jeudi 21 mai 2026

(75) L’abracadabrante histoire de l’Enfant Lune

vbnm
 
 

 

Félix note d’abord ceci dans son carnet: quelque chose manque dans les récits d’Igniatius… ce quelque chose me trotte dans la tête. Si Pinocchio l’Autre et l’Enfant Lune appartiennent réellement à une même lignée intérieure, si l’un procède de l’autre, ou le prépare, ou le continue autrement, alors il devrait exister quelque part une scène de passage, une articulation visible, une explication, même fragmentaire. Or rien de tel n’apparaît véritablement. Les perroquets racontent, les carnets accumulent des traces, les dessins déplacent les figures d’une page à l’autre, mais le moment du basculement demeure absent. Comme si tout l’appareil narratif tournait autour d’un vide soigneusement conservé.

Et pourtant, à mesure qu’il relit certains fragments, Félix commence à comprendre qu’un autre personnage agit silencieusement dans cette histoire. Un personnage immense, dispersé, minéral, presque sans visage: l’Archipel lui-même.

Les carnets d’Igniatius reviennent sans cesse vers ces îles basaltiques battues par les vents. Ils décrivent avec une précision étrange les couches de lave refroidie, les falaises striées, les poussières volcaniques soulevées par les rafales venues du large. Certaines pages ressemblent moins à des récits qu’à des observations de naturaliste habité par une émotion qu’il tente de contenir. Les pierres y deviennent presque des organismes de mémoire.

«À mesure que l’on avançait vers les hauteurs, la végétation diminuait jusqu’à disparaître presque entièrement. Le sol noir, rugueux, semblait avoir conservé la brûlure ancienne de son apparition. De longues fractures parcouraient les plateaux comme si la terre, jadis liquide, avait figé dans sa propre peau le souvenir de son mouvement. Par endroits seulement apparaissaient quelques fleurs pâles accrochées aux scories, avec cette obstination silencieuse des formes vivantes qui surgissent au bord même de l’impossible.»

Félix s’arrête longuement sur ce passage.

Car il comprend soudain que l’Archipel ne sert pas seulement de décor. Il accomplit symboliquement ce qu’Igniatius ne peut expliquer directement.

Dans ces îles, tout provient d’anciennes ruptures souterraines. La terre elle-même y apparaît comme le résultat visible d’une poussée venue des profondeurs. Rien n’y possède la stabilité tranquille des continents anciens. Les formes semblent encore émerger. Même les falaises donnent parfois l’impression de continuer lentement leur naissance sous le regard.

Alors Félix commence à voir autrement la relation entre Pinocchio l’Autre et l’Enfant Lune.

Pinocchio appartient encore au monde des fragments assemblés. Il porte la trace des jointures, des coutures, des séparations. Comme certains rivages volcaniques récemment formés, il paraît composé de morceaux encore mal stabilisés. Son corps ressemble aux terrains jeunes de l’Archipel: surfaces brisées, blocs déplacés, équilibres précaires.

L’Enfant Lune, lui, semble avoir intégré cette fracture jusque dans sa manière de percevoir. Il ne cherche plus à réparer entièrement la séparation. Il habite déjà un monde où la faille fait partie de la géographie même des choses.

Alors l’Archipel cesse d’être un simple lieu.

Il devient une sorte de pensée géologique de la transformation.

Dans un autre carnet, Igniatius décrit une nuit passée près de la passerelle rouge:

«La mer montait avec lenteur entre les blocs de basalte. À chaque vague, l’eau semblait entrer dans les cavités de la roche comme dans les organes creux d’un animal gigantesque. Le vent soulevait parfois une poussière fine qui traversait la lumière des lanternes comme une fumée minérale. Au loin, les falaises apparaissaient puis disparaissaient dans les brumes marines, donnant l’impression que les îles hésitaient elles-mêmes entre apparition et effacement.»

Félix recopie cette phrase: «entre apparition et effacement».

Puis il ajoute en marge:

«C’est exactement leur état à tous.»

Car les figures d’Igniatius vivent elles aussi dans cet entre-deux. Elles ne possèdent jamais une identité entièrement fixée. Elles émergent comme les îles volcaniques émergent de l’océan: lentement, violemment parfois, toujours menacées de retour vers l’informe.

Même les perroquets prennent soudain un autre sens à ses yeux.

Dans certains passages, ils sont décrits perchés sur des structures abandonnées dominant la mer, répétant des phrases dont ils ne comprennent pas entièrement le contenu tandis que les tempêtes secouent les passerelles métalliques où ils vivent. Félix comprend alors que leur répétition ressemble elle aussi à un phénomène géologique. Les mots circulent en eux comme des vents chargés de cendres traversant les reliefs de l’Archipel. À force de passer, ils finissent par creuser quelque chose.

Peut-être qu’Igniatius tente précisément de montrer cela: la conscience ne naît pas soudainement comme une illumination pure. Elle se forme par lentes érosions.

Comme les falaises.

Comme les cavernes marines.

Comme ces couches de lave successives que Humboldt décrivait avec fascination, voyant dans les paysages volcaniques non des formes immobiles, mais l’histoire visible de forces invisibles.

Félix se surprend alors à penser que l’Enfant Lune n’est peut-être pas seulement une figure humaine.

Il ressemble davantage à certaines régions de l’Archipel lui-même.

Un être chez qui les profondeurs continuent de parler à travers la surface.

Voilà peut-être pourquoi Igniatius ne raconte jamais directement le passage entre Pinocchio l’Autre et l’Enfant Lune.

Parce qu’une île volcanique ne possède pas non plus un instant unique où elle «devient» île.

Longtemps elle demeure sous l’eau.

Longtemps encore elle continue de naître après son apparition.