Juste avant le crépuscule et avant que nous n'ayons pu encore reconnaître les lieux de notre précédent voyage, la forêt se dressait devant nous avec cette même majesté ancienne qui semblait appartenir à un temps plus ancien que la mémoire elle-même. Je retrouvais moins un paysage qu'une disposition du monde, comme si certains lieux demeuraient présents bien avant que notre esprit ne les reconnût.
Nous avancions sans inquiétude. Il me semblait même que cette forêt exigeait de nous une forme de lenteur qui n'avait rien de volontaire. Tout y invitait moins à découvrir qu'à consentir. Les arbres immenses, les lianes suspendues, les pierres entièrement reprises par les mousses, rien n'appelait l'attention pour soi-même. Chaque chose paraissait discrètement occupée à soutenir les autres, comme si aucune n'avait reçu d'autre tâche que de contribuer à un équilibre dont l'ensemble seul possédait le secret.
À mesure que nous progressions, je cessais peu à peu de regarder les arbres isolément. Les troncs n'étaient plus des individus mais les colonnes d'une même élévation ; les racines, loin de se disputer la terre, semblaient partager un unique effort souterrain; les feuillages eux-mêmes recevaient la lumière pour mieux la redistribuer. Ce qui, ailleurs, aurait pu passer pour une accumulation presque excessive de vie révélait ici une économie d'une rigueur surprenante. Rien ne paraissait avoir été ajouté; rien ne semblait pouvoir être retranché.
Je compris alors que l'ordre véritable ne ressemble presque jamais à celui que les hommes imaginent. Il ne consiste pas à supprimer la profusion, mais à lui permettre de demeurer intelligible. Peut-être est-ce pourquoi certaines forêts me semblent plus raisonnables que bien des cités.
Les sons eux-mêmes trouvaient naturellement leur place. Le cri d'un oiseau lointain, une goutte tombant d'une branche invisible, le froissement d'un animal que nous ne verrions jamais… rien ne venait interrompre le silence. Au contraire, chacun de ces événements semblait lui appartenir. Le silence ne les précédait ni ne leur succédait… il les reliait.
Pendant longtemps, Don Carotte et moi marchâmes sans presque échanger un mot. Cette réserve ne procédait nullement d'une fatigue ou d'une distraction. Il me semblait simplement que certaines conversations, certains échanges… pour mieux dire… se poursuivent mieux lorsque personne ne parle.
Je regardai plusieurs fois mon compagnon. Rien, dans son attitude, ne paraissait différent. Pourtant je ne pouvais me défaire d'une impression étrange, aussi discrète qu'insistante. Les mêmes gestes qui, jadis, m'auraient rassuré me semblaient désormais contenir une légère distance, comme si une part de lui consentait déjà à demeurer en retrait. Je ne songeais nullement à une disparition; le mot lui-même ne me serait pas venu. J'aurais plutôt parlé d'une disponibilité nouvelle, de cette manière qu'ont parfois certains êtres d'habiter pleinement le présent tout en laissant déjà de la place à ce qui n'est pas encore.
Je me surpris alors à penser que les plus profondes transformations ne commencent peut-être jamais par un changement visible. Elles ressemblent davantage à ces lentes modifications de la lumière sous les grands arbres: rien ne paraît bouger, et pourtant, lorsqu'on lève enfin les yeux, le jour n'est déjà plus le même.
Lorsque la lune finit par percer la voûte des feuillages, sa clarté ne semblait éclairer ni le chemin ni les arbres. Elle révélait seulement que la nuit, elle aussi, faisait partie de l'équilibre du lieu. Nous poursuivîmes notre marche presque en silence, sans parler, simplement rythmée par le bruit de nos pas et les battements syncopés de nos cœurs. Ce silence, très relatif, ne séparait pas deux voyageurs… il nous précédait… Je ne savais pas encore que certains voyages commencent précisément au moment où l'on croit reconnaître le chemin.
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