Note de Lucian
Je lis ces carnets comme on entre dans une maison. Rien n’y est neutre. Les mots portent encore la chaleur de celui qui les a écrits. Et les images que m'a apporté Igniatius ne viennent pas illustrer le texte; elles le déstabilisent comme si elles le devançaient... et me devance aussi... parfois. Je dois me garder d’aller trop vite. De vouloir comprendre avant d’avoir été affecté.
Il y a, dès les premières pages, cette figure insistante: l’Enfant Lune. Je pourrais être tenté de la réduire à une construction imaginaire, à une formation symbolique classique, une manière de dire l’enfance blessée. Mais quelque chose m’arrête. C'est une figure... un point de vue. Un mode d’accès au monde.
Ce qui me trouble le plus, c’est que cet enfant ne se présente pas comme celui qui manque de langage, mais comme celui pour qui le langage disponible ne suffit pas. Nuance décisive. Je me dois de me le répéter. Ce n’est pas une carence. C’est un décalage.
Pendant que je lis, il voit les yeux fermés. Je pourrais y voir un motif poétique. Ce pourrait être une inversion banale des régimes perceptifs. Mais ce serait manquer l’essentiel. Ce qui est en jeu ici, c’est une autre manière de se rapporter à ce qui n’est pas encore formé. Une perception qui ne se contente pas de reconnaître, mais qui accueille ce qui ne s’est pas encore stabilisé.
Et c’est précisément cela qui semble rendre la parole difficile.
Je note: le langage «normal» fonctionne comme un système de recouvrement.
Je suis obligé de m’arrêter sur cette phrase. Elle me dérange. Elle met en cause, en creux, ma propre pratique. Car que fais-je, sinon aider à mettre en mots? Et si ces mots, dans certains cas, participaient à masquer ce qui demande à être approché autrement?
Je dois faire attention à ne pas devenir un perroquet.
Cette idée, venue des images, s’impose à moi avec une force inattendue. Le perroquet répète. Il maintient la continuité du langage. Il donne l’impression que tout circule. Mais il ne garantit pas que ce qui circule soit juste pour celui qui parle.
Les carnets semblent dire: il existe des expériences que le langage commun ne peut pas accueillir sans les déformer.
Alors que faire? Je ne peux pas renoncer à la parole... mais je ne peux pas non plus l’imposer. Je dois peut-être apprendre à l’entendre autrement. À reconnaître ce qui, dans le silence, travaille déjà comme une parole en attente.
Je reviens aux images et plus particulièrement à la cage.
Je l’avais d’abord comprise comme une métaphore évidente de l’enfermement. Trop évidente, sans doute.Ce que j'ai lu dans les carnets, et plus particulièrement dans le cahier de l'Enfant Lune, m’oblige à déplacer cette lecture. La cage n’est pas seulement une contrainte extérieure. Elle est aussi une forme dans laquelle le monde attend que l’enfant entre. Une structure qui précède et qui oriente.
Je note: violence sans éclat.
Cette expression me trotte dans la tête avec insistance. Et je comprends progressivement que ce qui est en jeu ici ne relève pas de la scène traumatique au sens classique. Il n’y a pas nécessairement un événement identifiable, localisable. Il y a un régime. Une volonté de normalisation. Et cet enfant, cet Enfant Lune, ne s’y adapte pas...
Il perçoit ce que les autres ne perçoivent plus.
Je dois me garder d’en faire un privilège romantique.
Ce n’est pas un don. C’est une difficulté. Car percevoir ce qui ne se dit pas rend difficile toute inscription dans ce qui se dit.
Dans son cahier je lis ses phrases. Je les lis lentement. Il écrit comme s’il marchait dans la nuit, en touchant les choses pour savoir qu’elles sont là. Rien n’est affirmé avec assurance. Tout est éprouvé.
«Je vois mieux ici.» Qu'il réécrit plus loin avec nuance: «Je vois mieux d'ici.»
Cette phrase me reste. Elle renverse tout.
Voir mieux les yeux fermés. Cela signifie que ce qui est vu ne dépend pas uniquement de la lumière extérieure. Immédiatement je pense à la lune. Non pas comme symbole vague, mais comme structure. Elle reçoit la lumière. Elle ne la produit pas. Elle la transforme. Elle la rend visible autrement.
Les carnets ajoutent quelque chose de décisif: un rapport au soleil qui ne passe pas par le jour. Je note: accès nocturne à la source. C’est une idée étrange. Mais elle me paraît juste pour décrire ce qui se joue ici. L’enfant ne se relie pas à la clarté commune. Il entretient un lien avec une origine qui ne se montre pas directement. Et cela éclaire, si je puis dire, la question de la parole.
Ce qu’il reçoit ne peut pas être immédiatement formulé.
Il y a un temps. Celui de la transformation et de la maturation.
Ce sont des cycles que je dois intégrer à cette temporalité sans attendre une continuité là où il y a des phases.
Je passe à la seconde image dans laquelle quelque chose a changé. Les perroquets ont disparu... ou sont devenus invisibles.
Je le note immédiatement. La parole répétée s’est retirée. À la place de cette répétition, une figure humaine. Les carnets suggèrent, et je trouve cette hypothèse difficile à écarter, qu’il s’agit du même enfant, à un autre moment, ou sous une autre forme. Un dédoublement.
Je dois être prudent avec ce terme. Mais il me semble ici moins pathologique que structurel.
Comme si le sujet ne pouvait se rejoindre lui-même qu’en se dédoublant.
Je note: relation à soi médiatisée. Le bâton le frappe... ou tente de capter son attention.
Pourquoi ne pas tendre la main?
Pourquoi ce détour?
Je crois comprendre progressivement: le contact direct est probablement impossible. Trop immédiat. Trop chargé. Il faut un intermédiaire. Un outil. En tous les cas une distance.
Je reconnais là quelque chose de ma propre pratique. Je ne peux pas entrer directement dans l’expérience de l’autre. Je travaille avec des médiations.
La parole, le cadre, le temps, la bienveillance.
Le bâton devient une image de cela.
Mais ici, le sujet lui-même utilise ce dispositif.
Il tente de se toucher sans se heurter.
Je note: mise en mouvement du passé.
La cage bascule comme un pendule. Ce détail est crucial. Le passé n’est plus fixé.
Il entre dans un mouvement.
Non pas un effacement.
Une reconfiguration.
Je pense à ce que je sais — ou crois savoir — de l’après-coup.
Le passé ne change pas.
Mais sa signification, oui.
Et ce changement n’est pas secondaire.
Il agit sur le présent.
Ici, l’image montre ce processus.
De manière presque trop claire.
Je dois me méfier de cette clarté.
Elle pourrait être trompeuse... comme la lune. Je note le petit jeu de mots: croître, décroître, croire... Le visible mentirait... je dirai plutôt qu'il simplifie. Il donne formes qui ne correspondent pas aux événements que l'on nomme réel.
Cet enfant... ces deux figures de l’enfant, semblent sensibles à cette discordance. Ils ne se fient pas entièrement à ce qui apparaît.
Je reviens à la gauche de l’image, à la caverne.
À l'intérieure de cette caverne, il y a une bougie dont la flamme est en forme de quartier de lune. Je m’arrête longuement sur ce point.
C’est sans doute l’élément le plus fragile, et peut-être le plus important.
On pourrait dire que c'est une lumière intérieure qui est intentionnellement produite et maintenue. Dans cette mise en scène elle est exposée.
Je note un point important: la vérité ne s’impose pas et dans ce cas, dépendant des conditions, elle vacille et menace continuellement de s’éteindre.
Cela change ma position.
Je ne suis pas là pour éclairer brutalement.
Je dois faire attention au souffle.
Au moindre mouvement.
Je dois apprendre à approcher sans éteindre.
Je note: transformer sans détruire.
Comment pourrais-je savoir? Comment mesurer la justesse du geste?
Le bâton, encore. Il peut toucher ou blesser. Il pourrait réveiller ou faire chuter.
Je ne sais pas. Et peut-être que cette ignorance est constitutive.
Je ne maîtrise rien et dois accepter, sans responsabilité, de ne pas savoir exactement ce que je fais. Cela m’oblige à une vigilance différente.
Je reviens à cette idée: qui regarde qui? Qui s'adresse à qui? Le chapeau, qui semble trop grand, cache le visage.
Je ne vois pas ses yeux. Je n'ai pas les moyens de lire son intention.
Et pourtant, sans que je sache vraiment pourquoi, cela m’inclut. Je pourrais être à sa place.
Je pourrais être celui qui agit sans voir complètement.
Je note: le travail ne se fait pas en pleine lumière. Il y a une part d’ombre dans l’acte même de comprendre.
Je ferme le carnet un instant.
Je me sens… non pas perdu, mais déplacé. Mes repères tiennent encore, mais ils ne suffisent plus. Je dois en ajouter d’autres, ou plutôt: accepter qu’il n’y ait pas de carte complète. Seulement des lignes.
La cage. La lune. La source. La flamme. Le bâton. La caverne. Le poteau et la corde.
Deux figures de l’enfant. Et entre elles, un passage, un geste.
Je crois que mon travail, si, face à ce mystère, je peux encore employer ce mot, consiste à ne pas refermer trop vite ce passage. À le maintenir ouvert. À supporter qu’il ne mène pas immédiatement quelque part.
Il prend tout son sens dans l'accompagnement de ce mouvement sans le fixer.
Je note cela comme une direction... sans conclure.
Je ne suis pas sûr de comprendre, mais je commence à voir autrement. Et cela, pour l’instant, doit suffire.
