Où Igniatius, sans le savoir encore, découvre ses limites. Ce faisant, il s’approche de la parole qui le fuit.
Cahier d’Igniatius
Une goutte tombe. Le temps se dissout. La goutte est encore sous la feuille que déjà elle frappe l’eau.
Le cercle en d’infinie répliques forme une cible mouvante tandis que la chute, couronne dérisoire, dans l’instant demeure. Le commencement à l’infini demeure.
Une autre goutte tombe et tout recommence. Avec elle reviennent des souvenirs anciens. Se libère une odeur enfermée depuis des années dans un mur qui s’effondre. Apparait une image presque effacée. Devant les pieds, une pierre inondée porte soudain une lumière d’un autre temps. Une branche touche l’épaule avec la main. Le passé ne revient pas. Des voix le suivent. Elles ne parlent pas à celui qui est là. Elles reprennent simplement l’espace où elles n’avaient pas été entendues. Des phrases anciennes coulent dans le ruisseau. Certaines sont connues. Elles caressent et blessent avant d’être reconnues. D’autres sont déformées par le temps.
Cette parole, je la reçois depuis des années sans qu’elle aie trouvé de sortie. Elle pèse, non plus dans la mémoire mais dans la chair. Creuse le sternum. Tourbillonne sous la langue. La gorge, ultime digue, ne rompt toujours pas.
La terre, vers la tête, monte brusquement. Non. Les jambes ont plié. Mais le mouvement dans le temps se perd. Personne ne pourra le raconter. Une pierre reçoit le bassin. Le dos rencontre une paroi froide. Les mains se posent quelque part. Le corps se retrouve assis au milieu de cette abondance. Comme une bête tombée, il attend sans savoir ce qui vient. Ses paupières se ferment. Une lourdeur les prend et les abaisse. Alors la forêt extérieure disparaît. Quelque chose de plus terrible commence. Les lignes, sur le papier continuent leur voyage. Elles n’ont plus besoin des arbres. Elles poussent dans le noir.
Des réseaux s’ouvrent, se divisent. Deviennent des réseaux de réseaux. Des rosaces se mettent à tourner derrière les paupières. Des lignes se replient dans leurs propres lignes. Elles éclatent en géométries que personne ne dessine. Pourtant chaque détail possède l’exactitude d’une chose nécessaire. Le dessin s’est débarrassé du papier... puis de la main... puis du monde... et continue.... Cela se dessine sans personne pour dessiner. Celui qui, à peine quelques instants avant, fut Igniatius, n’est plus assez présent pour s’en attribuer le mouvement.
Ses yeux s’ouvrent avec une violence animale. Une poussée à laquelle aucune volonté n’aurait pu opposer ses pauvres décisions. Le vert désarmant de la forêt explose de nouveau. Magnifiques et terribles, les troncs jaillissent. Les pierres roulent. L’eau est là, réellement là, lorsque retentit dans la gorge un craquement profond. Un arbre est tombé quelque part.
Le craquement traverse la poitrine. Quelque chose se rompt. Une main monte jusqu'au cou. La gorge se contracte. Une pression s’y engouffre. Un bruit humain jaillit. L’oreille reçoit. La tête bouge. Elle cherche celui qui vient de l’émettre. Personne. Seulement une bouche ouverte. Puis une autre poussée, plus ancienne que le premier cri, soulève la poitrine, traverse la gorge. Elle frappe la langue contre les dents et jette dans l’air une syllabe. Le barrage vient de comprendre qu’il peut céder. Alors il cède. Improprement, abruptement, il éclate.
Tout ce qui s’était accumulé derrière arrive ensemble, les mots entendus, les mots retenus, les réponses jamais données, les voix d’enfance, les intonations des autres, les phrases comprises sans avoir pu être renvoyées, les sons dont la bouche possédait depuis toujours la forme secrète. Tout roule. Tout s’engouffre dans la brèche. Un fleuve noir emporte après la rupture de la digue, des arbres, des habitations, des bêtes, des toits, des morts, de la terre et les débris d’un monde dont personne n’avait imaginé qu’il se trouvait derrière l’eau. Tout se déverse dans le dessin.
La bouche parle sans demander. Elle ne s’adresse à personne. L’eau passe le bois. Sous le bois. Au dehors la phrase existe. Elle est là où tout passera. Elle vient de naître dans l’air d'avant. Celui dont elle sort tente en vain de la rejoindre. Le ruisseau passe sous une branche morte et la phrase revient, changée par ce qu’elle voit:
Le bois reste et l’eau passe.

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