(…)
Dès que la pensée rencontre l'absurde, cette rencontre signifie la fin de l'absurde.»
Maurice Blanchot, De Kafka à Kafka, folio, p.65
Si l’on conserve la lecture initiale comme un socle, et que l’on laisse maintenant les nouvelles indications agir comme un déplacement du regard, l’image se met à fonctionner comme un palimpseste visuel: rien n’est annulé, tout se reconfigure par superposition.
La planche devient bateau, mais un bateau d’un type très particulier: un frêle esquif, long, étroit, instable, presque impossible. Ce n’est plus un simple passage entre deux rives, mais une embarcation précaire portée par une vague. Une spirale d’eau s’enroulant et semblant se dérouler à l’infini pour finir par s’effondrer qui évoque à la fois le mouvement marin et le pli du temps. Le bateau ne progresse pas vraiment vers un ailleurs; il tient en équilibre fragile sur un devenir qui l’est tout autant. Cette vague n’est pas une menace directe, elle est une condition: sans elle, le bateau tomberait dans l’immobilité, avec elle, il reste toujours au bord du chavirement.
Dans ce contexte, la figure de l’homme change subtilement de statut. Il n’est plus celui qui glisse hors du monde, mais celui qui s’est assis sur la partie gauche du bateau... à droite si l'on change de point de vue... acceptant une position inconfortable. Le déséquilibre demeure, mais il devient habité. Le geste du chapeau, tête découverte, cesse d’être uniquement mondain: il prend la valeur d’un dévoilement. Se découvrir, ici, n’est pas seulement saluer, c’est consentir à une exposition. L’homme abandonne une protection symbolique au moment même où il se rend vulnérable sur une embarcation instable. Le geste reste ambigu. Il est à la fois politesse, offrande, reconnaissance, ou dépouillement volontaire. L’image laisse coexister ces sens sans les trancher.
Le chien bleu, tenu contre lui, introduit une nouvelle couche affective et symbolique. Bleu comme la nuit, comme la profondeur. Il pourrait être comme une pensée qui n’est pas encore verbalisée. Le chien n’est pas devant, il n’est pas guide, il est porté par le bras gauche, du côté du cœur. L’homme lui parle. Cela suggère que la parole ne s’adresse pas ici au monde social, mais à une présence fidèle, intermédiaire entre l’instinct et le langage. Le chien devient une figure de la pensée accompagnée, de la parole qui se cherche en parlant à ce qui écoute sans juger. Le bleu accentue cette idée: ce n’est pas un animal naturaliste, c’est un animal mental, presque onirique.
À droite du bateau, placide et stable, l’âne, et avec lui afflue toute une constellation symbolique. L’âne est traditionnellement associé à l’obstination, à la lenteur, à l’humilité, parfois à la bêtise supposée, mais aussi à une sagesse discrète, à la patience, à une endurance sans emphase. Là où le chien est tenu, l’âne est libre. Là où le chien reçoit la parole, l’âne observe. Sa position à droite, pour le lecteur, n’est pas anodine: il devient une figure de contrepoint, presque un miroir silencieux. Il ne juge pas, il n’intervient pas. Il est simplement là, stable sur le bateau ou à son bord, comme s’il savait déjà ce que l’homme est en train de découvrir.
Selon la manière dont on voit les choses, chaque manière pourrait avoir des mérites… cette pensée agit comme une clé herméneutique. L’image accepte désormais explicitement la pluralité des lectures. L’homme qui se découvre, le chien à qui l’on parle, l’âne qui est attentif, la vague qui porte: aucun de ces éléments n’impose une hiérarchie. Ce sont des régimes de rapport au monde qui coexistent. Parler, tenir, regarder, supporter, avancer sans avancer. Aucun n’est disqualifié.
Ce qui devient frappant, alors, c’est que le bateau n’unit pas seulement des figures, mais des modes d’existence. L’homme social et pensant, le chien affectif et fidèle, l’âne humble et persévérant, la vague impersonnelle et cyclique. Le bateau est trop étroit pour choisir. Il oblige à tenir ensemble ce qui, ailleurs, serait séparé. L’équilibre ne vient pas de la domination d’un point de vue, mais de leur cohabitation tendue.
Ainsi, la première lecture parlait d’une chute suspendue. La seconde introduit une navigation suspendue. Dans les deux cas, rien n’est résolu. Mais ce qui change, c’est la tonalité: on passe d’une scène de perte à une scène de traversée. Non pas une traversée héroïque, mais une traversée modeste et fragile où se découvrir n’est peut-être rien d’autre qu’accepter de voyager sans armure, entouré d’animaux qui, chacun à leur manière, savent déjà quelque chose du monde que l’homme est encore en train d’apprendre à regarder.


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