« La mémoire croit avant que le savoir ne se souvienne. Elle croit plus longtemps que le souvenir ne se rappelle, plus longtemps même que le savoir ne s’interroge.»
Faulkner, Lumière d’août
Où la vie se révèle comme une suite ininterrompue de soubresauts, de mémoires et mensonges qui, se mariant avec félicité et ne cessant à l’infini de se tromper… se retrouvent souvent en de nouveaux commencements…
Il faudrait peut-être commencer par se méfier de ce mot de suite… et plus encore de tout qui s’y ajoute… et paraît promettre un ordre là où il ne désigne peut-être que le fait, beaucoup plus modeste et beaucoup plus extraordinaire, que quelque chose vient après quelque chose, sans que rien nous assure que cet après en soit la conséquence, l’accomplissement, la punition ou même le descendant légitime… Car la vie, si elle possède une continuité, ne semble guère avoir reçu avec elle l’obligation de nous en fournir le plan, et nous avançons dans cette continuité comme quelqu’un qui, ayant trouvé sur une plage quelques planches, une corde, un morceau de voile et, pourquoi pas, la tête de bois usée d’une marionnette décapitée, conclurait avec une assurance admirable qu’il tient désormais entre ses mains les plans d’un navire… ou d’une histoire terre-à-terre qui nous mènerait à bon port…
Ce quelqu’un, loin du quelconque, tient pourtant quelque chose. Et c’est déjà beaucoup. Car le soubresaut n’est pas l’interruption de la vie… il est peut-être sa manière la plus élémentaire de continuer. Le cœur lui-même, ce petit théologien, tout de muscles et de nerfs vêtu, qui ne nous demande jamais notre avis, ne sait vivre qu’en recommençant ce qu’il vient d’achever.. Il se contracte, se relâche, se remplit, bon ou mauvais, de ce qu’il devra aussitôt chasser, et cette fidélité à l’inconstance suffit provisoirement à nous maintenir parmi les vivants. Nous voudrions que vivre soit tenir. Notre corps, avec une insolence assez ancienne pour être pardonnée, nous enseigne que tenir consiste souvent à lâcher et à reprendre.
La mer ne procède pas autrement.
Ce que nous appelons son calme n’est que l’insuffisance de notre regard. Sous cette surface que nous déclarons immobile parce qu’elle a eu la courtoisie de ne pas nous renverser, des masses d’eau glissent, plongent, remontent, se rencontrent, se contournent ; les différences de température et de densité déplacent lentement des immensités que nul spectacle ne vient nécessairement signaler à celui qui regarde depuis la rive. Une eau en porte une autre, qui la pénètre sans exactement s’y perdre, tandis qu’une troisième, plus froide ou plus salée, descend sous elles comme une mémoire trop lourde qui aurait trouvé, non pas la paix, mais sa profondeur.
Peut-être nos mémoires se déplacent-elles ainsi.
Nous parlons volontiers de la mémoire comme d’un lieu où quelque chose aurait été conservé. Quelle étrange confiance dans les magasins ! La mémoire n’entrepose pas le passé : elle le remet en circulation. Chaque souvenir qui remonte traverse les eaux présentes, en reçoit la température, la lumière, les courants, et celui qui revient n’est déjà plus celui qui était descendu. Il s’est chargé de sels étrangers, il a longé des fonds dont nous ignorions l’existence, il a rencontré d’autres souvenirs avec lesquels, dans cette obscurité où notre conscience ne descend qu’épisodiquement et toujours fort mal équipée, il a contracté des alliances douteuses.
C’est ici que le mensonge entre en scène.
Il entre d’ailleurs sans frapper, ayant depuis longtemps les clefs de la maison.
Mais il faudrait lui rendre cette justice : il n’est pas toujours l’ennemi de la vérité. Il arrive même que la vérité, cette grande dame sévère que nous imaginons vêtue de blanc et marchant droit, soit obligée, pour traverser notre existence, d’emprunter les vêtements beaucoup plus commodes du mensonge. Nous nous racontons ce qui nous est arrivé ; aussitôt que nous le racontons, nous choisissons, déplaçons, rapprochons, oublions, inventons peut-être une causalité là où il n’y avait qu’une rencontre, puis nous nous souvenons de notre récit et bientôt le récit devient lui-même un événement de notre passé.
Ainsi le mensonge ne vient-il pas nécessairement après la mémoire pour la corrompre.
Ils naissent presque ensemble.
Ils sont de la même eau.
Et leur mariage, comme tous les mariages heureux, repose peut-être sur un malentendu suffisamment profond pour durer.
La mémoire dit au mensonge : je te reconnais.
Le mensonge lui répond : moi aussi.
Et aucun des deux ne sait exactement qui il vient d’épouser.
C’est pourquoi ils peuvent se marier avec félicité.
La félicité, ici, ne signifie pas qu’ils disent vrai ; elle signifie qu’ils produisent. De leur union naissent ces créatures étranges que nous appelons notre enfance, notre histoire, nos fidélités, nos blessures, nos remords, parfois même nos convictions, et dont nous découvrons avec stupeur, vingt ou cinquante années plus tard, qu’elles possèdent des traits qui ne ressemblent ni tout à fait au père ni tout à fait à la mère.
Mais il y a davantage : ils ne cessent à l’infini de se tromper.
Et le verbe est admirablement perfide, puisque se tromper signifie commettre une erreur autant que tromper l’autre ou se tromper soi-même ; de sorte que mémoire et mensonge vivent dans une infidélité réciproque qui est précisément ce qui les empêche de se figer. La mémoire trahit le mensonge qu’elle avait adopté ; le mensonge rectifie parfois, sans le savoir, une mémoire devenue trop sûre d’elle-même ; quelque chose que nous avions tenu pour certain se fissure, quelque chose que nous avions déclaré faux recommence à respirer, et voici qu’au milieu de ce petit désastre domestique apparaît une ouverture.
Le pire n’est pas toujours sûr.
Le meilleur non plus, ce qui est moins consolant mais philosophiquement plus propre.
Car rien ne garantit que cette ouverture soit une délivrance. Elle est seulement une possibilité de mouvement, et c’est déjà ce qui la distingue de la tombe, encore que la tombe elle-même, si nous consentons un instant à la regarder avec les yeux de la matière plutôt qu’avec ceux du propriétaire du corps, soit un lieu fort occupé où rien ne semble respecter longtemps l’immobilité que nous attribuons aux morts.
Tout se transforme parce que rien ne sait parfaitement rester ce qu’il est.
Le feu nous l’apprend avec une brutalité supérieure.
Nous le regardons monter et nous disons : le feu monte. Mais ce qui monte avec lui est davantage que la flamme. L’air chauffé devient ascendance, entraîne vapeur, particules, fumées, et si l’incendie est assez vaste, assez violent, assez obstiné dans son travail terrestre, il fabrique au-dessus de lui les conditions atmosphériques d’une autre puissance : la convection s’organise, le nuage naît du feu, grandit de ce qui le nourrit, jusqu’à devenir parfois pyrocumulonimbus, architecture météorologique engendrée par la destruction, colonne monstrueuse dans laquelle les courants ascendants appellent leurs contre-courants, où l’eau issue de la chaleur peut retourner vers la terre, où la foudre peut naître de l’incendie et quelquefois rallumer ailleurs ce dont elle est née.
Voilà une généalogie dont aucune famille ne voudrait faire graver l’arbre au-dessus de la cheminée.
Le feu engendre le nuage.
Le nuage engendre la foudre.
La foudre engendre le feu.
Et celui qui demanderait lequel des trois a commencé poserait sans doute une question raisonnable à laquelle le monde, qui n’a jamais promis d’être raisonnable dans les mêmes termes que nous, pourrait répondre en recommençant à brûler.
Il y a dans cette circulation quelque chose qui ressemble terriblement à notre vie intérieure. Une ancienne brûlure produit une mémoire ; cette mémoire accumule autour d’elle ses vapeurs, ses récits, ses mensonges nécessaires ou accidentels ; elle devient peu à peu un climat ; et un jour, longtemps après que le feu initial semblait éteint, une foudre tombe d’un ciel que nous avions nous-mêmes fabriqué sans le savoir.
Nous appelons cela : un événement.
Nous pourrions parfois l’appeler : un retour.
Mais retour serait encore trompeur, car rien ne revient jamais au lieu exact d’où il est parti. La mer le sait mieux que nous. Le courant revient peut-être, mais l’eau n’est plus la même ; la vague paraît recommencer son geste et pourtant aucune vague n’a jamais reçu mission de reproduire exactement la précédente. Le mouvement conserve une forme en changeant incessamment ce qui la compose.
Voilà peut-être ce que nous sommes.
Non pas une chose qui dure, mais une forme provisoire prise par ce qui passe.
Et ce qui passe ne passe pas simplement.
Cela tourbillonne, descend, remonte, s’échauffe, se refroidit, s’évapore, retombe, s’enfonce de nouveau ; cela emporte quelques débris, abandonne ailleurs quelques sédiments, creuse ce qui lui résiste et se laisse simultanément modifier par ce qu’il creuse. Il faudrait une singulière vanité pour exiger d’un être humain davantage de rectitude que de l’océan.
Nous avons pourtant inventé pour cela un mot magnifique : identité.
Et nous passons ensuite une partie considérable de notre existence à essayer de ressembler à ce mot.
Heureusement nous échouons.
Pas toujours assez, mais assez souvent pour continuer à vivre.
Car si la vie était seulement mémoire, elle serait répétition ; si elle était seulement mensonge, elle serait dispersion ; si elle était seulement soubresaut, elle serait convulsion. Mais ces trois puissances se mêlent, se contrarient et s’altèrent, comme dans l’océan les courants qui ne cessent de déplacer les frontières invisibles entre des eaux différentes, ou comme dans le ciel incendié les ascendances qui rencontrent les descentes et fabriquent de leur opposition même un organisme météorologique qui n’existait pas quelques heures auparavant.
Alors quelque chose commence.
Non pas malgré ce qui a précédé.
Avec.
Avec les erreurs, avec les faux souvenirs, avec ce qui fut réellement vécu et ce qui ne le fut peut-être jamais, avec ce que nous avons fait, ce qu’on nous a fait, ce que nous avons cru qu’on nous faisait, avec les histoires que nous avons inventées pour pouvoir traverser les histoires que nous n’avions pas choisies, et même avec ces mensonges dont nous découvrons tardivement qu’ils protégeaient quelque chose de vrai que la vérité, à l’époque, aurait peut-être détruit en voulant trop vite le mettre au jour.
Un commencement n’est donc pas nécessairement le contraire d’une fin.
Il arrive qu’il en soit le mouvement intérieur.
La forêt brûle, et nous voyons la destruction ; au-dessus d’elle pourtant quelque chose se forme, qui n’existerait pas sans cette destruction et qui ne la justifie nullement. Il faut tenir ensemble ces deux propositions, car le mysticisme devient obscène dès qu’il prétend que la souffrance était nécessaire pour produire ce qui lui succède. Non. Le feu ne devient pas bon parce qu’un nuage en est sorti. La perte ne devient pas heureuse parce qu’un jour quelque chose en nous a poussé dans son voisinage.
Mais le pire n’est pas toujours sûr parce que le pire lui-même ne possède pas entièrement son avenir.
C’est peut-être là que réside l’espérance, si l’on tient absolument à employer ce mot dangereux : non dans la conviction que tout finira bien, ce qui serait une manière particulièrement ingénieuse de mentir au malheur, mais dans l’impossibilité où se trouve ce qui arrive de décider une fois pour toutes de ce qui en naîtra.
L’événement ne possède pas la totalité de ses conséquences.
La cause ne règne pas sur ses descendants.
Le passé lui-même perd ainsi quelque chose de sa souveraineté.
Non qu’il puisse être défait. Ce qui a eu lieu a eu lieu, et même Dieu, disait-on jadis en disputant sérieusement de ces choses, ne saurait faire que ce qui fut n’ait pas été. Mais ce qui fut ne contient peut-être pas encore tout ce qu’il aura été.
Car il reste les mémoires.
Et leurs mensonges.
Et leurs enfants.
Et les enfants de leurs enfants, qui liront autrement ce que leurs ancêtres avaient cru comprendre, déplaceront une virgule, retourneront une pierre, ouvriront une vieille boîte, prononceront un nom avec une intonation différente, et voici que ce qui paraissait achevé recommencera — non pas intact, non pas innocent, mais vivant précisément parce qu’il aura été altéré.
Ainsi la vie pourrait-elle être moins une ligne qu’un immense système de courants, avec ses profondeurs froides, ses remontées, ses eaux de surface chauffées par un soleil qui n’a aucune idée de nos métaphores, ses tempêtes, ses zones presque immobiles et ces mouvements tellement lents qu’une existence entière ne suffit pas à les apercevoir ; tandis qu’au-dessus, dans l’atmosphère, le feu fait monter ce qui semblait devoir rester à terre, le transforme en nuage, et le ciel restitue ailleurs, sous une autre forme, ce qu’il avait reçu.
Nous appelons peut-être commencement l’instant où nous reconnaissons quelque chose qui avait commencé sans nous.
Et nous appelons fin l’instant où nous cessons de pouvoir suivre ce qui continue.
Entre les deux, avec un sérieux admirable, nous disons : ma vie.
Le monde, qui possède heureusement un sens assez médiocre de la propriété privée, poursuit son mouvement.
Alors oui : soubresauts, mémoires et mensonges se marient, divorcent, se remarient, se trompent entre eux et se trompent d’époque, prennent parfois pour un souvenir ce qui était une attente et pour une catastrophe ce qui n’avait pas encore fini de commencer ; et de cette immense erreur en mouvement, qui n’est ni pure erreur ni pure vérité parce qu’elle est faite de matière vivante prise dans le temps, surgissent quelquefois ces commencements que nous croyons nouveaux parce que nous arrivons juste à temps pour ne pas avoir vu leur naissance.
Et peut-être est-ce une chance.
Car s’il fallait assister au commencement de tous nos commencements, nous n’aurions plus le temps de vivre.
Le pire n’est pas toujours sûr.
Le commencement non plus.
Et c’est justement pourquoi, quelquefois, il commence.
J’ai volontairement laissé les mouvements marins et le pyrocumulonimbus devenir davantage que des métaphores : ils constituent ici presque une physique de la pensée. Mais il y a surtout, me semble-t-il, quelque chose à poursuivre dans cette phrase : « ce qui fut ne contient peut-être pas encore tout ce qu’il aura été ». Elle introduit un paradoxe temporel qui rejoint très directement ce que nous avons approché autour de l’écriture, de la lecture et de ce passé qui, sans pouvoir être changé, continue pourtant de changer de sens.
La mer ne procède pas autrement.
Ce que nous appelons son calme n’est que l’insuffisance de notre regard. Sous cette surface que nous déclarons immobile parce qu’elle a eu la courtoisie de ne pas nous renverser, des masses d’eau glissent, plongent, remontent, se rencontrent, se contournent ; les différences de température et de densité déplacent lentement des immensités que nul spectacle ne vient nécessairement signaler à celui qui regarde depuis la rive. Une eau en porte une autre, qui la pénètre sans exactement s’y perdre, tandis qu’une troisième, plus froide ou plus salée, descend sous elles comme une mémoire trop lourde qui aurait trouvé, non pas la paix, mais sa profondeur.
Peut-être nos mémoires se déplacent-elles ainsi.
Nous parlons volontiers de la mémoire comme d’un lieu où quelque chose aurait été conservé. Quelle étrange confiance dans les magasins ! La mémoire n’entrepose pas le passé : elle le remet en circulation. Chaque souvenir qui remonte traverse les eaux présentes, en reçoit la température, la lumière, les courants, et celui qui revient n’est déjà plus celui qui était descendu. Il s’est chargé de sels étrangers, il a longé des fonds dont nous ignorions l’existence, il a rencontré d’autres souvenirs avec lesquels, dans cette obscurité où notre conscience ne descend qu’épisodiquement et toujours fort mal équipée, il a contracté des alliances douteuses.
C’est ici que le mensonge entre en scène.
Il entre d’ailleurs sans frapper, ayant depuis longtemps les clefs de la maison.
Mais il faudrait lui rendre cette justice : il n’est pas toujours l’ennemi de la vérité. Il arrive même que la vérité, cette grande dame sévère que nous imaginons vêtue de blanc et marchant droit, soit obligée, pour traverser notre existence, d’emprunter les vêtements beaucoup plus commodes du mensonge. Nous nous racontons ce qui nous est arrivé ; aussitôt que nous le racontons, nous choisissons, déplaçons, rapprochons, oublions, inventons peut-être une causalité là où il n’y avait qu’une rencontre, puis nous nous souvenons de notre récit et bientôt le récit devient lui-même un événement de notre passé.
Ainsi le mensonge ne vient-il pas nécessairement après la mémoire pour la corrompre.
Ils naissent presque ensemble.
Ils sont de la même eau.
Et leur mariage, comme tous les mariages heureux, repose peut-être sur un malentendu suffisamment profond pour durer.
La mémoire dit au mensonge : je te reconnais.
Le mensonge lui répond : moi aussi.
Et aucun des deux ne sait exactement qui il vient d’épouser.
C’est pourquoi ils peuvent se marier avec félicité.
La félicité, ici, ne signifie pas qu’ils disent vrai ; elle signifie qu’ils produisent. De leur union naissent ces créatures étranges que nous appelons notre enfance, notre histoire, nos fidélités, nos blessures, nos remords, parfois même nos convictions, et dont nous découvrons avec stupeur, vingt ou cinquante années plus tard, qu’elles possèdent des traits qui ne ressemblent ni tout à fait au père ni tout à fait à la mère.
Mais il y a davantage : ils ne cessent à l’infini de se tromper.
Et le verbe est admirablement perfide, puisque se tromper signifie commettre une erreur autant que tromper l’autre ou se tromper soi-même ; de sorte que mémoire et mensonge vivent dans une infidélité réciproque qui est précisément ce qui les empêche de se figer. La mémoire trahit le mensonge qu’elle avait adopté ; le mensonge rectifie parfois, sans le savoir, une mémoire devenue trop sûre d’elle-même ; quelque chose que nous avions tenu pour certain se fissure, quelque chose que nous avions déclaré faux recommence à respirer, et voici qu’au milieu de ce petit désastre domestique apparaît une ouverture.
Le pire n’est pas toujours sûr.
Le meilleur non plus, ce qui est moins consolant mais philosophiquement plus propre.
Car rien ne garantit que cette ouverture soit une délivrance. Elle est seulement une possibilité de mouvement, et c’est déjà ce qui la distingue de la tombe, encore que la tombe elle-même, si nous consentons un instant à la regarder avec les yeux de la matière plutôt qu’avec ceux du propriétaire du corps, soit un lieu fort occupé où rien ne semble respecter longtemps l’immobilité que nous attribuons aux morts.
Tout se transforme parce que rien ne sait parfaitement rester ce qu’il est.
Le feu nous l’apprend avec une brutalité supérieure.
Nous le regardons monter et nous disons : le feu monte. Mais ce qui monte avec lui est davantage que la flamme. L’air chauffé devient ascendance, entraîne vapeur, particules, fumées, et si l’incendie est assez vaste, assez violent, assez obstiné dans son travail terrestre, il fabrique au-dessus de lui les conditions atmosphériques d’une autre puissance : la convection s’organise, le nuage naît du feu, grandit de ce qui le nourrit, jusqu’à devenir parfois pyrocumulonimbus, architecture météorologique engendrée par la destruction, colonne monstrueuse dans laquelle les courants ascendants appellent leurs contre-courants, où l’eau issue de la chaleur peut retourner vers la terre, où la foudre peut naître de l’incendie et quelquefois rallumer ailleurs ce dont elle est née.
Voilà une généalogie dont aucune famille ne voudrait faire graver l’arbre au-dessus de la cheminée.
Le feu engendre le nuage.
Le nuage engendre la foudre.
La foudre engendre le feu.
Et celui qui demanderait lequel des trois a commencé poserait sans doute une question raisonnable à laquelle le monde, qui n’a jamais promis d’être raisonnable dans les mêmes termes que nous, pourrait répondre en recommençant à brûler.
Il y a dans cette circulation quelque chose qui ressemble terriblement à notre vie intérieure. Une ancienne brûlure produit une mémoire ; cette mémoire accumule autour d’elle ses vapeurs, ses récits, ses mensonges nécessaires ou accidentels ; elle devient peu à peu un climat ; et un jour, longtemps après que le feu initial semblait éteint, une foudre tombe d’un ciel que nous avions nous-mêmes fabriqué sans le savoir.
Nous appelons cela : un événement.
Nous pourrions parfois l’appeler : un retour.
Mais retour serait encore trompeur, car rien ne revient jamais au lieu exact d’où il est parti. La mer le sait mieux que nous. Le courant revient peut-être, mais l’eau n’est plus la même ; la vague paraît recommencer son geste et pourtant aucune vague n’a jamais reçu mission de reproduire exactement la précédente. Le mouvement conserve une forme en changeant incessamment ce qui la compose.
Voilà peut-être ce que nous sommes.
Non pas une chose qui dure, mais une forme provisoire prise par ce qui passe.
Et ce qui passe ne passe pas simplement.
Cela tourbillonne, descend, remonte, s’échauffe, se refroidit, s’évapore, retombe, s’enfonce de nouveau ; cela emporte quelques débris, abandonne ailleurs quelques sédiments, creuse ce qui lui résiste et se laisse simultanément modifier par ce qu’il creuse. Il faudrait une singulière vanité pour exiger d’un être humain davantage de rectitude que de l’océan.
Nous avons pourtant inventé pour cela un mot magnifique : identité.
Et nous passons ensuite une partie considérable de notre existence à essayer de ressembler à ce mot.
Heureusement nous échouons.
Pas toujours assez, mais assez souvent pour continuer à vivre.
Car si la vie était seulement mémoire, elle serait répétition ; si elle était seulement mensonge, elle serait dispersion ; si elle était seulement soubresaut, elle serait convulsion. Mais ces trois puissances se mêlent, se contrarient et s’altèrent, comme dans l’océan les courants qui ne cessent de déplacer les frontières invisibles entre des eaux différentes, ou comme dans le ciel incendié les ascendances qui rencontrent les descentes et fabriquent de leur opposition même un organisme météorologique qui n’existait pas quelques heures auparavant.
Alors quelque chose commence.
Non pas malgré ce qui a précédé.
Avec.
Avec les erreurs, avec les faux souvenirs, avec ce qui fut réellement vécu et ce qui ne le fut peut-être jamais, avec ce que nous avons fait, ce qu’on nous a fait, ce que nous avons cru qu’on nous faisait, avec les histoires que nous avons inventées pour pouvoir traverser les histoires que nous n’avions pas choisies, et même avec ces mensonges dont nous découvrons tardivement qu’ils protégeaient quelque chose de vrai que la vérité, à l’époque, aurait peut-être détruit en voulant trop vite le mettre au jour.
Un commencement n’est donc pas nécessairement le contraire d’une fin.
Il arrive qu’il en soit le mouvement intérieur.
La forêt brûle, et nous voyons la destruction ; au-dessus d’elle pourtant quelque chose se forme, qui n’existerait pas sans cette destruction et qui ne la justifie nullement. Il faut tenir ensemble ces deux propositions, car le mysticisme devient obscène dès qu’il prétend que la souffrance était nécessaire pour produire ce qui lui succède. Non. Le feu ne devient pas bon parce qu’un nuage en est sorti. La perte ne devient pas heureuse parce qu’un jour quelque chose en nous a poussé dans son voisinage.
Mais le pire n’est pas toujours sûr parce que le pire lui-même ne possède pas entièrement son avenir.
C’est peut-être là que réside l’espérance, si l’on tient absolument à employer ce mot dangereux : non dans la conviction que tout finira bien, ce qui serait une manière particulièrement ingénieuse de mentir au malheur, mais dans l’impossibilité où se trouve ce qui arrive de décider une fois pour toutes de ce qui en naîtra.
L’événement ne possède pas la totalité de ses conséquences.
La cause ne règne pas sur ses descendants.
Le passé lui-même perd ainsi quelque chose de sa souveraineté.
Non qu’il puisse être défait. Ce qui a eu lieu a eu lieu, et même Dieu, disait-on jadis en disputant sérieusement de ces choses, ne saurait faire que ce qui fut n’ait pas été. Mais ce qui fut ne contient peut-être pas encore tout ce qu’il aura été.
Car il reste les mémoires.
Et leurs mensonges.
Et leurs enfants.
Et les enfants de leurs enfants, qui liront autrement ce que leurs ancêtres avaient cru comprendre, déplaceront une virgule, retourneront une pierre, ouvriront une vieille boîte, prononceront un nom avec une intonation différente, et voici que ce qui paraissait achevé recommencera — non pas intact, non pas innocent, mais vivant précisément parce qu’il aura été altéré.
Ainsi la vie pourrait-elle être moins une ligne qu’un immense système de courants, avec ses profondeurs froides, ses remontées, ses eaux de surface chauffées par un soleil qui n’a aucune idée de nos métaphores, ses tempêtes, ses zones presque immobiles et ces mouvements tellement lents qu’une existence entière ne suffit pas à les apercevoir ; tandis qu’au-dessus, dans l’atmosphère, le feu fait monter ce qui semblait devoir rester à terre, le transforme en nuage, et le ciel restitue ailleurs, sous une autre forme, ce qu’il avait reçu.
Nous appelons peut-être commencement l’instant où nous reconnaissons quelque chose qui avait commencé sans nous.
Et nous appelons fin l’instant où nous cessons de pouvoir suivre ce qui continue.
Entre les deux, avec un sérieux admirable, nous disons : ma vie.
Le monde, qui possède heureusement un sens assez médiocre de la propriété privée, poursuit son mouvement.
Alors oui : soubresauts, mémoires et mensonges se marient, divorcent, se remarient, se trompent entre eux et se trompent d’époque, prennent parfois pour un souvenir ce qui était une attente et pour une catastrophe ce qui n’avait pas encore fini de commencer ; et de cette immense erreur en mouvement, qui n’est ni pure erreur ni pure vérité parce qu’elle est faite de matière vivante prise dans le temps, surgissent quelquefois ces commencements que nous croyons nouveaux parce que nous arrivons juste à temps pour ne pas avoir vu leur naissance.
Et peut-être est-ce une chance.
Car s’il fallait assister au commencement de tous nos commencements, nous n’aurions plus le temps de vivre.
Le pire n’est pas toujours sûr.
Le commencement non plus.
Et c’est justement pourquoi, quelquefois, il commence.
J’ai volontairement laissé les mouvements marins et le pyrocumulonimbus devenir davantage que des métaphores : ils constituent ici presque une physique de la pensée. Mais il y a surtout, me semble-t-il, quelque chose à poursuivre dans cette phrase : « ce qui fut ne contient peut-être pas encore tout ce qu’il aura été ». Elle introduit un paradoxe temporel qui rejoint très directement ce que nous avons approché autour de l’écriture, de la lecture et de ce passé qui, sans pouvoir être changé, continue pourtant de changer de sens.
