mardi 3 novembre 2026

(266) L’abracadabrante histoire de l’Enfant Lune


« Une nuit — il faisait un temps effroyable — les vagues abordaient par le travers. Nous étions sur le pont avec le capitaine et le timonier. Les gouttes de pluie d’orage coulaient le long des vitres du fanal et le vent ululait dans les cordages. Tout à coup une vague énorme, toute blanche d’écume dans la nuit, traversa le tillac: je fus entraîné. Je me raccrochai heureusement à une échelle de corde, et comme je remontais, crachant et soufflant comme un vieux phoque, voilà que je vis le timonier qui faisait un signe de croix: il était breton. Le capitaine, appuyé sur le bastingage, secouait la tête et haussait les épaules, en regardant la mer. Je cherchai des yeux mon ami; il n’était plus là. Je m’élançai vers le timonier; je vis qu’il marmottait une prière. Puis il tira sa grosse montre d’argent, attachée à un cordon de cuir, l’approcha du fanal, et lut péniblement le chiffre: “Il est onze heures, dit-il lentement, il nagera jusqu’à quatre heures.”»

Marcel Schwob





Où Félix croit examiner des documents de l’extérieur, mais son effort pour les comprendre risque de le faire entrer lui-même dans l’aventure. Le paquebot et la catastrophe possible ajoutent à ce glissement une dimension presque physique. Au fil d’un récit parfaitement labyrinthique, l’illégitime tentation de l’imagination, selon ses propres dires, guide peu à peu Félix au-delà de ses propres limites. C’est ainsi qu’il franchit la frontière lui permettant de comprendre comment Lucian, mais avant lui Igniatius, s’étaient retrouvés embarqués dans un voyage où les mots constituent un langage qui lui reste inconnu. Il ne sait plus tenir très bien la distance permettant de voir de loin ce qu’il prétend connaître de près… Il examine la tentation de croire que la vérité se trouve quelque part, hors de nous, déposée dans des documents dont il suffirait de retrouver la trace. Il imagine même, dans la suite des passages, un voyage par voie d'eau à la recherche de cette vérité, sans garantie qu'elle puisse finalement être obtenue. Il la voit dans un lointain qui l’attire. Il se demande aussitôt s’il ne devrait pas dire: Je la vois dans un lointain qu’il attire…


Ce qui arrive à Félix pourrait d’abord être décrit comme une difficulté de lecture. Il reçoit les lettres de Lucian, découvre à travers elles Igniatius, puis, à travers Igniatius, les personnages qui peuplent cet étrange territoire où apparaissent l’Enfant Lune, Pinocchio l’Autre, Don Carotte, Sang Chaud, les perroquets et quelques autres encore. Tout cela lui parvient souvent de seconde main, parfois de troisième ou de quatrième, et il pourrait croire, du moins su commencement, que sa tâche consiste précisément à remonter le cours de ces transmissions afin d’en déterminer l’origine. À distinguer celui qui raconte de celui qui invente. À faire la part de celui qui observe de celui qui est observé. À séparer le témoignage de la fiction et le vrai du faux.

Mais cette méthode suppose encore que Félix demeure stable face à ce qu’il lit… Or c’est précisément ce qui devient impossible. À mesure qu’il avance, la lecture cesse de lui offrir un objet qu’il pourrait disposer devant lui, comparer avec un certain recul, classer, expliquer. Ce tout, cette accumulation de points de vue, commence à agir dans la manière même dont il lit. Les hésitations de Lucian deviennent ses propres hésitations. Il le sent bien et essaie vainement de se l’expliquer. Non parce qu’il adopte les opinions de Lucian, mais parce qu’il en reproduit à son insu le mouvement. Lucian avait tenté de comprendre Igniatius en refaisant certains de ses gestes. Il dessine après lui, en voyageant sur ses traces laissées dans les dessins. Félix, dans un premier temps, observe d’abord cette conduite avec la prudence du superviseur. Puis il finit par accomplir quelque chose d’analogue. Il reprend les lettres, revient sur certains détails, trace à son tour quelques formes dans son carnet, et découvre bientôt qu’il ne sait plus très bien si ces dessins illustrent ce qu’il vient de comprendre ou s’ils sont en train de produire une compréhension dont il ne dispose pas encore. C’est alors que la lecture change de nature. Elle n’est plus seulement réception d’un récit. Elle devient un événement dans le récit lui-même.

 

 


Aucun commentaire: