose que l’on croyait acquis, puis continuer autrement.
Je comprends mieux, alors, pourquoi le mot agir m’était venu, tout excessif qu’il m’avait d’abord paru. Il ne désignerait pas un geste ajouté à la lecture. Il désignerait peut-être ce qui se produit lorsque lire ne consiste plus seulement à recevoir ce qui vient à moi, mais à répondre par un mouvement à ce qui résiste. Ce n’est donc pas exactement de l’interactivité, mot qui me paraît ici beaucoup trop mécanique, comme s’il fallait choisir entre plusieurs chemins déjà préparés, tourner à droite ou à gauche, ouvrir telle porte plutôt que telle autre. Le lecteur ne choisit peut-être rien. Il est simplement placé dans une situation où ce qu’il lit réclame de lui une activité sans laquelle quelque chose demeure en suspens. Et c’est peut-être là que je commence à comprendre cette idée qui m’avait paru d’abord excessive: l’acte que le lecteur accomplit pour traverser un livre pourrait devenir lui-même une partie de l’œuvre. Non pas une partie matérielle, bien sûr. Les pages n’en sauront rien. Le dessin demeurera ce qu’il était. Le mot imprimé ne bougera pas. Mais entre deux pages, entre deux images, entre deux occurrences presque semblables d’un même geste, quelque chose aura effectivement eu lieu qui n’était inscrit nulle part sous forme d’objet : le passage effectué par celui qui lit.
Je crois que c’est cela que la bordure noire autour de toutes les images m’aide à comprendre. Je l’avais d’abord regardée comme une limite, puis comme la trace d’un dehors qui continue au-delà de l’image, ensuite comme l’endroit par lequel ceux qui sont dans l’image ont pu venir, mais je commence à voir qu’elle concerne également celui qui regarde. Elle lui rappelle qu’il vient lui aussi du dehors et que cette limite peut être franchie. Seulement, franchir la bordure ne signifie pas imaginer que l’on pénètre réellement dans le paysage comme on entrerait dans une pièce. Cela signifie peut-être cesser de considérer l’image comme une chose terminée devant soi et commencer à suivre assez longtemps ce qui s’y passe pour que ce mouvement ait besoin de nous afin de continuer.
Et alors on n’entre plus seulement dans l’image.
On entre peut-être dans le geste qui l’a faite. Cette pensée m’oblige à revenir à mes propres dessins, ce qui ne me plaît qu’à moitié, car je m’étais longtemps arrangé pour les considérer comme de simples instruments d’observation, presque des notes prises par la main lorsque la phrase ne suffisait plus. Pourtant, si je dessine à mon tour quelque chose qu’Igniatius a dessiné, ou quelque chose que Lucian a cru reconnaître dans le dessin d’Igniatius, je ne reproduis pas seulement une forme. Je rejoue un geste qui m’est arrivé après avoir traversé d’autres gestes, et ce geste, en passant par moi, n’est déjà plus exactement le même. Il se pourrait qu’un lecteur fasse quelque chose de semblable lorsqu’il rapproche deux images que personne ne lui a demandé de rapprocher. Il ne reçoit pas seulement le résultat d’une opération accomplie avant lui. Il recommence cette opération, à sa manière, avec ce qu’il a vu entre-temps, avec ce qu’il se rappelle mal, avec ce qu’il croit reconnaître, et c’est peut-être pour cela que la répétition compte tant ici. J’avais cru que répéter consistait surtout à reproduire. Je me demande maintenant si la répétition ne sert pas plutôt à rendre visible ce qui change en passant par celui qui répète. Une phrase revient, mais celui qui la retrouve n’est plus tout à fait celui qui l’avait lue la première fois. Un dessin revient, mais d’autres pages, d’autres images, d’autres souvenirs se sont déposés entre lui et nous. Le même chapeau paraît encore trop grand, seulement il devient difficile de voir dans cette disproportion exactement ce que l’on y voyait auparavant, parce que d’autres choses sont venues s’y accrocher. La répétition ne remet donc pas simplement la même chose devant nous. Elle pourrait mesurer ce qui s’est passé en nous entre ses deux apparitions.
Je comprends alors pourquoi l’obstacle n’est peut-être pas ce qui empêche de passer. Il pourrait être quelquefois ce qui oblige à passer vraiment.
On peut continuer sans passer. Il suffit de tourner les pages. On peut avancer très loin dans un livre sans avoir déplacé grand-chose en soi. Mais passer suppose autre chose, peut-être seulement une petite perte de vitesse, une hésitation, un retour qui nous fait découvrir que l’endroit où nous revenons n’est plus celui que nous avions quitté. Ce serait alors cela, le prix.
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