vendredi 31 mai 2024

Voyages

 


 


Auguste croit que le passage de la porte basse l'a fait mourir. Il se voit maintenant comme renaissant. C'est pourquoi il aime à se retrouver dans les hauteurs du chapiteau. Pour lui c'est une sorte de paradis dans lequel il se sent léger... et prêt à tout. Cette insouciance lui donne une sorte de pouvoir... du moins en est-il persuadé... C'est de là qu'il entreprend une série de voyages...
– Regardez bien ! Voyez-vous ce verre d'eau… tout là-bas… presque à nos pieds?
 
 – Bien des années plus tard, Auguste a repris un théâtre.
Une sorte de théâtre ambulant... qui semblait l'attendre.
Du moins c'est ce qu'il a écrit dans ses cahiers.

– Ce théâtre itinérant présentait de nombreuses similitudes avec le cirque qu'Auguste et nous-même avions connu. Il pouvait être monté de façons fort différentes. De ce fait, m'a-t-il raconté, il s'adaptait parfaitement à l'espace qui était à disposition. Certes une grande partie des poteaux restaient visibles, mais la lumière ambiante était étudiée de manière à ce que le défaut devienne une qualité.
 

jeudi 30 mai 2024

Un monde allant vers…


 


 – Il est vrai que leur attitude pose problème…
– Plus que nous pourrions penser…
– Douteriez vous de notre capacité à penser?
– J’ai certains doutes, je vous l’avoue.
– Je crois qu’Auguste a perdu la raison…
– Qu’est-ce qui vous fait penser cela?
– Il est sûr d’être devenu un artiste après sa renaissance
– Comme vous y allez!
– Il a perdu pied. Il est contagieux et voit le monde à l’envers…
Comme le dit et cite  Nathalie Heinich:
– “«L’art se pose à l’intérieur de lui-même la question de sa nature et par là même devient philosophique [...] ou encore fondamentalement conceptuel et réflexif.»(Tzvetan Todorov)
C'est là, une fois de plus, un considérable changement de programme par rapport à l'art moderne ainsi que par rapport aux genres mineurs de l'art classique, qui pouvaient s'appréhender de façon essentiellement sensorielle et émotionnelle:
«Les principaux courants de l'art visuel aujourd'hui ne se préoccupent guère de formuler une interprétation du réel; encore moins, peut-être, de transmettre et de provoquer chez le spectateur l'émotion éprouvée par l'artiste?»(Boltanski)”



– Pardonnez-moi, mais je fatigue et il fait très chaud…
– C’est bien normal, pensez au lieu où nous sommes, à ce que nous sommes, à notre position et constatez à quel point le monde est lourd à porter!


mercredi 29 mai 2024

Non-sens


«Complexe est la question de «la partie pour le tout»: quand la partie est un jeu, dont se joue une partie -qui est donc répétable-, en quel sens vaut-elle pour le tout de la vie? À la rigueur, elle vaut pour tout ce qui de la vie est... répétable. Mais pour le «tout»? Il faudrait qu'il y ait là, dans cette partie, du «divin», du «souffle créateur» de vie; il faudrait que le souffle de la vie ait accepté de se diviser et de faire cette grâce incroyable de venir se trouver là, dans ce cadre, cette partie, cet étant. Or un «étant» n'engendre que s'il passe par l'être, et par le biais d'un autre «étant». Ce qui nous ramène à la question de la passe, une fois de plus; au-delà de ce qui se passe entre un joueur et l'autre. Car il est clair qu'on ne joue pas seul.»

Daniel Sibony, Le jeu et la passe, Seuil, p.61

 


 – Finalement, que s'est-il passé avec Auguste lors de son passage de la porte basse?



– Après moult tentatives... personne ne sait comment... la porte basse est devenue la porte haute. Mais n'allez point croire en une hauteur spirituelle... non, Auguste et Justin se sont retrouvé sur les hauteurs du chapiteau! Si bien que personne ne sait s’il a réellement passé la porte!.. su bien que tout était à refaire… et, comme vous pouvez l’imaginer, ce n’était point possible… Il eut fallu avoir du temps… et de temps, vous le savez déjà, il n’y avait point. Le public, bien qu’il fut sous le charme des deux équilibristes, s’impatientait quelque peu. Entre soupirs de lassitude et souffle coupé, il ne comprenait point ce qui se passait et il était partagé entre les frissons de panique et l’émerveillement devant un tel non-sens… Bien malin eût été celui qui eût pu discerner la part de maladresse de l’infinie grâce de certains de leurs mouvements…

– Et alors?

– Alors l’angoisse, dans l’urgence, a changé de camp. La folie et la mort pour un instant se chargent, par le biais du frisson et du rire, de ressusciter l’envie, la vie comme enjeu… L’être dans l’ombre, sorti de son état de chose, seul au milieu de tous, face à ce qui est mis en lumière, en secret se dresse, ouvre les yeux et ressent isolément ce que tous ensemble ressentent.
– Cela vous me l’avez déjà dit…
– Je vous l’ai dit mais nous ne sommes point les seuls qui répétons… Par ailleurs, la situation, au rythme de l’orchestre où les musiciens, suivant inconsciemment les gestes des acrobates, sans vraiment savoir comment, passaient d’une musique sombre à des légèretés sauvages, vous le verrez, ne se répète point vraiment… du moins pas exactement… et nul n’eut pu savoir que c’était exactement ce que pensaient, par intermittence, Auguste et Justin… tantôt l’un… tantôt l’autre…



mardi 28 mai 2024

Sans effort

 


Tel un tourbillon d’un bout à l’autre de lui-même, Auguste, qui n’a point encore passé le seuil de la porte basse, aussi loin que son regard puisse le porter,  ne voit rien de ce monde. Mais cela ne l’empêche point de voir ce qui ne peut être vu que par ailleurs… bien au contraire…

– C’est un crépuscule dont je ne sais qui de la nuit ou du matin se lève. Sur la crête des nuages, rien ne peut y être distingué.
La tête me tourne sans savoir qui la fait tourner...




Chaque sens de l'écriture peut être lu de façon indépendante. Chacun, selon sa position, verra ce qu'il peut. C'est pour cela qu'Auguste, sans aucun effort, multiplie les points de vue.
–  Je ressens aujourd'hui avec le plaisir des sens ce qui demain m'enchantera par le souvenir.

lundi 27 mai 2024

À sa place

 
 
"Et tous mes voyages et toutes mes ascensions:
qu’était-ce sinon un besoin et un expédient pour le malhabile?
– toute ma volonté n’a pas d’autre but que celui de prendre son vol, de voler dans le ciel !
"
 
Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra 


– Cher Auguste, me permettez-vous de vous appeler ainsi?
– J'eus préféré qu'il reste secret... mais puisque que l'acte est consommé...
–  À votre avis... ou à celui de votre maître, la joie est-elle un choix de pensée?
– À ce que je puis savoir, qui dépend autant de ce que j'ai entendu que de ce qui me passe par la tête, en raison de certaines absurdités évidentes dues aux faits de nos conditions d'existence et d'appartenance, ce n'est qu'un état que l'on ressent et qui ne se répètent jamais.
– Comme un secret?
– Oui mais pas la même sorte de secret qu'à l'instant... mais ici tout dépend...
– De quoi?
– Il existe une multitude presque infinie de secrets. Tout dépend donc de la sorte de secret qui elle-même dépend de l'ordre auquel il appartient... de ses conditions d'existence et d'appartenance... ainsi que d'une multitude de choses auxquelles nous n'avons pas accès.
– Très vaste est l'ordre des classifications issues des pensées des hommes, mais...
– Oui !?
– Mais, comment faire pour se retrouver dans cette vastitude?
– Il n'y a rien de plus simple.
– C'est-à-dire?
– C'est-à-dire qu'il faut prendre le problème à son autre bout.
– ...
– Il suffit d'y être à sa place et non de s'y chercher.

 

 

 
 
 

dimanche 26 mai 2024

Envol

  


 

– Mon intention est d'attirer votre attention
sur la notion d'âme et du silence qui la nourrit...
mais je crois qu'il temps de nous dégourdir les ailes...
– Le ciel n'attend pas...


Dans l’azur les perroquets se sont envolés. Or justement, quelqu'un vers le ciel  se tourne, malgré son masque, l'observateur attentif qui lève son regard vers lui ne devrait pas tarder à le reconnaitre.
– Je ne sais, à l'exemple de beaucoup d'autres, ce qui vers le ciel me fait lever la tête... Il y a dans le vol de ces oiseaux tant de grâce et de légèreté que j'en viens, autant qu'il est possible, à rêver que dans mon dos quelque chose se mette à pousser.

samedi 25 mai 2024

Pendant ce temps

 

« On dit que représenter a deux sens: théâtral et diplomatique. Or c'est le même: quand un pays envoie des représentants, il envoie des «acteurs», des comédiens de haute volée… qui s'ignorent comme tels; c'est plus sérieux et donc plus comique. Quant aux acteurs de théâtre, ce sont bien des représentants; pas vraiment des négociateurs -encore que... En fait, ils représentent l'autre public, dont ils jouent la partie: dans chaque pièce, ils représentent le monde dont ils émanent. Ils le présentent à nouveau, pour la première fois; chaque fois.

Il y a un désir d'être représenté; l'acteur cède à ce désir, il y accède, avec le metteur en scène qui est aussi un «acteur».

Et il y a un désir de représenter, de ne pas rester figé en soi; ne pas être la proie d'une présence sans recours; ne pas en rester au trauma, mais ne pas l'oublier. On le représente, on le laisse se présenter, encore, mais on a pris ses précautions.»


Daniel Sibony, Le jeu et la passe, Seuil




– Où êtes-vous?
 Peut-être… ici.. ou là…
– Je ne ressens aucune différence.
Comment pouvez-vous être sûr que nous sommes de l’autre côté ?
– Cela n’a aucune importance.
– Mais encore...
– Notre désir et surtout le silence des mots peuvent nous y faire accéder.

 

vendredi 24 mai 2024

Mémoire

 
 

 
 Ce qui tombe dans l'oubli le plus total, l'esprit d'Auguste ne le concevait point. La plupart du temps il était incapable de se souvenir…Incapable de se laisser guider et de se laisser aller, sans savoir ce qu’il faisait, inconsciemment ou par jeu, il mettait en œuvre sans même y penser ce qu'il savait faire de mieux: résister.
 


– Baissez-vous Monsieur Auguste...
– Baissez-vous le premier Môssieur Loyal... pour moi ce sera tout comme vous!
On le voit, Auguste n’est pas très confiant. Pour lui la porte basse induit quelque bassesse, ou pire, quelque trahison, dont il y a lieu, à l’avance de se méfier. Justin, sous le regard méfiant d’Auguste et sous la pression invisible de ceux qui attendent en silence, soucieux de la représentation à venir, n’a plus le choix, il montre l’exemple, se contorsionne avec élégance et sourire avec une distance qui souligne “l’effet de mystère”… ce qui ne rassure point l’impétrant…


jeudi 23 mai 2024

 

« Il y a pourtant une exception, célèbre, et c’est l’extraordinaire sacro bosco de Bomarzo près de Viterbe, créé, détail rarissime, au milieu d'une vraie forêt, son sol jonché de têtes monstrueuses et de silhouettes torturées par des combats singuliers ou menacées par des bêtes sauvages. Ce jardin est l'œuvre de Vicino Orsini, membre d'une vieille famille de l'aristocratie romaine, qui exerçait la carrière des armes. On vient d'avancer que ces grotesques de pierre, dont la signification précise nous avait longtemps échappé, pourraient bien être liés au grand poème épique de l'Arioste, Roland furieux, où le héros devient fou en voyant son amour repoussé. Quant à l'éléphant dont la trompe fait subir les pires outrages à un soldat romain, il a suscité des débats passionnés - Orsini ne pouvait guère avoir oublié Hannibal. Il semble à la réflexion que nous ayons là un cauchemar délibérément hétéroclite, une rhapsodie des thèmes et des mythes paiens tels que la Renaissance pouvait les résumer. Mais cette fatrasie, si elle cherche peut-être à représenter la civilisation renversée par les démons, les bêtes et les monstres du monde originel, se veut aussi récréative que terrifiante. Le visiteur saisi devant la gueule de l'enfer pouvait remarquer le changement significatif apporté à la citation de Dante: «Vous qui entrez, abandonnez toute espérance», qui à Bomarzo était devenu : «Vous qui entrez, abandonnez toute pensée.» Cette invitation à faire allègrement le vide dans son esprit se confirmait une fois la porte franchie, puisqu'on avait eu la délicate attention de dresser un buffet sur une table afin que le visiteur dégustât une collation en enfer.» 

Simon Schama, Le paysage et la mémoire,  Seuil, p.605-606

 


– Et si je m'en vais, c'est ce que je vous avais dit Auguste, et si je vous prépare une place, je reviendrai et je vous prendrais avec moi, afin que vous soyez où je serai.*
– Le problème est que je ne sais où vous êtes...
 – Calmez-vous Auguste… Je sui là devant vous. Que votre cœur ne soit point troublé... Abandonnez toute pensée… On a plus le temps...
Quand le cœur est troublé, ce n'est point sans fondement... Est-ce que je peux vous poser une question?
– Non. Je vous l'ai dit... Ici n’est pas le lieu, vous avez eu le temps d’y réfléchir pleinement, nous étions d’accord: un lieu peut en cacher un autre, il est des demeures dans la demeure... et on nous y attend!
– Voulez-vous renoncer?
– Patience, où que nous soyons je n'en sais rien... et de chemin, de lumière ou de porte, je ne vois rien... patientez, je vous en prie, dites-moi comment vous pouvez être sûr que nous serons dans la bonne demeure si dans cette demeure il en est des autres... et si le temps vous manque, eh bien, il suffirait de donner un peu de temps au temps...
– Petit prétentieux. Comment feriez-vous? On ne donne pas du temps au temps...
– Entendez-vous? La musique semble s'être arrêtée...
 
* Jean 14:3

mercredi 22 mai 2024

 Tu as appelé, tu as crié et tu as brisé ma surdité; tu as brillé, tu as resplendi et tu as dissipé ma cécité; tu as embaumé, j’ai respiré et haletant j’aspire à toi; j’ai goûté, et j’ai faim et j’ai soif; tu m’as touché et je me suis enflammé pour ta paix.»

Saint Augustin 



– Entrez… entrez… cher Auguste!
– C’est que… je n’y vois rien… Ma lanterne me brûle et j’ai froid!
– N’ayez crainte!
– Facile à dire…
– C’est que… je n’y vois rien… Ma lanterne me brûle et j’ai froid! C’est que… je n’y vois rien… Ma lanterne me brûle et j’ai froid!
– Reprenez-vous, cessez de vous répéter et faites-moi confiance!
– Facile à dire…
– Prenez mon bras et venez, vous verrez, une fois à l'intérieur, le temps ne compte plus...
Auguste fait un brusque pas en avant et se voit retenu fermement.
– Reculez, vous ne pouvez entrer que sous ma houlette...
Rien n'y fait, Auguste, par nature, n’obtempère jamais...
– Suivez la lumière, cher Justin. Et faites belle figure!
– C’est que… je n’y vois rien…
– Reculez, vous ne pouvez entrer ainsi…
Rien n'y fait, Auguste insiste encore, par jeu cette fois-ci… du moins c’est ce qu’il croit…


mardi 21 mai 2024

Fissures

 

«  De cet autre cercle, il sait seulement qu'il n'y est pas enfermé et, en tout cas, qu'il n'y est pas enfermé avec lui-même. Au contraire, le cercle qui se trace -il oublie de le dire: le trait commence seulement- ne lui permet pas de s'y comprendre. C'est une ligne ininterrompue et qui s'inscrit en s'interrompant.
Qu'il admette un instant cette trace tracée comme à la craie et certainement par lui-même —par qui autrement? ou bien par un homme comme lui, il ne fait pas de différence. Qu'il sache qu'elle ne dérange rien à l'ordre des choses. Qu'il pressente cependant qu'elle représente un événement d'une sorte particulière - de quelle sorte, il ne le sait pas, un jeu peut-être. Qu'il demeure immobile, appelé par le jeu à être le partenaire de quelqu'un qui ne joue pas...»

Maurice  Blanchot, L’entretient infini, NRF Gallimard 

 


L'esprit  est illuminé par la splendeur, tel l’œil par le soleil. 
Mais la beauté, et la force, n'ont qu'un temps.
Le cirque a trouvé refuge, mais ce refuge aussi ne peut être que provisoire. Alors, dans le cliquetis des os qui tremblent, le lourd battement des cœurs qui s’emballent et les flonflons de l’orchestre, la porte de la poésie, dans les fissures du réel, discrètement, se frotte à la mort et se fraye un chemin dans les décombres du monde…

 

lundi 20 mai 2024

L’envie


« Le corps d'un vivant est ce qui donne à la vie d'un animal sa physionomie si particulière, sa singularité. Le corps d'un vivant, ce sont des puissances corporelles. Un corps, c'est ce qu'un corps peut faire, aime faire, sait faire, désire faire. "C'est le grand prodigue en ouverture de possibilités d'existence'", écrit Baptiste Morizot. Autrement dit, le corps d'un vivant importe, il importe de manière cruciale, car un corps est une manière d'être vivant. La description anatomique de la primevère, à laquelle se livre par exemple Arabella Buckley, n'est ainsi pas seulement un passage obligé ou une entreprise de probité et de précision scientifique, mais une condition sine qua non pour saisir ce que peut être la vie de cette plante: son corps est ce qui fait sa vie. Je peux ici décaler les propos de Baptiste Morizot au sujet des animaux à ces autres vivants que sont les plantes: "En toute rigueur, un animal ne voit pas, ne configure pas le monde depuis son esprit, mais depuis son corps: c'est son corps avec ses puissances de sentir et de faire propres qui fonde sa perspective sur le monde [...].»

Estelle Zhong Mengual, Apprendre à voir, Actés sud, p.114-115
 
 

– L’angoisse, dans l’urgence, a changé de camp. La folie et la mort pour un instant se chargent, par le biais du frisson et du rire, de ressusciter l’envie, la vie comme enjeu… L’être dans l’ombre, sorti de son état de chose, seul au milieu de tous, face à ce qui est mis en lumière, en secret se dresse, ouvre les yeux et ressent isolément ce que tous ensemble ressentent.


dimanche 19 mai 2024

Îlot fugace

« Le poème, en tant que tel, ne chante pas, mais il laisse venir en lui le chant que le langage a dispersé dans les différentes langues qui le parlent et le rendent vivant. Et c'est aussi à ce titre qu'il travaille et réveille, et spécialement par ses audaces, ses obscurités, ses pertes, la mémoire que toute langue est d'elle-même: si petit soit-il, si éloigné de toute volonté de surplomb qu'il puisse être, il puise dans l'éveil de la langue à elle-même, il est la forme rendue visible et audible de cet éveil.»
 
Jean-Christophe Bailly, Naissance de la phrase, Nous, p.62

 

 
– Il est curieux de considérer qu’en certaines occasions c’est dans cet îlot fugace, précaire et nomade, l’espace du cirque, que l’on peut trouver quelque chose de stable. Une vitalité jaillissante derrière les masques et les paillettes envahit les âmes de ceux qui se sont, pour quelques instants, échappés de ce qui normalement, tout en les isolant, les apaise. 

samedi 18 mai 2024

L’obscurité


 « L'obscurité de l'annonce, le malentendu que sa parole génère chez celui qui ne l'entend pas, se retourne contre celui qui la prononce, le sépare de son peuple et de sa vie même. L'annonce se fait alors lamentation et exécration, critique et accusation, et le Royaume devient un étendard menaçant ou un paradis perdu -quelque chose, en tout cas, n'ayant plus rien d'intime et de présent. Sa parole ne sait plus annoncer: elle ne peut plus que vaticiner ou regretter.»

Giorgio Agamben, Quand la maison brûle, Rivages poche, p. 43


– Que voyez-vous?
– Je ne vois rien...
– C'est parce que vous n'y mettez pas du vôtre...
– J'ai beau essayer... je n'y arrive pas... et je n’y entends rien!

 
 
– Cela remonte à il a bien longtemps. Voyez-vous ce léger halo qui monte de l'horizon?
– Maintenant que vous me le dites. Oui... je le distingue... Mais qu'est cela?
– Un voyage... un voyage qui remonte à bien longtemps...
– Je ne sais si je dois considérer que c'était un voyage qui a eu lieu il y a bien longtemps ou si c'est un voyage qui nous amène à il y a bien longtemps...
– Les deux... vous voyez, quand vous y mettez du vôtre cela fonctionne... et cela vient…


Dans la pénombre, presque la nuit du chapiteau, personne, à considérer qu’il sache qui il est, ne pourrait s’y reconnaître…







vendredi 17 mai 2024

Cirque

 

« Ce n'est pas en pleine lumière, c'est au bord de l'ombre que le rayon, en se diffractant, nous confie ses secrets.»


Gaston Bachelard


« Les idées dérangent ce qui n’existerait pas sans elles.
(…)
Une arche n’a pas de but. Elle louvoie sur les courants, se balance sur les vagues, défie les tempêtes et ne demande qu’une chose: se sauver et sauver ce qu’elle porte à son bord.»

Robert Menasse, La capitale, Verdier poche, p.44

– Hors du temps, le chapiteau brièvement amarré, dresse sa carcasse, pointe vers le ciel ses poteaux vertigineux et par ses ouïes de velours rouge, par syncopes, respire les courants d’air et filtre les étoiles.


jeudi 16 mai 2024

Surgissement

 

« Mais d'un autre côté, il ne peut pas y avoir de bon début, parce qu'il n'existe pas de début du tout, bon ou moins bon. Car toute première phrase concevable est déjà une fin - même si cela continue après. Elle se situe à la fin de milliers et de milliers de pages qui n'ont jamais été écrites: l'histoire antérieure.
Lorsqu'on commence la lecture d'un roman, il faudrait en réalité pouvoir remonter les pages à rebours juste après la première phrase.
(...)
Mais peu importe, cela n'a aucune importance ici, cela fait partie de cette histoire antérieure que tout roman doit mettre entre parenthèses, sans quoi on finit par ne jamais commencer.»

Robert Menasse, La capitale, Verdier poche, p.15




– L'idée que le temps passe est largement répandue.
– L'avez-vous déjà vu passer ?
– Non mais j'en comprend le principe.
– Croyez-vous que nous en soyons partie prenante ou même agissante?
– Cela dépend…
– De quoi?
– Du moment… De ce qui s’est passé avant… et de ce qui se passera… après!




– De même que les points de vue se renversent... tout peut changer quand... les moments s’inversent…


– Comment cela pourrait-il se faire?
– Peu importe comment… cela se fait…
– C’est un point de vue!
– C’est exactement cela… Cela dépend de comment nous voyons les choses… mais… pas uniquement cela… Il y ce que nous percevons…
– Et ce que nous ne percevons pas! C’est logique!
– En chaque mouvement se développe une logique, mais à tout moment peut surgir, par une imprévisible impulsion, un nouveau commencement… qui, d’un autre point de vue, est lui aussi logique…


mercredi 15 mai 2024

Sans fin


« Il n’est pas obligatoire qu'il existe des liens réels entre les choses, mais sans eux tout se désagrégerait.»

Robert Menasse, La capitale, Verdier poche
 

– Auguste, dans une langue qui n’est plus la sienne, de sa vie au cirque, enfin  sans frein et sans fin se souvient…
 
 


Au sommet des branches sans fin, un arbre flotte sur des vagues de fleurs lumineuses. Une couronne d'épines danse dans le sombre voile de minces nuages, blancs par intermittence, dérivant comme les vagues de la mer. La lumière tourne à ciel ouvert dans la nuit. Laissez dériver vos esprits fugitifs, nageurs sans crainte, et que s'éloignent dans le tourbillon sombre vos alertes pensées…

mardi 14 mai 2024

Devant nous

 
« Nous voyons, de cette rive si pure, toutes les choses humaines et les formes naturelles mues selon la vitesse véritable de leur essence. Nous sommes comme le rêveur, au sein duquel, les figures et les pensées bizarrement altérées par leur fuite, les êtres se composent avec leurs changements. Ici tout est négligeable, et cependant tout compte. Les crimes engendrent d'immenses bienfaits, et les plus grandes vertus développent des conséquences funestes: le jugement ne se fixe nulle part, l'idée se fait sensation sous le regard, et chaque homme traîne après soi un enchaînement de monstres qui est fait inextricablement de ses actes et des formes successives de son corps. Je songe à la présence et aux habitudes des mortels dans ce cours si fluide, et que je fus l'un d'entre eux, cherchant à voir toutes choses comme je les vois précisément maintenant. Je plaçais la Sagesse dans la posture éternelle où nous sommes. Mais d'ici tout est méconnaissable. La vérité est devant nous, et nous ne comprenons plus rien.»

Paul Valéry, Eupalinos ou l’architecte 
 


– Sommes-nous uniquement dépendant de notre maître?
– Nous le sommes certainement, mais pas uniquement... Si personne ne répète ce que nous disons... ou ne s'intéresse à nous, alors nous disparaissons...


lundi 13 mai 2024

En voyage




“Alexandre d'Aphrodise, au moment de commenter la conception de l'intellect séparé qu'Aristote développe dans le De anima, définit l'intellect par l'adverbe thyrathen, «à la porte» (du grec thyra, porte).
Cela implique que même la pensée est quelque chose comme une porte, que celui qui pense fait avant tout l'expérience d'un dehors et d'une extériorité. Pour Alexandre ce seuil est celui dans lequel l'individu s'unit à l'intellect agent qui le dépasse et le transcende; pour nous, comme le suggère Hannah Arendt dans son livre sur Eichmann, il s'agit plutôt d'une zone de suspension, dans laquelle le discours incessant des images et des mots convenus se trouve interrompu l'espace d'un instant. Et, par l'arrêt de la pensée sur ce seuil, quelque chose comme un dehors, un espace de liberté devient possible.”

Giorgio Agamben, Quand la maison brûle, Rivages, page 33-34
 
 


– Notre maître nous a-t-il abandonné?
– Non… il voyage…
– Où cela?
– À Venise…

dimanche 12 mai 2024

Un bien étrange roi

 


 

– Si j'en crois le document que vous donnez à voir, il me semble vous reconnaître...


 

Personne ne peut l'entendre, mais Auguste et Justin se parle souvent.

– Il nous arrive de penser, ce qui est déjà remarquable. Mais penser que sans aucune raison, un souvenir se mette à rôder dans les tiroirs de notre esprit, voilà qui l'est encore plus. Il se pourrait, cependant, qu'une raison qui ne se présente point comme telle soit à l'origine de telle pensée...
– Un jour ou l’autre arrive l'instant où nous parvenons à saisir que tout ce qui nous est advenu dans notre existence n’avait pour seule cause que notre désir.
– Ainsi, aujourd'hui, je peux lire dans le miroir de tes yeux que je serai roi.
– Je suis, dès maintenant, puisque tel est "mon" désir, le premier des «Rois Sacripants».
Qui pourrait être l'être qui pense ainsi...

 

Si nous en croyons les carnets d'Auguste, dont je vous ai parlé il y a peu, le passage d'auguste Perroquet fut, de très loin, si ce n'est le plus remarquable, du moins le plus spectaculaire. La raison en est certainement le but poursuivi. C'est le seul qui fut projeté pour faire partie du spectacle.

 

samedi 11 mai 2024

 

 

 

 






Bien des jours passent.
Auguste et Justin, dans les hauteurs aiment à se retrouver.
Tout comme leurs maîtres disparus ils échangent quelques souvenirs.
– Comme le disaient nos maîtres, les souvenirs changent autant qu'ils sont changés.


– La saisie du mystère varie selon la qualité de l'âme...
– Cher Auguste, ne vous déplaise, vous avez beau dire... je me dois d’insister, les perroquets transmettent en répétant...
– ... ce qui sans eux serait perdu.
– Il n'empêche, je ne crois pas qu'il faille sans autre répéter ce que nous entendons. Il me semble que la réflexion n'est pas chose superflue. Remarquez, il arrivait à mon maître de ne point seulement me demander de mémoriser, il me posait aussi des questions. Ce qui, me disait-il favoriserait, le moment venu, l'apparition d'une certaine forme de jugement...
– Vous voilà juge, aujourd'hui!
 – Ce n'est pas dans ce sens là que la chose était dite et si ce n'est par malice, c'est donc par manque d'enseignement que vous vous fourvoyez. Reprenons...
– Oui, reprenons. Dites -moi quelle genre de question vous posait-il?
– Il me demandait si je connaissais ce qui, en lui-même, possède le présent, le passé et le futur...
– Et que lui avez-vous répondu?
– Rien.
– Vous avez répondu: rien!
– Non, je n'ai rien répondu. J'ai fait silence.
– Ah oui! Ce célèbre silence que vous aviez commencé d'expliquer sans jamais savoir finir.
– Vous vous trompez, ce n'est pas que je ne sache pas, mais "la saisie du mystère varie selon la qualité de l'âme"...
– Vous répétez là...
– Non, monsieur, je cite... (lien)
– Et quelle différence faites-vous entre citer et répéter?
– Je mets une intention dans la répétition.
– Et quelle est cette intention.
– Mon intention est d'attirer votre attention sur la notion d'âme et du silence qui la nourrit... mais je crois qu'il temps de nous dégourdir les ailes...
– Le ciel n'attend pas...

 

vendredi 10 mai 2024

Caravane

 

 

Les chiens aboient.
Un inconnu rôde.
La caravane est retardée

 

L’homme qui rôde

 

« … si l'on était convaincu de la réalité du changement et si l'on faisait effort pour le ressaisir, tout se simplifierait. Des difficultés philosophiques, qu'on juge insurmontables, tomberaient. Non seulement la philosophie y gagnerait, mais notre vie de tous les jours, je veux dire l'impression que les choses font sur nous et la réaction de notre intelligence, de notre sensibilité et de notre volonté sur les choses en seraient peut-être transformées et comme transfigurées. C'est que, d'ordinaire, nous regardons bien le changement, mais nous ne l'apercevons pas. Nous parlons du changement, mais nous n'y pensons pas.
Nous disons que le changement existe, que tout change, que le changement est la loi même des choses : oui, nous le disons et le répétons; mais ce ne sont là que des mots, et nous raisonnons et philosophons comme si le changement n'existait pas.»

Henri Bergson, La perception du changement, Conférences faites à l’Université d’Oxford les 26 et 27 mai 1911

 
 

 
Pendant que la caravane du cirque était retardée, inlassablement tout le monde répétait.




Les perroquets aussi.
– Est-ce que c'est nous sur l'image?
– En douteriez-vous?
– C'est qu'ils me paraissent bien jeunes... 
– Vous n’avez pas vraiment changé… vous rougissez légèrement!
– C'était il y a bien longtemps...
– Que répétait Auguste?
– Il répétait un nouveau numéro.
Cela ne lui ressemble pas vraiment.
– C'était avant... 
– Quand cela s'est-il produit?
– Il était, lui aussi, encore bien jeune...
– Quelques jours avant qu'il disparaisse.
– C'est normal. Auguste est beaucoup plus secret qu'il n'y parait.
– Croyez-vous qu'il y ait un lien avec sa disparition et avec toutes celles qui se produisirent?
– C'est une possibilité que je n'exclurais pas.
– C'est aussi ce que demande l'homme qui rôde. Je l'ai entendu... Il pose tout un tas de questions.
– À qui?
– À tout le monde.
– Qui est-il?
– Un amateur d’énigmes… sûrement…