dimanche 2 août 2026

(164) L'abracadabrante histoire de l'Enfant Lune

 
Où Don Carotte, dans le rythme même des événements, découvre, émerveillé et terrifié, que ce qu'il croyait observer est en train de l'observer lui aussi. 
 
 

Carnet de Don Carotte 
 
J'avais quitté le rivage avant le lever du soleil avec l'intention de gagner l'une des hauteurs de l'une de ces îles où l'on se perd. Non que j'espérasse y découvrir quelque chose de précis. Je me suis depuis longtemps aperçu que les choses les plus importantes ne consentent presque jamais à se montrer à celui qui les cherche. Elles préfèrent surprendre celui qui, ayant renoncé à les poursuivre, leur laisse enfin la possibilité de venir jusqu'à elles. Le ciel était d'une limpidité presque inquiétante. La mer, d'ordinaire si prompte à multiplier les nuances, semblait avoir choisi de n'en conserver qu'une seule, comme si elle eût décidé de retenir en elle-même toutes les autres. Rien ne paraissait devoir troubler cette immobilité. Pourtant, avant même que mon regard n'ait quitté les falaises les plus proches, je sentis que quelque chose avait changé. L'île qui se dressait en face de moi ne ressemblait plus à celle que j'avais aperçue la veille. Les pentes de basalte, dont la nudité semblait jusque-là défier le temps lui-même, s'étaient couvertes d'une végétation si abondante qu'il devenait difficile de croire qu'une seule nuit eût pu suffire à son apparition. Les herbes montaient jusqu'aux éboulis. Des fougères s'accrochaient aux fissures de la roche. Des lianes descendaient déjà des corniches. Ici et là, de jeunes arbres, dont je n'aurais su dire s'ils étaient nés quelques heures plus tôt ou plusieurs années auparavant, donnaient à l'île une profondeur qu'elle semblait n'avoir jamais possédée. Je demeurai longtemps sans bouger et sans la moindre pensée... Comme si la floraison de l'île voisine avait eu pour conséquence la désertion de mon esprit... J'avais cessé de penser. J'essayais seulement de laisser mes yeux accepter ce qu'ils voyaient.
Je me souvenais alors de quelques récits retrouvés au hasard de mes voyages, manuscrits incomplets, journaux abandonnés, feuillets sans commencement dont plusieurs évoquaient, presque distraitement, ces brusques apparitions de végétation. Aucun ne s'y arrêtait vraiment. L'un parlait de fougères surgies avant l'aube... un autre décrivait des arbres dont personne n'avait assisté à la croissance... un troisième ne semblait rien connaître de tout cela et décrivait les mêmes îles comme si elles n'avaient jamais porté autre chose que la pierre, le vent et les oiseaux de mer. Je m'étais d'abord cru en présence de témoignages imparfaits. Avec le temps, une autre idée avait commencé à me visiter.
Se pourrait-il que leur infidélité ne venait point d'eux-même. Peut-être appartenait-elle à l'Archipel lui-même.
Cette pensée ne m'avait jamais quitté tout à fait lorsque je remarquai la fumée.
Elle ne s'élevait pas d'un point précis. Elle semblait sortir de toute l'épaisseur de cette végétation soudaine, comme si les flammes ne s'étaient pas propagées d'un arbre à l'autre mais étaient nées simultanément en une multitude d'endroits invisibles. Je distinguais encore mal l'incendie lui-même; pourtant la fumée montait déjà avec une telle puissance qu'elle donnait l'impression de soutenir le ciel. J'attendis, les yeux picotant et presque irrités dejà, que le vent l'emportât vers le large. Mais le vent ne faisait plus ce qu'il avait toujours fait. Je ne saurais dire à quel moment je compris que ce n'était plus lui qui conduisait le feu.
C'était le feu qui semblait désormais conduire le vent. Les bouffées d'air qui me parvenaient n'avaient plus rien de cette respiration régulière que la mer impose d'ordinaire aux îles. Elles changeaient brusquement de direction, s'interrompaient, revenaient, retombaient comme si une autre atmosphère était lentement en train de prendre place à l'intérieur de la première. Je n'avais pas besoin de connaître les raisons d'un tel bouleversement pour sentir que quelque chose, sur cette île pourtant séparée de la mienne par plusieurs milles de mer, était déjà en train de modifier jusqu'à l'air que je respirais. Je levai les yeux. La colonne de fumée ne cessait de grandir. Elle ne montait pas seulement. Elle attirait à elle le ciel tout entier. 


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