samedi 16 mai 2026

(66) L’abracadabrante histoire de l’Enfant Lune


« Mon seul souvenir, c'est que je voulais éteindre l'ordi mais qu'il refusait de s'éteindre, alors que sur l'écran s'ouvraient automatiquement, dans de nouvelles fenêtres, tous les fichiers de tous les textes que j'avais écrits dans ma vie, et que le curseur les effaçait un à un, en commençant par la fin, faisant disparaître chaque phrase; chaque mot, chaque titre.»

Makis Malafékas, Deepfake, traduit du grec par Nicolas Pallier, Asphalte 


– Certaines vérités devraient-elles rester secrètes?
– Il va de soi que toutes ne peuvent être dévoilées…


Cahier de l’Enfant Lune

On croit volontiers que révéler, c’est libérer. Mais toute révélation n’est pas émancipatrice. Certaines vérités, livrées trop tôt, ne produisent pas de clarté: elles désorganisent et, quelques fois, elles ouvrent un vide là où il n’y avait encore qu’une ignorance stable. Or, cette ignorance n’est pas toujours un défaut; elle peut être une forme provisoire d’équilibre. Détruire cet équilibre sans préparer ce qui doit le remplacer, c’est livrer l’être à une chute sans fond.
C’est pourquoi il existe des vérités qui ne peuvent apparaître que sous la forme d’un détour. Elles ne se donnent pas frontalement. Elles passent par des images, par des récits, par des figures qui en amortissent la violence. Le mythe, en ce sens, n’est pas une dissimulation de la vérité: il est sa condition de possibilité. Il permet à ce qui ne peut être directement soutenu d’être approché et traversé sans être immédiatement destructeur.
Le secret, alors, n’est plus ce qui s’oppose à la vérité; il en devient le mode d’apparition. Il est la forme sous laquelle la vérité consent à se laisser approcher sans se livrer entièrement. Il ne s’agit pas d’un refus, mais d’un rythme. Toute vérité a son temps, non pas un temps extérieur, mesuré, mais un temps intérieur, qui est celui de la maturation.
Ainsi, ce qui doit rester secret n’est pas ce qui devrait ne jamais être dit. C’est ce qui ne peut être dit sans que celui qui entend soit prêt à devenir autre. Car certaines vérités ne s’ajoutent pas à ce que nous savons; elles nous déplacent hors de nous-mêmes. Elles ne sont pas des contenus; elles sont des passages.
Et c’est peut-être là que réside leur exigence la plus radicale: elles ne demandent pas seulement d’être comprises, mais d’être vécues. Elles ne s’offrent qu’à celui qui accepte de perdre l’appui qu’il croyait avoir sur le monde. Dès lors, le secret n’est plus une frontière posée entre les hommes; il est une frontière en chacun, une ligne de crête où le savoir devient expérience, et où l’expérience elle-même devient transformation.
Il ne s’agit donc pas de savoir s’il faut révéler ou taire. Il s’agit de discerner ce qui, en nous, est capable de recevoir. Car la vérité n’est pas seulement ce qui se dit; elle est ce qui arrive. Et tout ce qui arrive ne peut être accueilli à découvert. Certaines vérités exigent l’ombre, non pour se cacher, mais pour naître.





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