mardi 2 juin 2026

(94) Lucian voyage (2)

 


 



Où Lucian, en plein voyage sur l’Archipel, ayant pénétré dans les tentures rougeâtres d’un cirque en tous points semblables à celui qu’il avait vu sur les dessins. Après avoir constaté une très incertaine perspective, il tente vainement d’expliquer ce qui indéfiniment se plie et se replie sur lui-même. Malgré tout, avec une vitalité surprenante, il relate ces événements et les pensées qu’ils occasionnent dans la suite d’une lettre adressée à Félix.


Cher, très estimé et désormais si lointain collègue…

Chaque vague semblait vouloir reprendre au gouffre ce qui tentait de s’en extraire.

Loin de moi de croire que j’étais la proie de ces gouffres incessants… et que j’en fusse le moins du monde la cible et que… j’aie été tenté de m’en extraire…. C’est tout le contraire…
Ainsi tout le spectacle oscillait entre deux puissances originelles. Le feu voulait monter.
La mer voulait reprendre. Et entre les deux apparaissait cette petite silhouette. Pinocchio l’Autre. Jamais créature ne me parut plus fragile.
Jamais présence ne me parut plus grande.
Il surgissait des rochers rouges comme une pensée née de la pierre elle-même. Son corps étroit, presque emporté par le vent intérieur du chapiteau, demeurait suspendu dans un équilibre si précaire que le regard hésitait sans cesse entre l’envol et la chute. Un pied touchait encore l’île. L’autre cherchait déjà la corde. Cette corde! Je la regardai soudain avec une épouvante nouvelle. Car elle n’était point seulement tendue au-dessus du vide: elle venait du passé même de la créature qui s’y engageait. On devinait qu’autrefois elle avait servi à le tirer, à le retenir, à le faire mouvoir selon des volontés étrangères. Fil de marionnette. Ligne de contrainte. Servitude suspendue dans les hauteurs du cirque. Et voilà que maintenant il avançait dessus. Ce qui jadis le manipulait devenait chemin.
Ce qui l’asservissait devenait passage.
Alors je compris qu’il ne tentait point seulement de traverser un abîme. Il essayait de sortir d’une ancienne condition de lui-même.
Le chapiteau tout entier gémissait autour de lui.
Les grandes toiles rouges palpitaient comme des organes gigantesques. Les poutres craquaient avec cette lenteur solennelle des choses immenses qui commencent à céder sous leur propre poids. Rien n’était détruit encore. Mais tout disparaissait déjà.
Oui… le cirque mourait. Non dans l’immobilité d’une ruine ancienne, mais dans le mouvement même de son existence. Il se défaisait en continuant de tenir debout. Chaque corde vibrait comme si elle savait son propre épuisement. Chaque voile semblait prêt à retomber dans les profondeurs marines d’où il avait été tiré. Et moi, seul spectateur sous cette voûte vivante, je sentais avec terreur que ma présence achevait mystérieusement cette disparition. Comme si voir était déjà participer à son effondrement. Alors une vision plus vertigineuse encore traversa mon esprit. Et si ce cirque entier avait été monté dans le ventre du Léviathan?
Tout devint soudain immense intérieurement.
Les flammes ressemblaient à des souffles montant dans une gorge cosmique. Les vagues battaient comme un cœur marin contre les profondeurs du monde. Les cordages devenaient fibres, tendons, nerfs d’une créature plus ancienne que les continents eux-mêmes.
Le cirque n’était plus un bâtiment. Il était un ventre. Un ventre originel. Le lieu même où les formes viennent au monde avant d’avoir un nom. Et Pinocchio l’Autre avançait là, sur cette corde suspendue entre la servitude et la naissance, tandis que le feu montait encore et que la mer cherchait encore à reprendre ce qui tentait d’échapper à ses profondeurs.
Jamais silence ne fut plus grand. Jamais spectacle ne fut plus terrible. Car il ne représentait point la catastrophe. Il était la catastrophe en train de devenir conscience.