samedi 10 octobre 2026

(237) Pinocchio l’Autre



Où Pinocchio l’Autre, bien avant Igniatius, lui aussi pris dans l'ampleur de vêtements trop grand, dans les méandres de sa pensée et des pièges du langage, essaie d’en sortir par le dessin et l’écrit.

Cahier de Pinocchio l’Autre

La forêt ne me contient plus. Elle distribue une partie de son poids aux pierres, une part de sa chaleur à l’air humide. Elle répand ses lignes aux racines. Donne de la voix au ruisseau. Rien ne se perd. Rien ne sait encore ce qu’est son ensemble. La matière se joue et se décharge de moi. 

Une branche sombre se courbe sur une pierre claire. Pendant l'éclair d'un seul instant, une épaule se met à exister. Le courant bouge et l’épaule disparaît. Deux fougères écartées conservent entre elles une petite verticale obscure. La lumière pose dessous deux jambes maigres, l’ombre tombe par-dessus comme un vêtement immense. Quelque chose se tient là une seconde avant que le vent ne le déchire et découvre une doublure couleur chair. Ce n'est pas un enfant. Pas encore. Juste un minuscule debout maintenu par des fils invisible.

Ailleurs, une racine droite prolonge un bras refuse d'exister. Un simple morceau de bois semble attendre une main. Une masse noire sous les feuilles acquiert la lente obstination d’un dos animal avant de redevenir pierre.

Dans l’ombre changeante de son feuillage, la forêt essaie des êtres. Elle échoue et recommence. Elle tente de porter et de marcher. Elle essaie d’être tirée par quelque chose d’invisible. Elle s’aventure à suivre... puis à refuser... avant de rire avec un visage qui, lui, ne rit pas.

Puis l’eau reprend tout. Les formes meurent avant même d'être nommée. Une autre apparaît déjà. En cette fabrique furieuse quelque chose d’autre, encore, traverse soudain la pierre contre laquelle une main s’est posée. L’appui d’une paume qui n’est pas là et cherche à s’incarner. Un poids ou une caresse qui n’est pas encore ou qui, déjà, n’est plus là. La mousse est légèrement couchée dans un sens qui convient parfaitement à la main présente. Le geste se répète avec une exactitude aussi étrange que deux temps qui se superposent.

Un homme a posé sa main ici. Un autre être, demain, la posera aussi. La forêt tente mais ne choisit pas. L’eau non plus. Le ciel reflété a déjà reçu son regard et pourtant l’attend. Ce corps absent ne possède aucun visage, aucun nom, aucune histoire. Il n’est qu’une inclinaison vers l’eau. Une tête baissée. Une main sur une pierre. Un regard pris par les mêmes constellations et qui jamais ne voit les mêmes étoiles. Une crue subite emporte ces présences... Quelque chose commence à mourir. Une couleur recule et s'évapore. Une feuille acceptant de perdre ses milliers de détails, redevient simplement ce qu’elle était avant. Le ruisseau reprend ses sons dispersés et les réunit dans un murmure. La pierre sortant des siècles dont elle est faite, consent à redevenir ce petit bloc humide sur lequel un corps peut s’appuyer. Quelque autre chose voudrait vivre.



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