mercredi 2 septembre 2026

(196) L'abracadabrante histoire de l'Enfant Lune

  

 « Ce n’est pas parce que les choses sont difficiles que nous n’osons pas; c’est parce que nous n’osons pas qu’elles sont difficiles.»
 
Sénèque
 
 

 
 
Où l’on observe que, simultanément, pendant que Lucian voyage en direction de l’Archipel...
 
 
 
... il se passe sur celui-ci de bien étranges aventures qui dérangent l’entendement de Lucian… sûrement… mais aussi de ceux qui, par le détour de leurs écrits et de leurs dessins, y sont accidentellement confrontés.

 Sang Chaud s’approche un peu du tronc, levant les yeux vers les hauteurs entrelacées de l’arbre titanesque. Sa voix s’élève, claire et douce, s’adressant à Don Carotte, qui dans l’arbre était monté et s’y était perché, comme s’il récitait avec application une leçon apprise dans sa jeunesse, ou l’un de ces contes que les anciens murmuraient aux enfants juste avant l’endormissement.
– Les ânes arboricoles, mon seigneur, sont d’une espèce unique. Ils vivent entièrement sur cet arbre, de leur naissance à leur disparition. Jamais ils ne mettent sabot sur la terre. C’est une loi pour eux, un interdit ancien, gravé dans leur chair. On dit que celui qui toucherait le sol perdrait aussitôt son ombre.
Don Carotte hausse un sourcil et ouvre une bouche muette… qui le montre… perdu dans les hauteurs de son cerveau… Et voilà qu’il se reprend.
– Perdre son ombre? Voilà qui ne me paraît guère utile pour un âne…
Sang Chaud poursuit, imperturbable, l’œil levé, le doigt pointé vers une haute branche.
– Ils naissent dans les profonds replis de l’écorce, là où l’arbre garde sa tiédeur. Minuscules, presque translucides. Ils sont à peine perceptibles et  y restent longtemps ainsi, ne vivant que d’odeurs. Car les ânes arboricoles, voyez-vous, comme nous respirent d’abord avant de manger. Mais eux absorbent les parfums de l’arbre, les résines, les sécrétions, les spores flottants… mais aussi toutes les senteurs venues de l’extérieur… Cela les façonne et les nourrit… autant que les feuilles naissantes dont ils guettent patiemment l’éclosion.
– Ainsi sont-ce des bêtes à parfums? ironise hautainement, un peu bougon quand même, Don Carotte, les bras croisés sur son poitrail.
– Plus que cela, répondit Sang Chaud, ils se nourrissent de ce qu'ils entendent... Et puis ce sont des équilibristes. Dès qu’ils sont en âge de marcher, ils quittent l’écorce et s’avancent prudemment sur les branches, testant la souplesse du bois sous leurs sabots, mesurant l’inclinaison du vent, le poids de la lumière. Ils apprennent l’arbre comme d’autres apprennent une langue. Ils deviennent ses interprètes.
– Mais enfin, en plus… ou en moins… si j’en crois ce que me disent mes yeux… ils sont… verts!
– Parfaitement verts, oui, mon seigneur. Une teinte de mousse fraîche, parfois tirant sur le jade, parfois sur le lichen. Plus ou moins que nous ou un caméléon, ils dépendent de la lumière… mais comme eux ils régulent leur température corporelle, communiquent entre eux. Cela leur permet de se fondre dans l’écosystème. Le pelage de leur dos, de manière presque invisible est nervuré comme une feuille et leur ventre, d’une couleur plus tendre est presque velouté. Il arrive, si l’on n’y prend point garde, comme avec certains insectes, qu’on les confondent avec des excroissances du tronc.
Don Carotte, ainsi instruit… mais sceptique, lève les yeux vers les cimes de l’arbre et découvre des dizaines de petites silhouettes vertes se déplaçant silencieusement, à peine visibles, dans une chorégraphie lente… mais vive. Il en voit une se hisser jusqu’à une feuille minuscule… qui dû lui paraître grande par rapport à lii, la renifler avec dévotion, puis s’y tenir avec un enthousiasme qui frisait la dévotion.
— C’est alors, continue Sang Chaud avec une lente fermeté, comme s’il craignait d’être interrompu, qu’ils atteignent leur maturité. Quand ils peuvent enfin, après des jours d’attente, mordre dans une feuille à peine sortie du bourgeon. Leur odorat les a préparés à ce goût depuis la naissance. Et lorsqu’ils le découvrent enfin… ils en deviennent fous.. amoureux.
– Fous?
– Je ne sais si le mot est adapté… mais ils mangent avec frénésie. Chaque bouchée les emplit d’une telle extase qu’ils en oublient de s’arrêter. Et, cela va vous surprendre… à mesure qu’ils mangent, ils rétrécissent. C’est un phénomène étrange mais constant. Plus ils se nourrissent, plus ils diminuent.
– Comment se fait-ce?
– On dit que le plaisir les consume, et le rétrécissement semble être la rançon du bonheur.
— Et que deviennent-ils? demande Don Carotte, malgré lui fasciné.
— Ils deviennent si petits qu’ils finissent, pour nos sens communs, par disparaître entre les nervures de la feuille qu’il consomme. On croit, pures conjectures, tant la chose est méconnue, que certains rejoignent le cœur de l’arbre, qu’ils se fondent en lui. D’autres disent qu’ils deviennent graines, ou esprits de branche. Nul ne le sait vraiment. Mais jamais, jamais ils ne descendent. Cela leur est interdit.
– Et qui leur interdit?

– L’arbre lui-même, dit-on.
À cet instant, un petit âne vert, guère plus grand qu’un scarabée, descend paresseusement le long d’une tige torsadée. Il s’arrête, relativement près de Don Carotte, sur une feuille et hume l’air d’un air absorbé. Don Carotte, pour le moins étonné, le regarde longuement, puis secoue la tête, indigné.
– Ainsi donc, ô mon guide, ô Sang Chaud, c’est vers cette créature que tu m’as conduit! Ce microbique animal végétal! Est-ce là le fier destrier qui m’est destiné? Un âne qui ne peut même pas porter mon regard sans en être écrasé!
Sang Chaud hausse les épaules, avec un calme insondable… réfléchit sans hâte et, calmement résolu … proclame:
— Ce n’est point la taille du destrier, mon maître, qui fait la grandeur du chevalier.
– Qu’est-ce alors… Grand Sachant?
– C’est le chemin qu’il accepte d’emprunter… mon seigneur… répond Sang Chaud oubliant volontairement la majuscule… même si ce n’est qu’une branche… et quelle que soit la taille de celle-ci…


 
 
 

mardi 1 septembre 2026

(195) The abracadabrante story of Child Moon






Where Lucian’s journey continues, and where there remained the ice, that mass without engine or rudder, broken away no one knew where from some distant coast or ice field, then left for weeks or months to currents, winds and temperatures, moving without intention, without destination, without timetable, and which one had to acknowledge was perhaps the only floating object the liner could not entirely master.

It was almost the reverse of everything that constituted the ship, since no will propelled it, no plan governed its movement, it did not seek the route it was nevertheless going to encounter, and the greater part of it, buried beneath the water, remained precisely where the eye could not measure it directly. Its visible form did not reveal its true form; what appeared was merely a consequence of what remained hidden, and every estimate had to begin from this strange disproportion between the little that showed itself and the mass whose existence that little silently attested.

Perhaps it was this, even more than its hardness, that made it so foreign to the logic of the liner... one could not know it entirely from what it showed.

The other architecture was constantly encountering similar objects, not in the sea but within itself. A word could bring forth an emotion whose origin remained impossible to locate; a smell would suddenly raise a vanished landscape. A face could provoke uneasiness without anything in its visible features fully accounting for it, and what then appeared to consciousness was sometimes only the exposed tip of a whole complex of connections, memories, associations and bodily movements whose immense activity remained outside its view. It too, then, moved among forms of which it often knew only the illuminated part.

But even this, in the case of the liner, had been calculated.

If the bow were to strike an iceberg, three compartments, it was estimated, might be opened to the sea, perhaps more depending on the angle of impact, but six others would in turn have to be flooded before any real danger arose, so that the water itself seemed to have been allotted, within the hull, a territory granted to it in advance: a few spaces it might fill, a few bulkheads against which it might rise, a few dark depths into which it was permitted to enter without the progress of the ship being truly endangered.

Very freely inspired... by
Morgan Robertson, The Wreck of the Titan
Futility, or the Wreck of the Titan. 1898


 

(195) A abracadabrante história da Criança Lua

 
 

 

Onde a viagem de Lucian continua e onde permanecia o gelo, essa massa sem motor nem leme, desprendida não se sabia onde de uma costa ou de uma banquisa distante, depois abandonada durante semanas ou meses às correntes, aos ventos e às temperaturas, avançando sem intenção, sem destino, sem horário, e da qual se reconhecia que constituía talvez o único objeto flutuante que o paquete não podia dominar inteiramente.

Era quase o inverso de tudo aquilo que constituía o navio, pois nenhuma vontade a impelia, nenhum plano regulava o seu deslocamento, ela não procurava a rota que, no entanto, iria encontrar, e a maior parte da sua massa, mergulhada sob a água, permanecia precisamente onde o olhar não podia medi-la diretamente. A sua forma visível não revelava a sua forma verdadeira; aquilo que aparecia era apenas uma consequência do que permanecia oculto, e toda estimativa tinha de partir dessa estranha desproporção entre o pouco que se deixava ver e a massa cuja existência esse pouco silenciosamente atestava.

Talvez fosse isso, mais ainda do que a sua dureza, que a tornava tão estranha à lógica do paquete... não se podia conhecê-la inteiramente a partir daquilo que mostrava.

A outra arquitetura encontrava sem cessar objetos semelhantes, não no mar, mas em si mesma. Uma palavra podia fazer surgir uma emoção cuja origem permanecia impossível de encontrar; um cheiro fazia subitamente erguer-se uma paisagem desaparecida. Um rosto provocava uma inquietação sem que nada nos seus traços visíveis a explicasse inteiramente, e aquilo que então aparecia à consciência era por vezes apenas a extremidade emergida de todo um conjunto de aproximações, recordações, associações e movimentos corporais cujo imenso trabalho permanecia fora do seu campo de visão. Também ela avançava, portanto, entre formas das quais muitas vezes conhecia apenas a parte iluminada.

Mas até isso, no caso do paquete, tinha sido calculado.

Se a proa viesse a encontrar um icebergue, três compartimentos, estimava-se, poderiam abrir-se ao mar, talvez mais, consoante o ângulo do choque, mas seria necessário que outros seis fossem por sua vez invadidos antes que surgisse um verdadeiro perigo, de tal modo que a própria água parecia ter recebido, no interior do casco, um território que lhe era antecipadamente concedido: alguns espaços que podia preencher, algumas anteparas contra as quais podia subir, algumas profundezas obscuras onde lhe era permitido entrar sem que a marcha do navio fosse realmente ameaçada.

Inspirado muito livremente... a partir de
Morgan Robertson, O Naufrágio do Titan
Futility, or the Wreck of the Titan. 1898


(195) L’abracadabrante histoire de l’Enfant Lune

 

 
 


Où le voyage de Lucian continue et où restait la glace, cette masse sans moteur ni gouvernail, détachée on ne savait où d’une côte ou d’une banquise lointaine, puis abandonnée depuis des semaines ou des mois aux courants, aux vents et aux températures, avançant sans intention, sans destination, sans horaire, et dont on reconnaissait qu’elle constituait peut-être le seul objet flottant que le paquebot ne pût dominer entièrement.

Elle était presque l’inverse de tout ce qui constituait le navire, puisqu’aucune volonté ne la poussait, qu’aucun plan ne réglait son déplacement, qu’elle ne cherchait pas la route qu’elle allait pourtant rencontrer et que sa plus grande partie, enfouie sous l’eau, demeurait précisément là où le regard ne pouvait la mesurer directement. Sa forme visible ne disait pas sa forme véritable ; ce qui apparaissait n’était qu’une conséquence de ce qui restait caché, et toute estimation devait partir de cette étrange disproportion entre le peu qui se donnait à voir et la masse dont ce peu attestait silencieusement l’existence.
Peut-être était-ce cela, plus encore que sa dureté, qui la rendait si étrangère à la logique du paquebot... on ne pouvait entièrement la connaître depuis ce qu’elle montrait.
L’autre architecture rencontrait sans cesse des objets semblables, non dans la mer mais en elle-même. Un mot pouvait faire surgir une émotion dont l’origine restait introuvable ; une odeur soulevait soudain un paysage disparu. Un visage provoquait une inquiétude sans que rien dans ses traits visibles expliquât entièrement celle-ci, et ce qui apparaissait alors à la conscience n’était parfois que l’extrémité émergée d’un ensemble de rapprochements, de souvenirs, d’associations et de mouvements corporels dont l’immense travail demeurait hors de sa vue. Elle aussi avançait donc parmi des formes dont elle ne connaissait souvent que la partie éclairée.
Mais même cela, dans le cas du paquebot, avait été calculé.
Si l’étrave venait à rencontrer un iceberg, trois compartiments, estimait-on, pourraient être ouverts à la mer, peut-être davantage selon l’angle du choc, mais il fallait que six autres fussent à leur tour envahis avant qu’un danger véritable apparût, de sorte que l’eau elle-même semblait avoir reçu, à l’intérieur de la coque, un territoire qui lui était concédé d’avance : quelques espaces qu’elle pouvait remplir, quelques cloisons contre lesquelles elle pouvait monter, quelques profondeurs obscures où elle était autorisée à entrer sans que la marche du navire en fût réellement menacée.

Inspiré très librement… à partir de
Morgan Robertson, Le Naufrage du Titan
Futility, or the Wreck of the Titan. 1898,