jeudi 5 novembre 2026

(268) L’abracadabrante histoire de l’Enfant Lune


" « Je voulais tâcher d'écrire ces choses pour moi, mais je n'en ai pas le coeur. A toi, je puis les dire; elles sont mal dites, mais garde-les moi tout de même - elles me serviront de journal et j'espère qu'elles te feront vivre un peu de ma vie.»

La lettre permet une conversation à distance qui atténue la dure séparation; en même temps elle déroule d'une écriture nette et précise le récit journalier, rédigé sans reprise au plus près possible des impressions et des péripéties, au rythme des choses vues.

Quand le temps et les forces manquent à Marcel Schwob pour tenir son journal divisé en lettres amoureuses, il s'en excuse auprès de Marg; il n'oublie pas de saluer les proches de sa femme et les pups, ses chiens miniatures qui l'attendent; et revenant fourbu d'un temple où il a failli se perdre dans la jungle de Ceylan, il se préoccupe de la solitude de Marguerite et de ses succès théâtraux qui tardent.

Marcel Schwob aime passionnément la mer: tandis que les passagers commencent à gémir sur la longueur de la traversée, le ciel et l'eau surtout, «ondoyante et diverse», ne peuvent le lasser. Il essaye d'en noter les couleurs et les nuances fugitives - les mots parfois manquent; il cherche à peindre les couchers de soleil, toujours autres, la violence chatoyante ou la solitude morne des paysages marins, les monts funèbres d'Afrique ou d'Arabie, les lumières phosphorescentes qui révèlent la vie des profondeurs, et les feux des navires comme des apparitions nocturnes. Il se réjouit de rencontrer

M. Alexandre, qui a fréquenté Courteline et «apprécie la nuance d'un nuage et les radieuses teintes de la mer et du ciel». Equitablement il ne néglige pas les imbéciles du bord, car leur sottise «satisfait l'imagination»."


Bernard Gauthier, L’île du doute,

https://www.larevuedesressources.org/L-ile-du-double.html

 

 

Où Félix se préoccupe de la solitude qui guette par devers-lui… Ce qu’il découvre  lui offre une autre manière de se questionner.

  


– Questionne-t’il…
– … ou se questionne-t’il?
– Telle est la question…


Carnet de Félix

Depuis quelque temps, une présence étrange m’accompagne lorsque j’écris. Je serais bien incapable de dire si elle se trouve devant ou derrière moi. Elle n’a pas de visage, ne se trouve pas dans la pièce et n’appartient à aucune des personnes figurant dans les lettres et les images qui s’accumulent autour de mon carnet. Je la sens parfois s’approcher au moment même où j'écris une phrase. Celle-ci, je le sens peu à peu, cesse de m’appartenir. C'est étrange, je le sais.  Elle poursuit son mouvement au-delà de ce que j’avais voulu lui faire dire. Elle ménage, quelque part dans sa trajectoire, une place pour quelqu’un que je ne connais pas.

Je pourrais appeler cela un lecteur, bien sûr. Aussitôt je regrette d’avoir prononcé ce mot tant il paraît désigner clairement ce qui ne l’est pas. Ce que j’écris devrait être entièrement tourné vers Lucian. Je le sais. Un lecteur serait une sorte de passager clandestin. Il serait quelqu’un placé au-delà de moi. Au bout de ce que j’écris. Il attendrait que la phrase soit terminée pour la recevoir. Tandis que ce que je commence à éprouver ressemble plutôt à une présence qui agirait déjà sur l’écriture avant même qu’elle soit lue. Et cela non par quelque mystérieuse anticipation. Écrire suppose toujours qu’une phrase puisse quitter celui qui la conçoit. Elle porte dès son commencement cette possibilité de sortir de l’écrit. Cette ouverture à un autre dont j’ignore tout fait déjà partie de sa manière de naître.

Aucun commentaire: