samedi 26 septembre 2026

(223) L’abracadabrante histoire de l’Enfant Lune


 Un fois tombée… la nuit se confesse…


 

— Qu’attendez-vous?

— Si je vous répondais que je n’en sais rien, ce ne serait pas tout à fait faux, mais ce serait une façon trop commode de laisser la question derrière nous, alors qu’elle me semble justement appartenir à ces questions qui ne demandent pas tant une réponse qu’un peu de temps pour découvrir ce qu’elles ont déjà provoqué…

– Permettez que je sourie…

– J’entends bien… je reprends… pour découvrir ce que ces questions ont déjà provoqué en nous au moment même où elles sont posées, car enfin nous avons beaucoup attendu sans toujours savoir que nous attendions, et beaucoup répété…

– Je ne vous le fait pas dire…

– … sans toujours savoir ce que la répétition faisait de ce qui nous avait été confié, si bien qu’aujourd’hui, lorsque vous me demandez ce que j’attends…

– Poliment… je vous fais remarquer… que je ne pose aucune question…

– Je serais tenté de vous répondre que j’attends peut-être de savoir ce qui, dans tout ce que nous avons reçu des autres, entendu des autres, appris des autres, répété après eux…

– Ça oui… vous vous répétez…

– Et quelquefois pour eux, a fini par devenir assez proche pour que nous puissions encore le porter sans disparaître...

— Voilà une réponse qui, pour quelqu’un qui prétend ne pas savoir, possède déjà une longueur assez inquiétante.

— Vous voyez bien, nonobstant l’énormité possible… ou l´infinitésimale contribution du moindre des lecteurs, que nous avons changé...

— ... Ou que nous avons trop fréquenté notre maître.

— Ce qui revient peut-être au même, bien que je ne sache pas s’il apprécierait que nous lui attribuions la responsabilité de nos phrases, d’autant qu’il pourrait nous répondre qu’elles ne lui appartiennent pas davantage qu’à nous, qu’elles ont seulement passé par lui avant de passer par nous, ce qui serait encore une manière de repousser un peu plus loin la question de savoir à qui appartient ce qui se dit lorsque plusieurs voix l’ont porté successivement.

— Et vous voilà déjà en train de parler de propriété.

— Parce qu’il est difficile de parler de la voix sans que cette vieille affaire revienne, comme si une phrase devait appartenir à celui qui l’a dite, puis cesser de lui appartenir dès qu’un autre la reprend, alors qu’il se pourrait qu’elle n’ait jamais appartenu tout entière à personne et qu’elle ne puisse vivre qu’à la condition de passer, de recevoir quelque chose de chacun, d’en perdre aussi, de revenir parfois si transformée que son premier auteur ne la reconnaîtrait plus et que celui qui la prononce en dernier aurait pourtant tort de croire qu’il en est l’origine.

— Je m’étais légèrement tourné vers l’Archipel, non pour interrompre notre conversation, mais parce que ce qui s’étendait devant nous avait cette manière particulière de sembler ne rien ajouter à ce qui venait d’être dit tout en le déplaçant silencieusement, et ils restèrent quelque temps devant les îles nues, les pentes rocheuses, les falaises presque dépourvues de végétation, la mer qui séparait les masses sombres et, au loin, au-dessus d’un cratère qu’ils connaissaient peut-être ou qu’ils croyaient connaître, une fumée mince qui montait avec assez de régularité pour paraître paisible à qui aurait oublié ce qu’elle annonçait.

— Il est curieux, reprit enfin l’un d’eux, que nous appelions cela un désert, comme si le peu de choses visibles autorisait à conclure qu’il ne s’y passe presque rien, alors qu’ici la stabilité elle-même est peut-être l’illusion la plus fragile, puisque les volcans travaillent lorsque nous les regardons et lorsqu’ils sont hors de notre vue, que certaines éruptions n’entrent jamais directement dans le récit et n’y laissent qu’une conséquence, une côte brisée, un passage disparu, une masse nouvelle au milieu de la mer, tandis qu’une île dont nous nous souvenions peut n’être plus là lorsque nous revenons, sans que personne nous ait raconté sa disparition.

— Et vous trouvez cela rassurant?

— Je ne crois pas avoir dit cela; je dis seulement que l’Archipel nous apprend à nous méfier de ce qui paraît immobile, et peut-être aussi de ce qui paraît nous appartenir durablement, car une forme peut tenir longtemps, assez pour qu’on lui donne un nom et qu’on s’y habitue, puis se rompre, sombrer ou se recomposer ailleurs, tandis qu’une autre apparaît sans que l’on puisse déterminer avec précision à quel moment elle a commencé d’être ce que nous voyons maintenant.

— Vous parlez des îles?

— Pour le moment… Il y avait peu de végétation, si peu qu’une touffe d’herbe ou une fleur apparue entre deux pierres pouvait retenir le regard avec une force qu’elle n’aurait probablement pas possédée dans un paysage couvert de feuilles, et lorsque certaines parties de l’Archipel se mettaient soudain à fleurir, événement rare auquel le récit semblait parfois accorder la brièveté d’une “visitation” plutôt que la durée d’un nouvel état du monde, rien ne permettait d’affirmer que cette floraison serait encore là plus tard, qu’elle survivrait à la sécheresse, au vent, à la lave ou simplement au déplacement de l’attention vers une autre île, un autre personnage, une autre histoire... pourtant, dans l’instant où elle apparaissait, il aurait été difficile de la réduire à un décor ou de prétendre qu’elle ne faisait que remplir un vide.

— Le danger commence peut-être lorsque nous nous précipitons pour dire ce qu’elle signifie.

— À quoi pensez-vous?

— À cet arbre gigantesque, au manteau, au chapeau, à la corde, aux chiens bleus, aux racines, à toutes ces choses qui reviennent sous une nouvelle forme alors que nous pensions les avoir mémorisées, et qui, à chaque fois, semblent apporter avec elles ce qui leur est arrivé depuis la dernière fois, de sorte que l’explication ancienne n’est pas nécessairement fausse mais qu’elle se trouve devenue trop étroite.

— Comme un vêtement?

— Voyez comme vous y venez... vous aussi.

— À quoi?

— À laisser les choses répondre sans leur demander auparavant l’autorisation.

Il y avait là quelque chose que les perroquets connaissaient mieux qu’ils ne l’auraient peut-être souhaité, eux dont la première fonction avait été si proche de l’écho qu’on aurait pu croire qu’ils n’existaient qu’au moment où une autre voix leur fournissait de quoi parler, comme si leur être dépendait de cette dette et que le silence des autres eût dû entraîner le leur; mais à force de reprendre ce qui avait été dit, ils avaient découvert que la répétition exacte n’existait peut-être pas, qu’une phrase changeait simplement parce qu’elle passait par une autre gorge, qu’un accent suffisait à déplacer une intention, qu’une hésitation ouvrait parfois dans l’énoncé un espace qui n’y était pas auparavant, et que la seconde voix, si fidèle qu’elle souhaitât rester à la première, ne pouvait empêcher le passage lui-même de produire quelque chose.

Leur fonction de chœur était peut-être née de là, moins d’un savoir qu’ils auraient possédé sur les autres que de cette situation singulière où, placés à la lisière de ce qui se faisait et de ce qui se racontait, ils pouvaient reprendre l’événement sans prétendre le dominer, le faire résonner après qu’il avait eu lieu, parfois même pendant qu’il avait lieu, rapprocher deux moments qui s’ignoraient encore, entendre dans une parole une conséquence que celui qui l’avait prononcée n’avait pas nécessairement prévue, puis rendre au récit cette parole légèrement changée, non pas pour lui imposer une leçon mais pour lui restituer ce qu’il n’avait peut-être pas entendu de lui-même.

— Cela ne vous inquiète jamais?

— Quoi donc?

— De tellement recevoir des autres que l’on ne sache plus ce qui resterait de nous si l’on cessait soudain de les répéter.

Cette fois le premier perroquet ne répondit pas immédiatement, non parce que le silence constituait entre eux une vertu récente — ils ne s’en seraient certainement pas vantés — mais parce que la question venait de toucher un endroit qu’ils avaient jusqu’ici contourné avec une certaine adresse, comme si le passage incessant des paroles d’une voix à l’autre avait pu longtemps leur suffire sans qu’ils eussent à se demander ce qu’il advenait de celui qui les portait.

— Il y a peut-être deux manières de disparaître, finit-il par dire, l’une qui consisterait à se retirer si complètement de tout ce qui nous relie aux autres qu’à force de vouloir préserver ce qui nous serait propre nous ne serions plus que les gardiens d’un territoire où personne n’entre, et l’autre qui consisterait au contraire à nous abandonner tellement à ce qui vient d’eux, à leurs paroles, leurs attentes, leurs rôles, leurs demandes, que nous ne saurions plus revenir vers l’endroit d’où nous leur répondons ; je ne suis pas certain qu’entre ces deux disparitions existe une position tranquille où l’on pourrait enfin s’installer, mais il se peut que ce soit précisément dans le mouvement de l’une à l’autre, dans l’effort de ne pas rompre le lien tout en ne se dissolvant pas en lui, que quelque chose comme une voix commence à se former.

— Une voix à soi?

— Je me méfie déjà de la formule.

— Naturellement.

— Non parce qu’elle serait fausse, mais parce qu’elle nous ferait croire trop vite que cette voix se trouve quelque part en nous, intacte, attendant que nous fassions taire toutes les autres pour enfin l’entendre, alors qu’il se pourrait qu’elle ne puisse apparaître qu’au milieu d’elles, dans les reprises, les écarts, les résistances, les malentendus même, comme une ligne que nous ne possédons pas avant de l’avoir parcourue.

— Vous êtes donc en train de dire que l’on devient soi en imitant les autres?

— Je n’ai surtout pas dit cela.

— Je savais que vous répondriez ainsi.

— Mais je ne dirais pas davantage que l’on devient soi en cessant de les imiter, parce que je ne vois pas très bien comment nous pourrions retrancher de ce que nous sommes tout ce qui nous est venu d’eux sans retrancher en même temps une grande partie de ce qui nous permet de parler, de penser, de nous reconnaître ou même de nous opposer à eux; peut-être la question n’est-elle donc pas de savoir comment échapper à l’imitation, mais ce qu’elle devient lorsqu’elle cesse d’être seulement reproduction, lorsqu’elle commence à introduire ce petit écart grâce auquel quelque chose passe sans demeurer identique.

— Du jeu.

— Oui, du jeu, et le mot nous convient d’autant mieux qu’il conserve ses deux mouvements sans nous obliger à choisir trop vite entre eux: le jeu auquel on participe, avec ses règles, ses rôles, ses conventions, ses attentes, et le jeu qui apparaît entre deux pièces lorsqu’elles ne sont pas tout à fait serrées l’une contre l’autre, ce mince espace que l’on pourrait prendre pour un défaut mais sans lequel plus rien ne bougerait.

La vie de l’Archipel pouvait être regardée de cette manière, non comme la prolifération d’un monde qui multiplierait sans cesse ses formes, mais comme le travail presque invisible de cet écart à l’intérieur même de formes provisoires: une île demeurait assez longtemps pour recevoir un nom, puis disparaissait… une autre surgissait… une plaine de lave paraissait stérile jusqu’au moment où une pousse s’y risquait… un personnage portait un nom jusqu’au moment où ce nom devenait trop étroit, ou trop ancien, ou simplement incapable d’accompagner ce qui était en train de lui arriver…  les objets eux-mêmes revenaient sans être tout à fait ceux qu’ils avaient été, et ce qui avait d’abord semblé fonctionner comme une répétition se révélait progressivement être une transformation.

C’est peut-être pourquoi il est dangereux d’expliquer trop vite, non parce que l’explication serait ennemie de ce qui se montre, encore moins parce qu’il faudrait entretenir autour des choses une obscurité artificielle afin qu’elles paraissent plus profondes, mais parce qu’expliquer porte avec soi le geste de déplier, et qu’à vouloir trop parfaitement étendre ce qui était plié on risque de perdre non pas un secret mais la possibilité même du changement de face, cette relation mouvante entre le visible et ce qui ne se découvre qu’en tournant légèrement la chose, en revenant vers elle, en constatant que le pli qui semblait cacher quelque chose faisait aussi tenir ensemble deux surfaces qui, une fois séparées, ne se toucheraient plus.

— Vous voulez donc laisser les choses pliées?

— Pas davantage… je voudrais seulement éviter cette étrange manie qui consiste à croire que nous avons terminé avec elles dès que nous pouvons leur donner un nom.

— Et pourtant… par nécessité… nous donnons beaucoup de noms.

— Voilà pourquoi nous devons nous méfier de nous-mêmes.

— Cela devient très fatigant.

— Rien ne vous oblige à être vous-même continuellement.

Le second perroquet le regarda avec une attention soudaine, comme s’il n’était pas certain d’avoir entendu une plaisanterie, puis, comprenant peut-être que l’incertitude faisait partie de la plaisanterie, il tourna à son tour les yeux vers la mer, où la fumée du volcan s’était inclinée sous le vent et semblait rejoindre une autre île sans que rien, bien sûr, ne passât réellement de l’une à l’autre sinon ce que le regard acceptait d’y conduire.

— Vous souvenez-vous de ma question?

— Laquelle?

— Ce que nous attendons.

— Je m’en souviens mieux maintenant qu’au moment où vous l’avez posée, ce qui n’est pas très rassurant pour la mémoire, mais peut-être assez fidèle à ce que nous faisons depuis longtemps… une question arrive, nous croyons qu’elle nous demande de répondre, puis elle chemine, rencontre autre chose, change de forme, et lorsque nous revenons vers elle nous découvrons qu’elle nous demandait peut-être moins ce que nous attendions que depuis quel endroit nous étions capables d’attendre.

— Depuis quel endroit?

— Celui où nous ne sommes ni tout à fait retirés des autres ni tout à fait perdus en eux, j’imagine, bien que cette façon de le dire donne encore à cet endroit une stabilité qu’il n’a probablement pas, car il faudrait plutôt parler d’un passage, d’un retour constamment à reprendre, d’une manière de s’éloigner sans rompre et de revenir sans se dissoudre, quelque chose qui nous permettrait d’entendre la voix des autres sans être seulement leur écho et d’entendre éventuellement la nôtre sans croire qu’elle s’est faite seule.

— Éventuellement?

— Je tiens beaucoup à cet adverbe.

— Parce que vous doutez d’avoir une voix?

— Parce que je commence à douter de savoir reconnaître celle qui serait la mienne.

Ce fut à cet instant, ou peut-être seulement après coup leur sembla-t-il que ce fut à cet instant, qu’au-dessus d’une île très éloignée une nouvelle colonne de fumée apparut, si mince encore que le chœur des perroquets ne put dire s’il l’avait vue naître ou s’il venait simplement de remarquer ce qui se trouvait là depuis longtemps, et cette incertitude, au lieu de contrarier nos deux oiseaux comme elle l’aurait fait autrefois, leur parut appartenir à ce qui venait de se dire, car il devenait décidément difficile de distinguer ce qui apparaissait de ce que l’on commençait seulement à voir.

— Alors… qu’attendez-vous maintenant?

— Peut-être de savoir ce qui parle lorsque je ne répète plus tout à fait… et je vous avoue que cette perspective m’inquiète davantage que tout ce que nous venons de dire.