Où Igniatius, largement à la dérive, découvre ses propres limites et s’approche ainsi de la parole qui le fuit. Ses sensations augmentent et se brouillent. Des souvenirs et des voix anciennes remontent. Tandis que les dessins semblent poursuivre leurs propres mouvements, presque sans lui. Le corps cède peu à peu. Puis quelque chose se rompt. La parole longtemps retenue trouve enfin un passage. Les mots accumulés, les réponses jamais données, les voix anciennes se précipitent ensemble. La bouche parle avant qu’Igniatius puisse rejoindre ce qu’elle dit.
Carnet d’Igniatius
La mousse couvre le bois. Les insectes creusent. L’humidité défait fibre après fibre. Une nouvelle poussée emporte la précédente… et le rire arrive. Il sort presque avec violence, se mêle au ruisseau. Il devient contagieux. Tout passe. La terre passe dans l’arbre. L’arbre passe dans la terre. L’eau monte dans les feuilles. Le ciel passe dans l’eau. Le jour passe sous les pieds. Le bas passe en haut. Le haut tombe. La pierre coule. L’eau se maintient. À sa surface les verbes se libèrent des choses. Ils courent eux aussi et s’accordent à ces choses. La langue, à peine née, devient sauvage. Elle n’a pas encore appris la politesse. Les mots s’accouplent au tout venant. Ils se séparent. Ils reviennent ou échangent leurs places. Bientôt il n’est plus possible de savoir si la forêt se met à parler ou si la parole, délivrée, se répand sur la forêt comme une nouvelle espèce de végétation. Puis, seul, tombe le mot “je”. Il fait presque plus de bruit que le craquement de l’arbre. Mais rien ne se présente. La main est là, comme la bouche, le froid, la douleur, les jambes, la couleur, les voix, les souvenirs, le bruit, la pierre sous le corps, pourtant rien n’arrive pour prendre possession de tout cela. Rien, hormis un jacassement.
Je, le mot, appelle. Personne ne répond. Alors la gorge avale le nom. La forêt peut enfin vivre sans lui. Les racines emportent les jambes en rampant. Dans le miroir de l’eau, elles descendent. Le sang prend de vitesse le ruisseau. Il trouve dans la poitrine une autre pente. Le vent traverse la bouche ouverte. Les feuilles tremblent sous les doigts. Le vert sort des feuilles. L’ombre sort de la terre. La lumière quitte le ciel. Toutes ces qualités vagabondent désormais sans leurs propriétaires. Comme si la création avait soudain été rendue à l’instant d’avant où aucune chose n’avait encore signé de son nom dans l’ombre de son dessin.
Plus personne ne regarde. Ça voit. Ça entend. Ça respire. Ça tombe. Ça se souvient... sans plus aucun passé.
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