dimanche 16 août 2026

(175) L’abracadabrante histoire de l’Enfant Lune


“La mer, d’un vert profond, resplendissait alors sur un large secteur, directement frappé par la lumière radieuse. Le vent ne passait plus que par folles volées, qui galonnaient d’une légère écume la crête des lames, et les basses voiles furent larguées. 
À proprement parler, même, ce n’était plus en véritables lames que se soulevait la mer, mais seulement en longues ondulations, qui berçaient doucement le steamer.”

Jules Verne, L’École des Robinsons





Il existe aussi des rivières qui ne connaissent aucune rive. Elles traversent les océans avec une fidélité qui étonne davantage encore que leur puissance. Elles changent de profondeur, de largeur, de température; pourtant elles demeurent elles-mêmes. Elles portent avec elles une mémoire que rien n'écrit et que tout transporte.
Où Don Carotte, sûr de reconnaître ce qu’il n’a pourtant jamais rencontré, ne se soucie plus de ce qui jusque là l’avait guidé…

Journal de Don Carotte

À certains endroits, l'eau descend comme si le ciel lui-même s'était inversé. Ailleurs, elle remonte des profondeurs avec une lenteur qui rappelle celle d'une respiration durant le sommeil. Rien ne se précipite. Les mouvements les plus décisifs sont souvent ceux que rien ne distingue d'une immobilité prolongée.
Il suffit parfois qu'une montagne sous-marine, invisible depuis la surface, infléchisse un courant pour que celui-ci engendre derrière elle de vastes tourbillons. Ils naissent, persistent durant des mois, parfois des années, avant de disparaître sans avoir laissé d'autre trace que le déplacement d'une eau devenue légèrement différente.
Les nuages accomplissent au-dessus de la mer un travail qui ressemble au leur. Là aussi, les différences de température mettent l'air en mouvement. Là aussi, l'invisible construit des architectures mouvantes. Les ascendances répondent aux descentes; les masses chaudes rencontrent les masses froides; les frontières se déplacent sans cesse. Entre le ciel et l'océan se poursuit une même conversation, comme si la pesanteur avait simplement changé de direction.
Parfois, lorsque les courants accélèrent au voisinage d'un relief que personne ne voit, les particules les plus fines se soulèvent et demeurent longtemps suspendues dans l'eau. Rien n'explose. Rien ne se brise. Une lente tempête commence pourtant. Elle ne possède ni vent ni horizon. Elle avance comme avancent les poussières du désert lorsqu'elles oublient le sol qui les portait. Ce ne sont plus des grains de sable emportés par l'air, mais une eau devenue momentanément visible parce qu'elle transporte ce qui, quelques instants auparavant, reposait dans son silence.
Alors il devient difficile de savoir ce qui se déplace. Est-ce l'eau qui entraîne la matière? Ou la matière qui révèle enfin le mouvement de l'eau? Les nuages ne rendent-ils pas visible un vent qui, sans eux, demeurerait invisible? Les dunes elles-mêmes ne sont-elles pas le dessin provisoire d'un souffle qui les dépasse?
Peut-être les profondeurs n'ont-elles jamais été obscures. Peut-être sont-elles seulement le lieu où les mouvements cessent d'avoir besoin de lumière pour exister. Là, le monde ne se montre presque plus; il circule. Et cette circulation, si lente qu'elle paraît parfois antérieure au temps lui-même, continue de relier les océans comme une respiration dont chaque goutte ne connaîtrait qu'un fragment, tandis que l'ensemble, silencieusement, compose depuis des millions d'années un seul et même corps.


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