« La mémoire croit avant que le savoir ne se souvienne. Elle croit plus longtemps que le souvenir ne se rappelle, plus longtemps même que le savoir ne s’interroge.»
Faulkner, Lumière d’août
Où la vie se révèle comme une suite ininterrompue de soubresauts, de mémoires et mensonges qui, se mariant avec félicité et ne cessant à l’infini de se tromper… se retrouvent souvent en de nouveaux commencements…
Il faudrait peut-être commencer par se méfier de ce mot de suite… et plus encore de tout qui s’y ajoute… et paraît promettre un ordre là où il ne désigne peut-être que le fait, beaucoup plus modeste et beaucoup plus extraordinaire, que quelque chose vient après quelque chose, sans que rien nous assure que cet après en soit la conséquence, l’accomplissement, la punition ou même le descendant légitime… Car la vie, si elle possède une continuité, ne semble guère avoir reçu avec elle l’obligation de nous en fournir le plan, et nous avançons dans cette continuité comme quelqu’un qui, ayant trouvé sur une plage quelques planches, une corde, un morceau de voile et, pourquoi pas, la tête de bois usée d’une marionnette décapitée, conclurait avec une assurance admirable qu’il tient désormais entre ses mains les plans d’un navire… ou d’une histoire terre-à-terre qui nous mènerait à bon port…
Ce quelqu’un, loin du quelconque, tient pourtant quelque chose. Et c’est déjà beaucoup. Car le soubresaut n’est pas l’interruption de la vie… il est peut-être sa manière la plus élémentaire de continuer. Le cœur lui-même, ce petit théologien, tout de muscles et de nerfs vêtu, qui ne nous demande jamais notre avis, ne sait vivre qu’en recommençant ce qu’il vient d’achever.. Il se contracte, se relâche, se remplit, bon ou mauvais, de ce qu’il devra aussitôt chasser, et cette fidélité à l’inconstance suffit provisoirement à nous maintenir parmi les vivants. Nous voudrions que vivre soit tenir. Notre corps, avec une insolence assez ancienne pour être pardonnée, nous enseigne que tenir consiste souvent à lâcher et à reprendre.
La mer ne procède pas autrement.
Ce que nous appelons son calme n’est que l’insuffisance de notre regard. Sous cette surface que nous déclarons immobile parce qu’elle a eu la courtoisie de ne pas nous renverser, des masses d’eau glissent, plongent, remontent, se rencontrent, se contournent ; les différences de température et de densité déplacent lentement des immensités que nul spectacle ne vient nécessairement signaler à celui qui regarde depuis la rive. Une eau en porte une autre, qui la pénètre sans exactement s’y perdre, tandis qu’une troisième, plus froide ou plus salée, descend sous elles comme une mémoire trop lourde qui aurait trouvé, non pas la paix, mais sa profondeur.
Peut-être nos mémoires se déplacent-elles ainsi.
Nous parlons volontiers de la mémoire comme d’un lieu où quelque chose aurait été conservé. Quelle étrange confiance dans les magasins! La mémoire n’entrepose pas le passé: elle le remet en circulation. Chaque souvenir qui remonte traverse les eaux présentes, en reçoit la température, la lumière, les courants, et celui qui revient n’est déjà plus celui qui était descendu. Il s’est chargé de sels étrangers, il a longé des fonds dont nous ignorions l’existence, il a rencontré d’autres souvenirs avec lesquels, dans cette obscurité où notre conscience ne descend qu’épisodiquement et toujours fort mal équipée, il a contracté des alliances douteuses.
C’est ici que le mensonge entre en scène.
Il entre d’ailleurs sans frapper, ayant depuis longtemps les clefs de la maison.
Mais il faudrait lui rendre cette justice… il n’est pas toujours l’ennemi de la vérité. Il arrive même que la vérité, cette grande dame sévère que nous imaginons vêtue de blanc et marchant droit, soit obligée, pour traverser notre existence, d’emprunter les vêtements beaucoup plus commodes du mensonge. Nous nous racontons ce qui nous est arrivé… aussitôt que nous le racontons, nous choisissons, déplaçons, rapprochons, oublions, inventons peut-être une causalité là où il n’y avait qu’une rencontre, puis nous nous souvenons de notre récit et bientôt le récit devient lui-même un événement de notre passé.
Ainsi le mensonge ne vient-il pas nécessairement après la mémoire pour la corrompre. Ils naissent presque ensemble. Ils sont de la même eau. Et leur mariage, comme tous les mariages heureux, repose peut-être sur un malentendu suffisamment profond pour durer…
La mémoire dit au mensonge: je te reconnais… et le mensonge lui répond… moi aussi.
Aucun des deux ne sait exactement qui il vient d’épouser. C’est pourquoi ils peuvent se marier avec félicité. La félicité, ici, ne signifie pas qu’ils disent vrai; elle signifie qu’ils produisent. De leur union naissent ces créatures étranges que nous appelons notre enfance, notre histoire, nos fidélités, nos blessures, nos remords, parfois même nos convictions, et dont nous découvrons avec stupeur, vingt ou cinquante années plus tard, qu’elles possèdent des traits qui ne ressemblent ni tout à fait au père ni tout à fait à la mère.
Mais il y a davantage… ils ne cessent à l’infini de se tromper. Et le verbe est admirablement perfide, puisque se tromper signifie commettre une erreur autant que tromper l’autre ou se tromper soi-même… de sorte que mémoire et mensonge vivent dans une infidélité réciproque qui est précisément ce qui les empêche de se figer. La mémoire trahit le mensonge qu’elle avait adopté; le mensonge rectifie parfois, sans le savoir, une mémoire devenue trop sûre d’elle-même; quelque chose que nous avions tenu pour certain se fissure, quelque chose que nous avions déclaré faux recommence à respirer, et voici qu’au milieu de ce petit désastre domestique apparaît une ouverture.
Le pire n’est pas toujours sûr.
Le meilleur non plus, ce qui est moins consolant mais philosophiquement plus propre.
Car rien ne garantit que cette ouverture soit une délivrance. Elle est seulement une possibilité de mouvement, et c’est déjà ce qui la distingue de la tombe, encore que la tombe elle-même, si nous consentons un instant à la regarder avec les yeux de la matière plutôt qu’avec ceux du propriétaire du corps, soit un lieu fort occupé où rien ne semble respecter longtemps l’immobilité que nous attribuons aux morts.
Tout se transforme parce que rien ne sait parfaitement rester ce qu’il est.
Le feu nous l’apprend avec une brutalité supérieure.
Nous le regardons monter et nous disons platement: le feu monte. Mais ce qui monte avec lui est davantage que la flamme. L’air chauffé devient ascendance, entraîne vapeur, particules, fumées, et si l’incendie est assez vaste, assez violent, assez obstiné dans son travail terrestre, il fabrique au-dessus de lui les conditions atmosphériques d’une autre puissance… la convection s’organise, le nuage naît du feu, grandit de ce qui le nourrit, jusqu’à devenir parfois pyrocumulonimbus, architecture météorologique engendrée par la destruction, colonne monstrueuse dans laquelle les courants ascendants appellent leurs contre-courants, où l’eau issue de la chaleur peut retourner vers la terre, où la foudre peut naître de l’incendie et quelquefois rallumer ailleurs ce dont elle est née.
Voilà une généalogie dont aucune famille ne voudrait faire graver l’arbre au-dessus de la cheminée.
Le feu engendre le nuage.
Le nuage engendre la foudre.
La foudre engendre le feu.
Et celui qui demanderait lequel des trois a commencé poserait sans doute une question raisonnable à laquelle le monde, qui n’a jamais promis d’être raisonnable dans les mêmes termes que nous, pourrait répondre en recommençant à brûler.
Il y a dans cette circulation quelque chose qui ressemble terriblement à notre vie intérieure.
La mer ne procède pas autrement.
Ce que nous appelons son calme n’est que l’insuffisance de notre regard. Sous cette surface que nous déclarons immobile parce qu’elle a eu la courtoisie de ne pas nous renverser, des masses d’eau glissent, plongent, remontent, se rencontrent, se contournent ; les différences de température et de densité déplacent lentement des immensités que nul spectacle ne vient nécessairement signaler à celui qui regarde depuis la rive. Une eau en porte une autre, qui la pénètre sans exactement s’y perdre, tandis qu’une troisième, plus froide ou plus salée, descend sous elles comme une mémoire trop lourde qui aurait trouvé, non pas la paix, mais sa profondeur.
Peut-être nos mémoires se déplacent-elles ainsi.
Nous parlons volontiers de la mémoire comme d’un lieu où quelque chose aurait été conservé. Quelle étrange confiance dans les magasins! La mémoire n’entrepose pas le passé: elle le remet en circulation. Chaque souvenir qui remonte traverse les eaux présentes, en reçoit la température, la lumière, les courants, et celui qui revient n’est déjà plus celui qui était descendu. Il s’est chargé de sels étrangers, il a longé des fonds dont nous ignorions l’existence, il a rencontré d’autres souvenirs avec lesquels, dans cette obscurité où notre conscience ne descend qu’épisodiquement et toujours fort mal équipée, il a contracté des alliances douteuses.
C’est ici que le mensonge entre en scène.
Il entre d’ailleurs sans frapper, ayant depuis longtemps les clefs de la maison.
Mais il faudrait lui rendre cette justice… il n’est pas toujours l’ennemi de la vérité. Il arrive même que la vérité, cette grande dame sévère que nous imaginons vêtue de blanc et marchant droit, soit obligée, pour traverser notre existence, d’emprunter les vêtements beaucoup plus commodes du mensonge. Nous nous racontons ce qui nous est arrivé… aussitôt que nous le racontons, nous choisissons, déplaçons, rapprochons, oublions, inventons peut-être une causalité là où il n’y avait qu’une rencontre, puis nous nous souvenons de notre récit et bientôt le récit devient lui-même un événement de notre passé.
Ainsi le mensonge ne vient-il pas nécessairement après la mémoire pour la corrompre. Ils naissent presque ensemble. Ils sont de la même eau. Et leur mariage, comme tous les mariages heureux, repose peut-être sur un malentendu suffisamment profond pour durer…
La mémoire dit au mensonge: je te reconnais… et le mensonge lui répond… moi aussi.
Aucun des deux ne sait exactement qui il vient d’épouser. C’est pourquoi ils peuvent se marier avec félicité. La félicité, ici, ne signifie pas qu’ils disent vrai; elle signifie qu’ils produisent. De leur union naissent ces créatures étranges que nous appelons notre enfance, notre histoire, nos fidélités, nos blessures, nos remords, parfois même nos convictions, et dont nous découvrons avec stupeur, vingt ou cinquante années plus tard, qu’elles possèdent des traits qui ne ressemblent ni tout à fait au père ni tout à fait à la mère.
Mais il y a davantage… ils ne cessent à l’infini de se tromper. Et le verbe est admirablement perfide, puisque se tromper signifie commettre une erreur autant que tromper l’autre ou se tromper soi-même… de sorte que mémoire et mensonge vivent dans une infidélité réciproque qui est précisément ce qui les empêche de se figer. La mémoire trahit le mensonge qu’elle avait adopté; le mensonge rectifie parfois, sans le savoir, une mémoire devenue trop sûre d’elle-même; quelque chose que nous avions tenu pour certain se fissure, quelque chose que nous avions déclaré faux recommence à respirer, et voici qu’au milieu de ce petit désastre domestique apparaît une ouverture.
Le pire n’est pas toujours sûr.
Le meilleur non plus, ce qui est moins consolant mais philosophiquement plus propre.
Car rien ne garantit que cette ouverture soit une délivrance. Elle est seulement une possibilité de mouvement, et c’est déjà ce qui la distingue de la tombe, encore que la tombe elle-même, si nous consentons un instant à la regarder avec les yeux de la matière plutôt qu’avec ceux du propriétaire du corps, soit un lieu fort occupé où rien ne semble respecter longtemps l’immobilité que nous attribuons aux morts.
Tout se transforme parce que rien ne sait parfaitement rester ce qu’il est.
Le feu nous l’apprend avec une brutalité supérieure.
Nous le regardons monter et nous disons platement: le feu monte. Mais ce qui monte avec lui est davantage que la flamme. L’air chauffé devient ascendance, entraîne vapeur, particules, fumées, et si l’incendie est assez vaste, assez violent, assez obstiné dans son travail terrestre, il fabrique au-dessus de lui les conditions atmosphériques d’une autre puissance… la convection s’organise, le nuage naît du feu, grandit de ce qui le nourrit, jusqu’à devenir parfois pyrocumulonimbus, architecture météorologique engendrée par la destruction, colonne monstrueuse dans laquelle les courants ascendants appellent leurs contre-courants, où l’eau issue de la chaleur peut retourner vers la terre, où la foudre peut naître de l’incendie et quelquefois rallumer ailleurs ce dont elle est née.
Voilà une généalogie dont aucune famille ne voudrait faire graver l’arbre au-dessus de la cheminée.
Le feu engendre le nuage.
Le nuage engendre la foudre.
La foudre engendre le feu.
Et celui qui demanderait lequel des trois a commencé poserait sans doute une question raisonnable à laquelle le monde, qui n’a jamais promis d’être raisonnable dans les mêmes termes que nous, pourrait répondre en recommençant à brûler.
Il y a dans cette circulation quelque chose qui ressemble terriblement à notre vie intérieure.

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