mercredi 7 octobre 2026

(234) L'abracadabrante histoire de l'Enfant Lune


"Je pense à cette phrase, lue je ne sais où qui m’est revenue: pourquoi donc écrit-on, sinon pour échapper à la prison du moi et à ses banalités?"

Gabriel Josipovici, Moo Pak , Les nomades-Quidam éditeur, p.20


Où même nos étrangetés finissent par devenir familières.



Cahier de Félix 

“Pourquoi donc écrit-on, sinon pour échapper à la prison du moi et à ses banalités?”

J’avais mal compris cette phrase. Lue trop vite J’avais imaginé une sorte d’évasion, comme si écrire consistait à laisser derrière soi la personne que l’on est pour aller voir quelque part où il ne serait plus. Cela paraît évidemment beaucoup trop simple. Lucian demeure Lucian lorsqu’il dessine. Igniatius demeure Igniatius lorsqu’il invente. Pourtant quelque chose advient qui n’est plus réductible à ce que l’un ou l’autre savait ou voulait être. Ce n’est donc pas du moi que l’on s’échappe, mais de l’obligation de lui obéir continuellement. La prison est là. Dans cette manière que nous avons de revenir sans cesse aux mêmes chemins parce que nous les reconnaissons. C’est de ne produire que les pensées qui nous conviennent confortablement qui nous enferme.  C’est aussi de retrouver jusque dans ce qui nous étonne la confirmation discrète de ce que nous savions déjà.  C’est ce que nous répétons en croyant nous approfondir, peut-être même avec une virtuosité suffisante, pour que personne, à commencer par nous-mêmes, ne remarque que nous tournons en rond.

Un personnage peut ouvrir une porte qui n’était point prévue. Pas parce qu’il serait indépendant de son auteur, formule qui me paraît maintenant presque aussi naïve que celle qui ferait de lui sa propriété. Mais parce qu’une fois suffisamment engagé dans son existence il impose des conséquences que l’auteur n’avait pas toutes prévues. Ce geste devient une contrainte nouvelle. L’auteur ne peut plus lui faire faire n’importe quoi sans le perdre. Il doit commencer à tenir compte de lui et de son geste. Cette nécessité étrange oblige celui qui écrit ou dessine à penser depuis un lieu qu’il n’occupait pas avant de l’avoir créé. À changer, même légèrement, de point de vue. C’est peut-être ce qui est arrivé avec Pinocchio l’Autre. À force de le suivre, Igniatius et Lucian ont atteint le point où ils ne pouvaient plus continuer sous cette forme-là. Au lieu de revenir en arrière ils ont laissé le chemin continuer.

 


 

L’Enfant Lune serait né de cette fidélité paradoxale. Pas la fidélité à un personnage qu’il aurait fallu conserver, mais à ce qui lui arrivait et qui exigeait qu’il cesse précisément d’être conservé.

Je regarde maintenant son manteau trop grand, ses pieds nus, ce chapeau qui lui tombe sur le visage, et je me demande combien de ces choses ont véritablement été «choisies» par l’auteur. Qui que ce soit. La question elle-même devient presque embarrassante. Bien sûr qu’elles l’ont été, puisqu’une main les a tracées. Mais il existe peut-être un moment du travail où choisir ne signifie plus sélectionner parmi des possibilités déjà connues. Les dessins se succèdent. Certes je ne connais pas l’ordre de cette succession. Mais un dessin précédent, par son contenu, rend certaines choses nécessaires. Une maladresse devient féconde. Une forme apparue accidentellement se rend indispensable. Celui qui dessine se découvre en train de reconnaître quelque chose qu’il ne cherchait pas.

 

 




Aucun commentaire: