dimanche 6 septembre 2026

(202) L’abracadabrante histoire de l’Enfant Lune

 

Où, profitant, du voyage de Lucian, plus aucune frontière tracée par la perception n’obligeait davantage le réel... et où… si l’on est attentif, nous apparaît un phénomène détenu dans l’image… elle n’est pas tenue à notre découpage photographique de l’instant. Une image peut faire coexister plusieurs moments ou, plus subtilement, faire apparaître un événement central avec son “avant” ou son “après” immédiat. Ainsi, le paquebot, comme l’océan, après avoir été tenu à distance par l’acier, se trouvait encore divisé par le calcul. On lui avait donné des limites, des compartiments, presque des chambres, et tant qu’il demeurait dans celles qu’on avait prévues pour lui, il ne devait rien se produire que la technique ne pût contenir.

Cette manière de partager ce qui, au-dehors, ne connaissait aucune séparation rappelait encore l’œuvre silencieuse de l’autre architecture, celle qui, pour ne pas être submergée par l’incessante profusion du monde, devait elle aussi tracer des frontières là où rien ne les avait nécessairement tracées pour elle, distinguer une forme de son fond, un bruit parmi les autres, un mouvement dans le désordre apparent de tous les mouvements, reconnaître ici une chose, là une autre, puis les maintenir assez longtemps séparées pour qu’il devînt possible de penser qu’elles existaient chacune de leur côté. Sans cette faculté de découper, le monde aurait peut-être été aussi inhabitable pour l’esprit que l’océan l’était pour le corps. Mais il y avait, dans cette nécessité même, une étrange parenté avec les cloisons du paquebot, puisque ce qui permettait de ne pas être envahi reposait précisément sur l’assurance que certaines choses pouvaient demeurer de l’autre côté.
Or aucune frontière tracée par la perception n’obligeait davantage le réel que les parois d’acier n’obligeaient la mer à reconnaître le nom du compartiment contre lequel elle venait battre. Le cerveau pouvait appeler objet ce qu’il avait réussi à détacher de ce qui l’entourait, souvenir ce qu’il avait séparé du présent, danger ce qu’il avait appris à distinguer du reste, et ces divisions étaient suffisamment efficaces pour qu’on oublie parfois qu’elles étaient aussi une manière de rendre praticable ce qui, avant leur intervention, ne s’était présenté sous aucun de ces noms. Sa puissance venait en grande partie de là… non seulement recevoir, mais organiser ou conserver… ou rapprocher… séparer… transformer l’immense continuité de ce qui arrive en un monde où quelque chose peut être reconnu, attendu, évité, recherché. Pourtant, comme pour le navire, l’efficacité même du compartiment pouvait un jour faire croire que ce qui avait été distingué ne communiquerait jamais avec ce dont on l’avait séparé.

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