dimanche 5 avril 2026

(20) L’abracadabrante histoire de l’Enfant Lune




– Certes… vous ne faites que répéter… mais pourrais-je savoir quand le récit de l’Enfant Lune commencera?
– Vous le savez aussi bien que moi…
– Le récit commence sans prévenir… enfin pas vraiment: il se met en marche comme quelque chose qui aurait déjà commencé ailleurs, avant même d’être perçu.


Lucian note d’abord une phrase qui lui paraît anodine, presque technique: «Igniatius dit que les images parlent de lui.» Il relève à peine le mot «parlent». Il pense que c’est juste une manière de dire... Il se dit qu’il reviendra dessus.
Igniatius, assis en face de lui, ne regarde pas Lucian. Il regarde les images qu’il a déposées sur le bureau. Il les a apportées « par ailleurs », dit-il. La formule reste en suspens. Lucian la recopie telle quelle. Il ne comprend pas encore pourquoi elle lui “tourne dans la tête”.
— Je ne les pas dessinées, dit Igniatius, en parlant des images.
Puis, après un silence :
— Je les ai trouvées. En bas.
Lucian ne demande pas « en bas où ». Il sait que certaines localisations ne doivent pas être immédiatement fixées. Il note simplement: «en bas».
Les dessins semblent simples… mais loin d’être pauvres. Rien qui, au premier regard, impose une interprétation. Pourtant, quelque chose retient le regard et les pensées de Lucian. Ce regard, il le connaît. C’est celui qu’il pose d’ordinaire sur les récits. Mais ici, il n’y a pas encore de récit. Ou plutôt, le récit… ce récit … à peine esquissé ne tient pas.
Il attend que quelque chose fasse un lien.
Mais les dessins ne parlent … et ne «passent» pas.
Ils ne s’inscrivent pas dans les catégories familières. Ils restent là, comme en attente...
— Ces images parlent de moi, répète Igniatius.
Lucian relève la tête.
— Comment parlent-elles ?
— Elles ne disent rien… dit Igniatius.
— Mais ?
— Mais quand je les regarde… c’est comme si… j’entendais une voix.
Lucian note cette phrase sans la comprendre. Peu à peu il comprend qu’il ne doit pas encore chercher à la comprendre. Le récit, si tenu soit-il, pourrait ici s’arrêter. Il pourrait être tenté d’expliquer… ou d’inventer. Les chemins existent. Ils sont prêts.
Mais quelque chose résiste.
Lucian le sent dans son propre regard. Les dessins déplacent légèrement les catégories. Ils introduisent un mystère parfaitement perceptible.
Alors il continue de regarder.
À force de revenir aux images, il remarque des répétitions. Non pas des motifs évidents, mais des insistances...
Ces répétitions ne forment pas encore un système. Elles dessinent une sorte de chemin fragile.
Il note: quelque chose se donne à voir… mais aussitôt, cela se défait.
Un des dessins attire son attention. Il semble venir d’ailleurs. Il ne prolonge pas, il interrompt.
Igniatius le montre.
— Celui-là… je ne le reconnais pas.
Lucian hésite et demande.
— Et pourtant ?
— Et pourtant… il est dedans, répond Igniatius.
Lucian s’arrête sur cette phrase. Il la laisse ouverte.
Et le mot “dedans” résonne dans sa tête.
Non pas comme un lieu déjà constitué, mais comme quelque chose qui se forme au moment même où il est dit. Dedans ne renvoie pas ici à un contenant préalable. Il advient avec ce qui y entre.
Mais ce qui trouble Lucian, ce n’est pas d’abord le dedans.
C’est le “il ”. “Il” est dedans. Qui est “il ”?
Lucian ne pose pas la question à voix haute. Il observe ce que fait ici ce pronom. Il ne désigne rien de stable. Et pourtant, Igniatius l’a clairement prononcé… comme si quelque chose s’était annoncé, sans qu’elle puisse être distinguée.
— Ce n’est pas moi… “il” n’est pas moi… dit Igniatius.
Il fait silence… et, brusquement ajoute:
— Mais ce n’est pas autre chose non plus.
Lucian ne corrige pas intérieurement. Il ne remplace pas « chose » par « quelqu’un ». Il suspend.
Car sur les feuilles, il le voit mieux à présent, il y a bien une figure. Elle est là, nette. La ressemblance est évidente. Elle ne demande aucun effort particulier. Elle est presque donnée. Et pourtant, Lucian ne la reconnaît pas. Pas au premier regard.
Il voit des personnages et des situations inconnues, beaucoup de répétitions. Son regard ne circule que dans ce qu’il sait déjà. Il suit ses propres chemins.
La ressemblance est là, mais elle n’entre pas dans son cheminement. Alors elle reste invisible.
Igniatius, lui aussi, ne la voit pas comme une ressemblance.
— Ça me ressemble… dit-il.
Puis, presque aussitôt :
— Mais ce n’est pas moi.
Lucian note la phrase, sans encore bien comprendre ce qui s’y joue.
Ce n’est que plus tard, il ne sait pas exactement quand, qu’il ressent que… quelque chose se déplace. Il regarde à nouveau. Ce sont les mêmes images. Rien n’a changé. Et pourtant, il voit autrement.
La ressemblance apparaît d’un coup. Non pas comme une construction, mais comme une évidence qui était déjà là… depuis le début…
Il ne la produit pas. Il la reconnaît… à retardement.
Lucian note: «au deuxième regard».
Il comprend alors que ce qu’il n’avait pas vu n’était pas caché. Ce n’était pas dissimulé. C’était hors d’atteinte du premier regard.
Le premier regard ne manque pas d’attention. Il est même souvent très attentif. Mais il est pris dans ses propres liaisons.
Le deuxième regard ne s’ajoute pas. Il déplace.
Il ne regarde pas plus… ni mieux. Il regarde autrement.
Igniatius, lui, reste dans ce premier regard qu’il prolonge. Il regarde longtemps, mais sans surprise. La ressemblance est là, évidente, et pourtant elle ne devient pas visible pour lui.
Lucian ne dit rien.
Il pourrait montrer. Il pourrait dire: «regardez, c’est vous». Ce serait vrai, d’une certaine manière.
Mais ce serait manquer ce qui se joue.
Car voir à la place d’Igniatius ne produirait pas de deuxième regard chez lui. Cela substituerait un savoir à une expérience.
Lucian écrit:
« Il y a des évidences qui ne deviennent visibles qu’au second regard. Non parce qu’elles étaient cachées, mais parce que le premier regard ne peut pas les accueillir.»
Il s’arrête.
Puis ajoute :
« Le second regard ne corrige pas le premier.
Il le transforme. »
Il revient alors à cette autre phrase d’Igniatius:
« Ce n’est pas autre chose non plus. »
Pourquoi «chose»?
Dire «quelqu’un» supposerait déjà une identité possible. Or tout, ici, résiste à cette identité.
Dire «chose», ce n’est pas réduire… c’est suspendre… la tentation de reconnaître trop vite. Suspendre l’entrée dans les catégories toutes prêtes à les accueillir,… moi…  l’autre… personne.
Igniatius reprend, lentement:
— Si je dis “quelqu’un”… ça devient quelqu’un…et ce n’est pas ça.
Lucian entend la rigueur de cette phrase.
Nommer « quelqu’un », ce serait déjà fixer.
— Mais si je dis “chose”…
Igniatius cherche.
— Ça reste ouvert.




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