dimanche 25 octobre 2026

(258) L’abracadabrante histoire de l’Enfant Lune

 




Où l’on peut présager sans crainte que l’histoire va prolonger ses racines là où nos deux compères, suivant leur guide, contre leur gré, devront s’engager à contre-courant.

Suite de (256) L’abracadabrante histoire de l’Enfant Lune

DON CAROTTE
(marchant à grands pas sur le racines envahissantes du grand arbre )

Et si je dis Je suis, d'un grand ton souverain,
Qui donc prononce Je dans ce corps incertain?

SANG CHAUD
(lentement, presque à regret)

Vous voici, mon Seigneur, au cœur de la matière ;
Là où l'homme qui marche ignore sa frontière.
Car celui qui vous nomme, et celui qui répond,
Peuvent avoir un jour confondu leurs deux noms.
Et si quelque écrivain, dans une heure de fièvre,
Avait placé ces mots sur le bord de vos lèvres,
Seriez-vous moins vivant pour les avoir reçus,
Ou plus vivant encor pour les avoir perdus ?

DON CAROTTE
(s'arrêtant, frappé de stupeur)

Un écrivain! Sombre ciel! Quel spectre de ténèbres
Oserait disposer de mes faits et gestes célèbres?
Quel faquin, quel tyran, du fond de son réduit,
Prétendrait faire un jour de ma gloire son bruit?
Moi qui pourfends le mal, moi qui combats l'infâme,
Je serais le jouet d'une plume sans âme?
Un personnage enfin? Un fantôme tracé
Sur quelque parchemin qu'on pourrait effacer?
Nenni ! Mille fois non! Je suis de chair et d'os!
Je porte mon épée, et je connais mes maux!
Ma douleur est à moi! Mon courage est mon œuvre!
Nul scribe ne saurait me prendre en sa manœuvre!

SANG CHAUD
 
(avec une douceur presque douloureuse)

Je ne vous ôte rien, Seigneur, de votre vie;
Je n'ai dit qu'un « peut-être », et non quelque hérésie.
Mais celui qui se croit son propre souverain
Ignore quelquefois qui lui tendit la main.

DON CAROTTE
(avec une indignation grandissante)

Assez de ces détours! Assez de ces chimères!
Voilà qu'en peu de mots tu soulèves la terre!
Je croyais voir un âne ; il surgit un abîme,
Et ma propre pensée en devient la victime!
Mais il est une chose, écuyer, qui m'étonne :
Plus je veux me saisir, plus mon être m'abandonne.
Je dis Je suis, hélas  Et ce mot souverain
Me revient d'un ailleurs dont je ne connais rien.

SANG CHAUD
(regardant son maître avec une attention nouvelle)

Peut-être faut-il voir, sans trancher la question,
Ce que devient le Je dans sa répétition.
Car celui qui le dit n'est déjà plus tout à fait
Celui qui l'entendit lorsque le mot naissait.

DON CAROTTE
(levant son épée, comme pour défier l'invisible)

Parbleu! Je comprends tout! Ou je ne comprends rien!
Et c'est là, justement, le vilain tour du magicien!
Un mot me fait entrer dans un dédale immense;
Je crois toucher la fin, et tout alors commence!
Mais j'irai jusqu'au bout ! Par le ciel et l'enfer 
J'affronterai ce Je comme on affronte le fer!
Qu'il soit multiple , esprit, masque ou mensonge,
Je vaincrai ce démon qui me poursuit en songe!

SANG CHAUD
(avec une gravité tranquille)

Prenez garde, Seigneur, qu'en cherchant à le vaincre,
Vous ne fassiez grandir ce qui vient vous étreindre.
Car celui que l'on chasse, au détour du chemin,
Peut être ce soi-même auquel on tend la main.

DON CAROTTE
(après un silence, d'une voix assourdie)

Alors, si je poursuis celui que je dois être,
Suis-je le chevalier, le serviteur ou le maître?
Et si l'autre me suit, croyant suivre mes pas,
Qui donc conduit la marche et qui ne marche pas?

SANG CHAUD
(les yeux tournés vers les branches supérieures)

Il faudrait, mon Seigneur, pour démêler la chose,
Savoir qui fait marcher le chemin qui s'impose.
Car celui qui croit suivre un autre devant lui
Peut découvrir un jour que c'est lui qu'on poursuit.

DON CAROTTE
(se tournant brusquement vers l'âne invisible)

Quant à ce maudit baudet! Que faisait-il, alors,
Tandis que nous ouvrions ces labyrinthes de mort?
Savait-il qu'en silence, au détour d'une branche,
Il faisait chanceler ma raison la plus franche?

SANG CHAUD
(avec un imperceptible sourire)

Il ne disait mot, sire, et n'en pensait peut-être
Pas davantage que ceux qui prétendent tout connaître.
Il marchait, tout bonnement, sans réclamer de prix,
Et nous voilà tous deux à nous demander qui suit.

DON CAROTTE
(le regard perdu, abaissant peu à peu son épée)

Ainsi, celui qui marche ignore qui fanfaronne 
Celui qui croit régner porte une autre couronne;
Et celui qui se nomme, en proclamant son nom,
Pourrait n'être, à la fin, que l'écho d'un pardon?
Mais qu'importe! Je suis! Et si je suis encore,
Je veux savoir pourquoi ce Je soudain me dévore!
Car si je suis celui qui dit qu'il est celui
Qui s'entend dire Je suis au milieu de la nuit,
Par tous les saints, dis-moi, Sang Chaud, je t'en prie:
Qui donc est ce Je suis qui me poursuit dans la vie?

SANG CHAUD
(s'inclinant, puis se tournant vers le sentier)

Je n'en sais rien, Seigneur. Mais l'âne est déjà loin;
Il marche sans réponse, et n'en a nul besoin.

Don Carotte demeure figé, s’accroche à son épée sans garde qui se nomme bâton, tandis qu'au-dessus de lui les branches semblent remuer sans qu'aucun souffle ne les agite. Il regarde Sang Chaud comme s'il découvrait pour la première fois un homme dont il ignorait jusqu'alors le visage.

DON CAROTTE
(d'une voix presque imperceptible)

Mais… si l'âne sait vivre en ignorant son nom,
Pourquoi faut-il au mien que je rende raison?

SANG CHAUD
(avec une révérence)

Peut-être, mon Seigneur, qu'avant de vous connaître,
Il vous faudra souffrir de ne plus vouloir l'être.

Un long silence. Puis, très haut dans les frondaisons, un craquement se fait entendre, suivi d'une chute de feuilles. Don Carotte lève les yeux, comme si quelqu'un venait de prononcer son nom, mais Sang Chaud, qui n'a rien entendu, s'éloigne de quelques pas.

DON CAROTTE

(soudain, d'une voix tonnante)

Holà Sang Chaud! Reviens! Par ma foi, j'y songeais:
Si celui que je suis n'est point celui que j'étais,
Et si demain je suis un autre qu'aujourd'hui,
Faut-il donc que je cesse enfin d'être celui
Que je croyais devoir être, afin qu'un autre advienne?
Est-ce encor ma victoire, ou sera-ce la sienne?
 
SANG CHAUD
(sans se retourner)
 
Je ne saurais, Seigneur, vous promettre une gloire
Qui devrait, pour s'accomplir, renoncer à l'histoire.

Et Don Carotte, pour la première fois peut-être, ne trouve rien à répliquer.

*«Qui suis-je si, me réveillant sans cesse, de jour en jours me poursuit l’écho des mots entendus dans mon sommeil: Je suis un infiltré chez un agent double schizophrène que je suis. Qui suis-je si je suis celui qui le dit et qui suis-je si je ne suis que celui qui l’entend?»