lundi 20 juillet 2026

(150) L'abracadabrante histoire de l'Enfant Lune


Igniatius, après avoir parlé, ne sait pas vraiment ce qui lui est arrivé. Il va écrire afin de ne pas perdre entièrement ce qui lui est arrivé.
 
 

Où l’on peut observer qu’une situation est un nœud de relations en train de se transformer. Elle contient déjà un avant et un après, une tension, un équilibre précaire. La précarité, dans ce cas, loin d’être un défaut, devient une possibilité. Une pierre n'est donc jamais seulement une pierre, elle est une pierre qui retient encore la chaleur du jour pendant que l'air commence à fraîchir. Une branche n'est jamais seulement une branche, elle est une branche dont l'ombre glisse sur un tronc voisin à mesure que la lumière décline. La mer n'est jamais seulement la mer, elle est une étendue d’eau qui, par ses caresses incessantes, retire aux falaises leur impatience, pendant que le vent, venu du large, hésite encore à franchir les herbes des hauteurs. Autrement dit, il se pourrait que chez Igniatius, chaque élément n'existe qu'à travers la situation complexe qui le fait être à cet instant précis. C'est cette trame de relations qui, à force d’assaut pacifiques, lui donnera la parole… cette respiration singulière qu’il recherche.

Journal d’Igniatius

Depuis longtemps déjà, la mer demeurait là. Elle semblait avoir oublié le premier rivage auquel elle s'était un jour adressée. Ou peut-être était-ce le contraire… Rien, à cette heure où le soleil commençait déjà de s’approcher des falaises, ne paraissait troubler cette immense et rampante patience. Les vagues, comme ralenties, arrivaient encore jusqu'aux pierres, mais elles ne les frappaient plus. Elles s'y défaisaient avec cette lenteur qui animent les choses finissantes… et qui, à force de revenir, ne cherchent plus à convaincre.
Les rochers descendaient vers elle sans que l'on pût dire où commençait réellement cette descente. Vu de loin,  lorsque mon regard consentait à y demeurer, ce qui paraissait immobile révélait une pente en suspension si ancienne qu'elle semblait moins appartenir à la pierre qu'au temps lui-même. Entre leurs longues fissures obscures, quelques herbes si minces qu'elles paraissaient oublier le vent continuaient pourtant de s'incliner. Elles ne résistaient à rien. Elles semblaient seulement accompagner un mouvement commencé bien avant leur naissance.
Plus haut, une lumière déjà fatiguée glissait sur les reliefs du basalte sans parvenir à les quitter tout à fait. Elle s'attardait dans les rugosités de la roche, disparaissait sous un repli, renaissait un peu plus loin sur une arête plus claire, comme si la pierre possédait une manière bien à elle de retenir le jour avant de le laisser partir.
Je marchais dans l’ombre légere du crépuscule depuis longtemps lorsque des oiseaux passèrent très haut, encore dans la lumière du couchant qui, comme eux, semblait s’enfuir.
Je ne saurais dire laquelle de ces deux hauteurs attirait le plus mon regard : celle où ils poursuivaient leur route ou celle, plus secrète encore, presque invisible, où une pâle lumière continuait de circuler entre les pierres.
Ils étaient déjà loin lorsque je levai véritablement les yeux. Le ciel semblait vide. Pourtant quelque chose, sans cesse, continuait d'y passer pendant que je demeurai immobile.
Ce n'était pas le passage des oiseaux qui retenait mon attention. Ils avaient disparu… C'était autre chose. Comme si leur éloignement avait laissé derrière lui un chemin que rien ne venait refermer.
Autour de moi, rien ne paraissait s'être aperçu de leur départ. Les herbes poursuivaient leur lente inclinaison. Une mince coulée d'eau, presque invisible, elle aussi et de plus en plus, descendait le long d'une paroi noire avant de s'évanouir sous une pierre plus large. La mer continuait d'arriver. La lumière continuait de quitter les rochers sans jamais les abandonner tout à fait.
Je repris ma marche avec cette impression étrange que les choses n'attendent jamais notre regard pour commencer à exister. Elles poursuivent un travail dont nous ne surprenons parfois qu'un très court moment, comme si nous entrions dans une conversation commencée depuis des siècles.
Lorsque j'ouvris mon carnet, je n'eus pas le sentiment d'avoir quelque chose à raconter.
Il y a une phrase, cependant, qui me gêne encore :
« Il me sembla seulement qu'une place demeurait encore libre entre la page et ce qui, sans cesse, continuait d'y passer. »