jeudi 3 septembre 2026

(198) L’abracadabrante histoire de l’Enfant Lune

  

« Ce qui m’arrive n’arrive à personne, est anonyme par le fait que cela me concerne.»
Maurice Blanchot, L’Espace littéraire, « La solitude essentielle », Gallimard, 1955, p. 31.

 

Où Félix, en prenant garde de ne pas exposer une théorie de l’écriture, découvre en regardant et ressentant ce que Lucian et Igniatius ont fait, que cette découverte commence à le concerner lui-même.

Carnet de Félix

Je crois que je commence à comprendre pourquoi je me trompais chaque fois que je cherchais à savoir lequel de Lucian ou d'Igniatius avait inventé les personnages figurant dans les carnets et les dessins, comme si l’invention devait nécessairement appartenir à quelqu’un et qu’il suffisait, pour résoudre le problème, de remonter assez loin pour retrouver le propriétaire de la première idée. Je regardais Lucian, puis Igniatius, je comparais leurs dessins, leurs manières de faire, leurs phrases, leurs hésitations même, avec cette obstination professionnelle qui m’a longtemps fait croire qu’un phénomène devient plus intelligible dès qu’on parvient à lui assigner une origine, et je découvre maintenant que ce que j’appelais l’origine était peut-être précisément ce qui m’empêchait de voir ce qui s’était passé.

Il m'est venu l'idée qu'ils n’ont probablement pas commencé par inventer l’Enfant Lune... ils seraient arrivés jusqu’à lui.

Et avant lui il y avait déjà Pinocchio l’Autre, si toutefois je puis encore employer ce «il y avait» sans laisser entendre qu’il s’agissait d’un personnage entièrement constitué qui attendait quelque part qu’on le découvre. Pinocchio l’Autre avait été fait, défait, démembré, repris... quelque chose en lui avait cessé de pouvoir tenir dans la forme qui lui avait d’abord été donnée, et cette impossibilité même avait commencé à travailler. Ce que je prenais pour le remplacement d’un personnage par un autre ressemble maintenant davantage à un passage durant lequel la forme ancienne ne disparaît pas entièrement mais devient incapable de contenir ce qui est en train de lui arriver. L’Enfant Lune n’aurait donc pas été imaginé à la place de Pinocchio l’Autre... il serait apparu au point où Pinocchio l’Autre ne pouvait plus continuer à être seulement ce qu’il avait été.

Et je me rends compte que cette différence change presque tout de ce que je pensais jusqu'alors. Maintenant je peux encore voir Lucian se penchant sur les dessins d’Igniatius, reproduisant ses gestes, essayant moins d’en copier le résultat que d’entrer dans le mouvement qui avait rendu ce résultat possible... mais j’avais d’abord considéré cela comme une méthode, peut-être même comme une ruse assez habile: imiter pour comprendre. Je n’avais pas vu ce que l’imitation risquait de faire à celui qui imite, car lorsqu’un geste est reproduit avec suffisamment d’attention il cesse d’être seulement le geste d’un autre. Le bras apprend quelque chose que l’esprit n’avait pas prévu, la main rencontre une résistance, le trait dévie, une forme en appelle une autre et celui qui croyait suivre commence à produire ce qu’il n’aurait pas su concevoir avant d’avoir commencé à le tracer.

Peut-être... et cela reste une hypothèse est-ce ainsi que l’Enfant Lune s’est mis à exister entre eux. Je dis entre eux, et je sens immédiatement combien ce mot est préférable à «par eux». «Par» maintiendrait encore un auteur derrière son ouvrage, une volonté qui commande, une cause suffisamment forte pour expliquer son effet. «Entre», par sa double signification, ne retire rien à Lucian ni à Igniatius, mais oblige à considérer ce qui passe de l’un à l’autre, ce qui se modifie pendant le passage et qui, parce qu’il se modifie, ne peut plus appartenir entièrement à celui dont il provient.

Je me demande alors si ce n’est pas cela qu’ils ont fait avec Pinocchio l’Autre avant même de savoir qu’ils le faisaient. Ils l’ont poussé assez loin pour que le personnage cesse de confirmer ce qu’ils savaient déjà de lui. Quelque chose s’est défait sous leurs yeux, et au lieu de réparer la figure, de la ramener à sa première cohérence, ils ont laissé cette défection produire ses conséquences. Le bois s’est ouvert, la marionnette a perdu l’évidence de sa marionnette, le corps s’est dispersé, et de cette dispersion est venue une figure qui ne pouvait plus porter le même nom parce qu’elle n’habitait plus tout à fait le même monde.

Alors je repense à cette phrase qui m’était revenue: pourquoi donc écrit-on, sinon pour échapper à la prison du moi et à ses banalités?*

* Gabriel Josipovici, Moo Pak , Les nomades-Quidam éditeur, p.20




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