
Carnet de Félix
Je connais Lucian par ses lettres, Igniatius par Lucian et par les textes où figure son nom. Quelqu’un qui ne me connaîtrait que par ces pages pourrait dire exactement la même chose de moi. Il me verrait ici, penché sur ce carnet, écrivant ce que me suggère ce qui se trouve sous mes yeux et ce qui se passe dans ma tête. Il me vient parfois une sensation singulière lorsque j’imagine ce lecteur qui pourrait me considérer avec la même distance que celle avec laquelle je considère épisodiquement Igniatius. Il pourrait penser que je ne suis qu’un personnage, alors même que je sens très distinctement la table sous mon bras et le poids de ma main sur mon carnet fatigué.
Cette sensation pourtant ne prouve rien, et c’est précisément ce qui m’intéresse désormais. Igniatius, quand il écrit, doit lui aussi sentir ce que je ressens. L’erreur serait de conclure de cela que nous sommes identiques ou également fictifs. La question qui s’ouvre est plus étrange et plus simple: depuis quelle place décidons-nous que quelque chose appartient au récit et que quelque chose lui demeure extérieur?
Je croyais disposer de cette place parce que j’avais le rôle de superviseur. Je découvre enfin ce que ce mot contenait de présomption tranquille. L’idée qu’il existe un lieu plus haut, même légèrement, depuis lequel les mouvements de l’autre deviennent visibles. On peut regarder sans être regardé par ce que l’on regarde, comprendre sans être transformé par ce que l’on comprend, et l’Enfant Lune, sans rien dire, sans même me regarder puisque son visage se dérobe si souvent, a suffi à rendre ce lieu instable.
Je ne suis donc plus certain qu’il y ait un dehors du récit. Je soupçonne qu’il y en a forcément un, mais aucun de ces dehors possibles n’est le dernier. Igniatius peut se croire vivre en-dehors de ses personnages, Lucian au-dehors d’Igniatius, moi au-dehors de Lucian, et un lecteur se croira peut-être au-dehors de moi… Chacun peut découvrir, à son tour, que le seuil depuis lequel il observait était déjà compris dans un autre espace qu’il ne pouvait pas voir.
Il me vient alors une image moins effrayante que je ne l’aurais cru. Celle de portes qui s’ouvriraient les unes derrière les autres sans qu’on puisse atteindre la dernière. Cela serait ainsi sans qu’un architecte ait voulu nous perdre dans un labyrinthe. Chaque ouverture ferait apparaître un espace que la porte précédente ne pouvait contenir. Je me demande si une œuvre entière, quelle qu’elle soit, n’est pas faite ainsi, une sorte de construction enfermée dans ses limites, ou comme une suite de passages dont chacun transforme celui qui le franchit et qui, par cette transformation même, change ce qu’il vient de traverser.
Alors l’auteur ne serait plus simplement celui qui est au commencement, le lecteur celui qui arrive à la fin et le personnage celui qui demeure entre les deux. Ils seraient des positions provisoires dans un même mouvement. Si celui qui écrit reçoit quelque chose de ce qu’il écrit, celui qui lit ajoute quelque chose par la manière dont il reçoit. Un personnage aussi est capable de modifier celui qui le porte. Et ce que nous appelons l’œuvre serait moins un objet que tous se transmettent que ce qui arrive pendant cette transmission.
Je comprends mieux, maintenant, pourquoi l’Enfant Lune m’échappe chaque fois que je crois l’avoir rejoint. Je cherchais derrière lui quelqu’un qui l’aurait produit. Il me montre devant lui ceux qu’il continue de produire. En cherchant son origine, je découvre ses passages.
Je voulais savoir qui était son auteur. Je commence à comprendre qu’il serait plus juste de me demander ce que chacun devient lorsque, pour un instant, l’Enfant Lune passe par lui.
