dimanche 5 juillet 2026

(135) L'abracadabrante histoire de l'Enfant Lune

– Où les personnages ne succèdent pas les uns aux autres... ils deviennent progressivement capables d'habiter une même place…

– Où Lucian n'est plus seulement un voyageur...
– Qu'est-il alors?
– Il serait comme un lecteur qui voyage à l'intérieur d'une lecture. Si Don Carotte découvrait la forêt et Sang Chaud découvrait qu'une transformation était déjà en cours. Lucian, lui, découvre un lieu qui, lui, est déjà habité par des textes. La forêt n'est plus seulement une forêt...
– Qu'est-elle devenue?
– Elle est devenue une mémoire. 


Extrait du carnet de Lucian

Juste avant le crépuscule, alors que je n'avais encore reconnu aucun des lieux décrits dans les carnets, la forêt s’était dressée devant moi avec une familiarité dont je ne parvenais pas à déterminer l'origine. Rien pourtant ne m'était véritablement connu. Je n'étais jamais venu ici. Mais il arrive parfois que les lectures précèdent les paysages au point de leur donner, dès la première rencontre, le visage d'un souvenir.
Je m'arrêtai quelques instants avant d'entrer sous les arbres.
Depuis mon départ, je pensais souvent à Igniatius. Il persistait à soutenir que les dessins n'étaient pas de lui. Plus étrange encore, il semblait parfois attendre de moi un aveu que j'étais incapable de lui faire. J'avais beau lui répéter que je n'avais jamais tracé ces images, je sentais qu'aucune dénégation ne pouvait véritablement répondre à son attente. Comme si la question ne portait déjà plus sur celui qui avait dessiné, mais sur celui qui consentirait un jour à reconnaître ce qui, à travers ces dessins, cherchait depuis longtemps son auteur.
Cette pensée m'accompagnait lorsque j'entrai dans la forêt.
Je retrouvai presque aussitôt ce que Don Carotte avait appelé son architecture ancienne, puis ce que Sang Chaud avait reconnu comme une lente intelligence des relations. Les deux descriptions me revenaient sans effort, non comme des phrases apprises, mais comme deux manières différentes d'habiter un même lieu. Je compris alors qu'un paysage ne demeure jamais identique ; ce sont les regards successifs qui lui donnent peu à peu sa profondeur.
Je marchais cependant avec une certaine méfiance envers mes propres impressions. Je craignais moins de ne rien reconnaître que de reconnaître ce que j'avais simplement lu. Je m'efforçais donc d'oublier les carnets. Je voulais voir les arbres avant les mots qui les avaient déjà nommés.
Ce projet se révéla plus difficile que je ne l'avais imaginé.
Les grands troncs montaient dans une lumière de plus en plus rare. Les racines disparaissaient sous les mousses épaisses. Chaque branche semblait répondre à une autre, chaque silence trouvait sa place parmi les appels des oiseaux et les bruissements invisibles. Était-ce réellement la forêt que j'observais, ou les pages qui continuaient de travailler en moi? Je ne savais plus très bien où finissait la mémoire des textes et où commençait celle des choses. Cette hésitation ne tarda pourtant pas à s'effacer.
À mesure que j'avançais, je cessai de comparer. Les carnets ne disparaissaient pas; ils changeaient simplement de fonction. Ils ne m'apprenaient plus ce que j'étais censé voir. Ils m'apprenaient à regarder. Je songeai alors à une idée qui m'avait souvent traversé sans jamais parvenir à se formuler clairement : il est peut-être des œuvres qui ne cherchent nullement à être comprises. Elles désirent seulement produire d'autres regards. Leur véritable auteur n'est peut-être pas celui qui les écrit ou les dessine, mais celui qui, un jour, consent à voir autrement par leur intermédiaire.
Lorsque la lune apparut au-dessus de la voûte des arbres, je poursuivis ma route dans un silence qui ne ressemblait plus à celui de mon départ. J'avais quitté les carnets sans les abandonner. Ils ne marchaient plus devant moi; ils marchaient désormais avec moi. Et je compris soudain pourquoi il devenait si difficile de savoir qui, d'Igniatius ou de moi-même, suivait réellement les traces de l'autre.



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