lundi 7 septembre 2026

(203) L'abracadabrante histoire de l'Enfant Lune

   

" D’ailleurs ces voyageurs vulgaires eussent été moins intéressés que moi si devant eux on eût prononcé — et malgré la notoriété acquise par certains — les noms de ces fidèles que je m’étonnais de voir continuer à dîner en ville, alors que plusieurs le faisaient déjà, d’après les récits que j’avais entendus, avant ma naissance, à une époque à la fois assez distante et assez vague pour que je fusse tenté de m’en exagérer l’éloignement. Le contraste entre la continuation non seulement de leur existence, mais du plein de leurs forces, et l’anéantissement de tant d’amis que j’avais déjà vus, ici ou là, disparaître, me donnait ce même sentiment que nous éprouvons quand, à la dernière heure des journaux, nous lisons précisément la nouvelle que nous attendions le moins, par exemple celle d’un décès prématuré et qui nous semble fortuit parce que les causes dont il est l’aboutissant nous sont restées inconnues. Ce sentiment est celui que la mort n’atteint pas uniformément tous les hommes, mais qu’une lame plus avancée de sa montée tragique emporte une existence située au niveau d’autres que longtemps encore les lames suivantes épargneront. Nous verrons, du reste, plus tard la diversité des morts qui circulent invisiblement être la cause de l’inattendu spécial que présentent, dans les journaux, les nécrologies. Puis je voyais qu’avec le temps, non seulement des dons réels, qui peuvent coexister avec la pire vulgarité de conversation, se dévoilent et s’imposent, mais encore que des individus médiocres arrivent à ces hautes places, attachées dans l’imagination de notre enfance à quelques vieillards célèbres, sans songer que le seraient, un certain nombre d’années plus tard, leurs disciples devenus maîtres et inspirant maintenant le respect et la crainte qu’ils éprouvaient jadis."

Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, Sodome et Gomorrhe, nrf, édition 1919 tome 10

 

Où Félix pourrait commencer à soupçonner que sa propre pensée est désormais devenue l’un des moteurs cette “circulation”... sans qu’il s’en aperçoive encore clairement. 

 


Où l’on apprend que Félix vivrait une véritable expérience à mesure qu’il avance dans les carnets, jusqu’à ce que sa lecture prenne pour lui la consistance d’une géographie réelle.

Carnet de Félix

Je ne sais plus exactement à quel moment j’ai commencé, dans les dessins que m’envoie Lucian, à remarquer la présence des perroquets.

Il faudrait peut-être que je reprenne ces dessins les carnets dans l’ordre, si tant est qu’il y en ait un, puisque celui de l’Enfant Lune semble quelquefois précéder celui de Lucian qui paraît pourtant le commenter, tandis qu’Igniatius rapporte des choses qu’il prétend tenir de Lucian et que Don Carotte, dont je ne sais plus très bien s’il vient avant ou après les autres, traverse plusieurs de leurs récits avec cette aisance particulière qu’ont certains personnages à se trouver quelque part avant même que celui qui les raconte ait eu l’idée de les y placer. Il faudrait reprendre aussi les dessins, les poser côte à côte, vérifier les dates lorsqu’il y en a, ce qui est parfaitement exceptionnel, comparer les encres, les papiers, les reprises, et je l’ai fait, naturellement, avec cette obstination professionnelle dont je pensais autrefois qu’elle me protégeait des hypothèses trop séduisantes… mais il arrive un moment où l’accumulation des précautions produit elle-même une sorte de vertige, parce qu’à force de suivre chaque piste séparément on découvre qu’elles débouchent toutes sur un territoire dont aucune carte ne donne exactement les limites.

Et, brusquement, les perroquets étaient là… et ils y sont toujours… Pas partout, évidemment, ce qui serait presque rassurant. Ils apparaissent dans plusieurs carnets, quelquefois simplement mentionnés, quelquefois engagés dans des conversations dont personne ne semble s’étonner autant que moi, et ils surgissent aussi dans certains dessins, au détour d’une branche, sur une rambarde, au-dessus d’une scène ou légèrement à l’écart, avec cette manière qu’ont les oiseaux représentés de sembler regarder celui qui les regarde davantage qu’ils ne regardent ce qui se passe autour d’eux. Je pourrais accepter qu’Igniatius les ait empruntés à Lucian, que Lucian les ait trouvés chez l’Enfant Lune, que Don Carotte ait ensuite repris ce qui circulait déjà entre eux; ce serait même l’explication raisonnable, celle que je devrais probablement écrire dans la marge avant de refermer les dossiers, mais cette explication suppose précisément ce que je ne parviens plus à établir: qui a vu quoi le premier, qui a lu qui, qui connaissait l’existence des autres carnets et, surtout, comment certaines apparitions se répondent alors qu’il m’est impossible de trouver le passage par lequel elles auraient pu se transmettre. Je dis «se transmettre» et je m’aperçois aussitôt que le mot commence déjà à décider à ma place.

Car depuis quelques jours — quelques semaines peut-être, je compte assez mal le temps lorsque je reste longtemps devant ces pages…  Je m’arrête un instant devant une idée… et une autre revient, et plus je voudrais la tenir à distance afin de l’examiner correctement, plus elle ressemble à ces fleuves que j’ai vus autrefois sur des cartes et dont la largeur devient telle à l’approche de l’océan qu’on ne sait plus à quel endroit précis le fleuve cesse d’être fleuve et la mer commence à être mer. Je me trouve maintenant dans cet estuaire presque dormant où l’eau semble avoir perdu toute hâte, où les courants s’élargissent entre les bancs de vase et les herbes noyées, où des bras secondaires se séparent du chenal principal pour revenir beaucoup plus loin sans qu’il soit possible de dire s’ils se sont égarés ou s’ils connaissaient simplement une route que nous ignorions, et pourtant, sous cette lenteur étale, je sens encore quelque chose courir. Je le sens véritablement. Ce n’est pas une comparaison que je construis depuis ma chaise… Sous cette eau épaisse et presque immobile, quelque chose se souvient.

Le fleuve se souvient de sa jeunesse. Je le vois descendre des montagnes où il n’était encore qu’une eau glacée surgissant entre les pierres, d’abord filet transparent à peine assez large pour entourer une racine, puis torrent qui rassemble d’autres eaux, bondit sur les blocs, se précipite dans des ravins dont les parois se rapprochent au-dessus de lui jusqu’à ne laisser entre elles qu’une étroite déchirure de ciel; et je descends avec lui, je sens sous mes pieds la roche devenir lisse, presque noire, l’air se charger d’une poussière froide arrachée aux cascades, tandis que les parois, couvertes de lichens jaunes, de mousses épaisses et de fougères accrochées dans des fissures où aucune main humaine ne pourrait atteindre, s’élèvent de chaque côté comme les murailles d’un monde qui n’aurait jamais eu besoin de nous.

Plus bas, le torrent disparaît.




 

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