lundi 5 octobre 2026

(232) L'abracadabrante histoire de l'Enfant Lune

  

Où Igniatius, sous les yeux ébaubis des perroquets, voyageant entre les mots et les images d'un livre qu'il ne connaît pas, dessine en étant emporté par ses souvenirs. Ce faisant il perd lentement le contact avec lui-même...



Carnet d'Igniatius

Je me souviens encore du moment où la lumière commençait à diminuer entre les arbres. Je serais incapable de dire si c’est là que tout a commencè. Il me semble aujourd’hui que quelque chose m’enfermait bien avant que je puisse dire quoi. Je l’ai ressenti dès la première pente, au premier bruit de l’eau entendu sous les fougères, avant même la forêt, dans ces heures où je marchais encore au grand jour. J'avais cette certitude ordinaire que mon corps m’appartenait. Mes pas allaient où je les conduisais. Les choses attendaient devant moi qu’un regard vînt les reconnaître. Puis il y a eu ce moment où le chemin s'est mis à descendre plus vite que je ne descendais moi-même. Les pierres humides et glissantes imposèrent à mes pieds une manière inhabituelle de marcher. Un bâton se trouvait subitement dans ma main sans que j’eusse gardé le souvenir de l’avoir ramassé. Cette avance légère du geste sur celui qui l’accomplissait aurait dû m’avertir. Cela ressemblait si profondément à ce qui m’arrivait depuis toujours lorsque je dessinais. Je n’avais jamais su exactement ce que les autres voulaient dire lorsqu’ils parlaient d’une idée qu’ils auraient d’abord en tête et qu’ils la mettaient en œuvre ensuite. Comme si l’image attendait quelque part qu’une main suffisamment docile vînt la transporter sur le papier. Chez moi la ligne partait, voilà tout, elle partait et j’arrivais après. Je la suivais et quelquefois je la perdais. Une seconde ligne venait à sa rencontre. Leur collision faisait naître une forme que je ne connaissais pas encore. Si l’on m’avait demandé ce que j’avais voulu dessiner j’aurais dû répondre, si j’avais pu répondre alors, que je n’en savais rien puisque le dessin avait été le moyen même de l’apprendre.

La forêt connaissait cela… Non, elle ne le connaissait pas, bien sûr, mais elle aussi, grandissait sans savoir… et le fait toujours…

Les racines sortent maintenant de la pente avec leurs grandes jointures blêmes lavées par les pluies. Elles courent au-dessus de la terre, plongent sous les roches au péril de leur vie. Elles n'y meurent point. Leur mouvement reparaît plus loin, croisant une branche basse qui descend vers le sol. La branche trouve dans l’eau son autre moitié renversée. L’eau se saisit d’elle et la restitue au ciel. Une fougère immense reprend dans ses nervures la même division, la recommence cent fois, mille fois, avec cette prodigalité insensée de la matière vivante. Sans économie elle projette ses formes partout comme si elle disposait de l’éternité pour les recommencer.

Les yeux suivent… sans plus attendre. Une ligne passe d’une racine à une ombre, de l’ombre à une fissure de pierre, de la fissure à la surface du ruisseau. Et déjà le regard est parti avant que le nom de chacune des choses ait eu le temps de fermer derrière lui la porte. Le monde court plus vite que les noms qui la poursuivent.

Le ruisseau est étroit, il suffit de deux pas pour le franchir, mais le ciel y est tombé dedans et cela change la mesure. Au-dessus, les branches se serrent au point de ne laisser presque aucune ouverture. En bas, sous les pieds, une profondeur aveuglante s’étend entre les pierres. Les yeux y descendent comme on tombe, aspirés par cette chose située au-dessous et qui pourtant vient d’en haut. Quelques feuilles noyées restent visibles sur le fond, une pierre dort dans dix centimètres d’eau. Derrière elle le ciel continue. Derrière le ciel une autre profondeur encore, de sorte que la main pourrait atteindre le fond tandis que le regard ne l’atteindra jamais.


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