Je ne sais pas quand cela a commencé… mais… qu’est-ce que cela?
Quand j’ouvre la bouche, on ne m’entend point… mais moi… j’entends et je reconnais des mots que je n’ai pas formulés. Ils voyagent avec moi, ou… plutôt… ils me précèdent. Je les utilise, mais, parfois, j’ai l’impression qu’ils m’utilisent. Ils savent où aller, avant même que je sache ce que je veux dire et où je veux aller.
Il m’arrive de me taire en me tenant immobile…longtemps… pour… tapis derrière eux… les écouter. Il y a comme un bruit de fond, très ancien, qui ne parle pas encore, mais qui pousse. C’est cela que je sens… quelque chose que je ne comprends pas, mais qui insiste. Cela pousse en moi… Comme si une partie de moi était prisonnière dans un ailleurs, et qu’elle essayait de revenir. Je crois que j’ai perdu quelque chose avant même de savoir que cela pouvait se perdre. Alors j’observe et j’écoute les autres parler. Leurs mots semblent tout dire dans une seule langue… même s’ils ne sont pas d’accord. Il y a quelque chose qui les tient ensemble, une histoire qu’ils ne racontent pas toujours, mais qui les raconte eux. Quand ils parlent, ce n’est pas seulement eux. C’est plus ancien qu’eux. Cela passe à travers eux.
Parfois, j’essaie de penser tout seul… sans l’aide des mots… Mais même là, je sens que ce n’est pas tout à fait seul. Les mots sont déjà là. Ils me guident. Ils m’empêchent aussi. Ils ferment certaines choses, ils en ouvrent d’autres. Je tourne à l’intérieur d’eux comme dans une maison dont je n’ai pas choisi le lieu… ni les murs. Je me demande si l’on peut sortir de cette maison ou de ce lieu. Je crois que non. Pas vraiment. On peut ouvrir des portes, peut-être. On peut regarder par les fenêtres. On peut se pencher. Mais les murs restent. Ils étaient là avant moi. Et pourtant, il y a autre chose. Il y a des moments où les mots ne suffisent plus… comme la maison… dans laquelle ils m’enferment… Ils deviennent trop étroits. Alors quelque chose pousse en dessous. Une sensation, une peur, une image, un mouvement qui n’a pas encore de nom. Cela me surprend. Cela me fait presque peur. C’est comme tomber, mais sans tomber. Dans ces moments-là, je sens quelque chose de très ancien. Plus ancien que les histoires qu’on me raconte. Plus ancien que les mots que j’ai appris. Comme si je revenais vers un endroit que je n’ai jamais vraiment connu, mais que je reconnais quand même.
Il y a là une sorte de vide. Mais ce vide n’est pas vide. Il est plein de quelque chose qui n’a pas encore pris forme. Si je reste trop longtemps à le regarder, j’ai l’impression de disparaître un peu. Comme si ce que je suis devenait moins solide.
Cela me fait peur. Et en même temps, je ne peux pas détourner les yeux. Je comprends alors qu’on peut se perdre en pensant. Qu’on peut aller trop loin. Qu’on peut ne plus retrouver le chemin habituel. C’est peut-être cela, mourir un peu. Pas mourir complètement, mais perdre ce qui nous portait.
Mais il y a aussi autre chose. Si je ne fuis pas, si je reste, il se passe parfois quelque chose d’étrange. Comme si, après avoir vacillé, je revenais autrement. Comme si quelque chose recommençait.
Pas au début. Pas comme avant. Mais autrement.
Je sens que ce qui est très ancien en moi n’a jamais disparu. Cela attend.
Parfois, c’est dans un bref éclat de lumière que je le vois le mieux. Une lumière sur un mur, un mouvement dans l’air, un reflet dans l’eau. Rien d’extraordinaire. Mais quelque chose y passe.. et insiste longtemps… bien après avoir disparu. Cela ne se laisse pas voir entièrement. Un visage apparaît et se retire en même temps. Je reste là, sans savoir quoi dire. Et j’ai l’impression que ce que je vois vient de très loin. Pas loin dans l’espace. Loin dans le temps. Un temps que je n’ai pas vécu, mais qui est encore là.
Alors il me semble comprendre un peu. Ce que je vois devant moi me regarde aussi en retour... Comme si voir, c’était se souvenir de quelque chose qui n’a jamais été un souvenir. Et je reste là, à essayer de ne pas oublier ce que je ne peux pas encore nommer.



