« Le visible autour de nous semble reposer en lui-même. C’est comme s’il avait une sorte de profondeur, un arrière-plan qui n’est pas autre chose que lui-même. Mais en même temps, il n’est pas clos sur soi. Il est ouvert, il appelle, il renvoie au-delà de lui-même.
Ce que nous voyons n’est jamais donné en plénitude. Il y a toujours une face cachée, un retrait, une absence au cœur même de la présence.
Le visible est donc à la fois ce qui se montre et ce qui se dérobe. Il n’est pas une chose, mais une modulation de l’être, une manière pour l’être de se donner sans jamais se livrer entièrement.
Ainsi, voir n’est pas saisir un objet, mais entrer dans un champ où le visible et l’invisible se croisent.
Ce qui est donné n’épuise jamais ce qui est.»
Ce que nous voyons n’est jamais donné en plénitude. Il y a toujours une face cachée, un retrait, une absence au cœur même de la présence.
Le visible est donc à la fois ce qui se montre et ce qui se dérobe. Il n’est pas une chose, mais une modulation de l’être, une manière pour l’être de se donner sans jamais se livrer entièrement.
Ainsi, voir n’est pas saisir un objet, mais entrer dans un champ où le visible et l’invisible se croisent.
Ce qui est donné n’épuise jamais ce qui est.»
Le Visible et l’Invisible, Maurice Merleau-Ponty
Lucian essaie de mettre de l'ordre dans idées.
Carnet de Lucian
La
baleine, changeant constamment de forme, est devenue Léviathan. Elle n’est plus seulement une présence dans le
monde. Elle précède le monde tel que nous le percevons. Elle en est
comme la pré-condition obscure, la matière encore indistincte où formes,
frontières et lois ne sont pas fixées. Dire qu’elle est un avant-monde,
c’est dire qu’elle n’appartient pas à l’ordre stabilisé des choses,
mais à ce moment où le monde n’est pas encore séparé de ce qui, au sens
strict, le déborde… ce qui en défait les limites.
Dans
les traditions anciennes, le Léviathan n’est pas simplement une
créature parmi d’autres. Il est souvent lié aux eaux primordiales, à ce
qui précède la distinction entre terre et mer, entre forme et chaos.
Mais ici, ce chaos, celui qu'amène Igniatius et ses images, n’est pas un désordre pur. Il est déjà, comme la baleine, structuré de
mémoire, strié, parcouru de lignes. Il n’est pas informe: il est en
train de se former.
Ainsi,
la baleine qui se montre ici n’est pas seulement archaïque. Elle est
générative. Elle contient en elle les conditions d’apparition du monde,
mais sous une forme encore non distribuée, encore non stabilisée. Elle
est un monde qui n’a pas encore choisi ses contours. Un monde qui n’a
pas encore séparé l’intérieur de l’extérieur.
C’est
pourquoi ses cicatrices sont si importantes. Elles ne racontent pas
seulement ce qui lui est arrivé. Elles sont les premières
différenciations, les premières lignes qui découpent, qui tracent, qui
ouvrent des chemins dans l’indistinction. Avant d’être mémoire, elles
sont déjà géographie en train de naître.
Le Léviathan devient alors un avant-paysage.
Dans
ce contexte, la passerelle rouge prend une dimension radicalement
différente. Elle n’est plus simplement un pont au-dessus d’un corps.
Elle est une tentative humaine de tracer une ligne dans ce qui n’est pas
encore un monde stabilisé. Elle est une ligne d’orientation dans
l’avant-monde.
Mais cette ligne ne mène pas vers un lieu apaisé. Elle mène vers un feu sous l’eau.
Ce
feu est paradoxal seulement si l’on reste dans l’ordre ordinaire des
éléments. Car dans les profondeurs marines existent des phénomènes qui
déjouent ces oppositions: sources hydrothermales, failles volcaniques,
laves sous-marines. Là, le feu ne s’oppose pas à l’eau. Il y travaille
de l’intérieur. Il ne détruit pas seulement: il engendre, il
transforme, il fait surgir des formes inédites de vie. Le feu sous l’eau est donc une image très précise: celle d’un principe de transformation actif dans ce qui semble l’éteindre.
Dans cette image, le feu n’est peut-être pas visible directement, mais tout y
conduit. Les fumées claires qui descendent, ou qui montent… tout indique
une activité cachée, une intensité qui n’est pas à la surface. Ce feu
est en profondeur, comme si la vérité du monde ne se donnait pas dans ce
qui est visible, mais dans ce qui travaille silencieusement en dessous.
La
passerelle n’est donc pas un simple chemin. Elle est une approche du
lieu où les éléments cessent d’être opposés. Un lieu où l’eau brûle et
où le feu ne consume pas mais transforme.
Quant à la carcasse du bateau, elle introduit une autre temporalité: celle du monde humain déjà constitué et navigué, déjà organisé, mais qui a échoué. Le
bateau est l’instrument du monde ordonné: navigation, orientation,
commerce, exploration. Il suppose que la mer est un espace mesurable,
traversable, que l'on peut cartographier. Or ici, ce bateau est brisé. Son mât se
dresse encore, mais comme un vestige. Ses planches sont défaites. Il
n’est plus un moyen de passage. Il est devenu trace d’un échec.
Et
cet échec a un sens précis: le monde humain, avec ses instruments, ne
tient pas dans l’avant-monde. Il ne peut pas s’y maintenir intact. Il y
est désarticulé.
Le Léviathan, en tant qu’avant-monde, désorganise les formes établies. Mais
il ne les anéantit pas complètement. Il les transforme en vestiges, en
restes, en matériaux. Le bateau n’a pas disparu. Il persiste, mais sous
forme de débris. Il devient lui aussi une cicatrice du monde humain sur
le corps du monde plus ancien.
Ainsi, trois régimes coexistent dans ces images:
Le Léviathan comme avant-monde, masse vivante et mémorielle.
Le feu sous l’eau comme principe actif, transformation silencieuse.
La carcasse du bateau comme trace d’un monde déjà constitué, mais défait.
Le feu sous l’eau comme principe actif, transformation silencieuse.
La carcasse du bateau comme trace d’un monde déjà constitué, mais défait.
Et entre eux, la passerelle.
Cette
passerelle est peut-être la seule chose qui n’appartienne pleinement à
aucun de ces régimes. Elle n’est ni purement archaïque, ni purement
humaine, ni purement élémentaire. Elle agit comme une tentative. Elle est ce geste
fragile par lequel quelque chose cherche à se tenir entre ces niveaux.
Elle ne garantit rien et ne prêtant rien sauver. Elle relie... provisoirement.
Et
celui qui s’y tient... ou y est passé... n’est pas simplement en équilibre.
Il est dans une situation beaucoup plus radicale: il avance dans un
monde qui n’est pas encore fixé, au-dessus d’une mémoire qui pourrait se
rouvrir, en direction d’un feu qui transforme ce qui s’en approche.
On
pourrait dire, pour resserrer sans enfermer, que cette image ne
représente pas un paysage, mais un moment où le monde est encore en
train de se faire, et où l’humain apparaît non comme un maître, mais comme un simple passant...


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