« La tempête joue un air de danse; elle siffle grince et mugit. Vois! là! comme le bateau minuscule danse! La nuit est joyeuse et terrible.
Des montagnes d'eau forment la mer rugissante. Ici s’ouvre un obscur abîme, là s’érige une blanche tour.»
Heinrich Heine, Retour
Où Lucian raconte comment après avoir embarqué sur un bateau, se met à ressentir une étrange liaison avec la mer... et où, l'un avec l'autre, ils se mettent à danser...
Ce ne fut qu’après plusieurs jours de mer, lorsqu’il n’exista plus derrière nous aucune côte dont la vue pût encore maintenir l’illusion d’un trajet mesurable entre un point quitté et un autre à rejoindre, que l’expression me vint: j’avais fait le voyage, comme on disait autrefois faire le pèlerinage, formule qui me parut d’abord si disproportionnée à mon entreprise que j’en souris, puisque je n’allais chercher ni sanctuaire ni relique, et que j’aurais sans doute, si l’on m’avait interrogé, parlé plus raisonnablement d’une vérification, d’une confrontation entre des dessins et les lieux qu’ils prétendaient représenter, peut-être même d’une nécessité de replacer certaines images dans les conditions concrètes dont elles avaient pu naître; mais sous ces précautions, qui étaient aussi les habitudes d’un homme ayant longtemps appris à ne pas confondre ce qu’il suppose avec ce qu’il sait, demeurait quelque chose de beaucoup plus simple et de beaucoup moins défendable, qui était que je voulais voir, comme si la vue, appelée au secours d’une difficulté née des images, pouvait encore me fournir ce point fixe à partir duquel je distinguerais enfin ce qui appartenait au monde, ce qui appartenait au dessin et ce qui, entre les deux, devait être attribué à celui qui avait tenu le crayon.
Le paquebot lui-même m’avait paru, les premiers jours, favoriser cette confiance, tant sa masse considérable semblait instituer entre la mer et moi une médiation assez puissante pour que je pusse oublier ce qui nous portait; à force de parcourir ses ponts, ses escaliers et ses longues coursives éclairées, j’avais cessé de penser à l’énormité de cette architecture flottante comme on cesse, dans une maison, de penser au poids des murs ou à l’épaisseur du toit, et les rangées de hublots lumineux qui accompagnaient nos nuits, les portes entrouvertes, quelque fauteuil abandonné à l’angle d’un salon, une chaise qui glissait parfois de quelques centimètres lorsque le roulis augmentait, suffisaient à donner au navire cette apparence de vie que je n’avais jamais songé à mettre en doute, bien que je ne puisse aujourd’hui me rappeler presque aucun visage, aucune conversation, aucun de ces mille mouvements humains dont j’aurais dû être entouré ; mais il est des absences dont nous ne nous apercevons qu’après les avoir quittées, et peut-être l’abondance même des traces humaines, cette lumière répandue partout, ces portes, ces escaliers, ces sièges, ces tables, m’avait-elle dispensé de chercher ceux qui auraient dû les habiter, comme si la demeure, devenue assez vaste, avait fini par remplacer ceux auxquels elle était destinée.
La mer, cependant, avait commencé à faire sentir sa présence d’une manière si lente qu’il me fallut du temps pour comprendre que quelque chose changeait, car il n’y eut pas d’abord cette violence commode qui, en se déclarant, permet à l’homme de nommer ce qu’il affronte, mais de grands mouvements dont l’amplitude semblait excéder la vague particulière que l’œil pouvait suivre, et qui prenaient le navire tout entier dans une respiration immense où il montait avec une lenteur presque solennelle, continuant parfois de s’élever après que mon corps, croyant le mouvement achevé, avait déjà préparé la descente, puis demeurait un instant suspendu dans une région incertaine où mon propre poids semblait se modifier avant que la masse entière ne redescendît selon une courbe si vaste que je ne savais plus si nous tombions ou si la mer, en se retirant sous nous, nous laissait simplement retrouver un niveau qu’elle avait momentanément déplacé.
À ce premier mouvement s’en ajoutait un autre, venu du travers, qui inclinait l’ascension au moment même où j’essayais de lui répondre, et bientôt il me devint impossible de conserver cette attitude presque orgueilleuse que nous avons lorsque nous prétendons continuer à marcher normalement sur un sol qui ne l’est plus, car je devais élargir ma démarche, déplacer mon poids d’une jambe sur l’autre, porter l’épaule en avant, la retirer aussitôt, avancer le pied pour corriger une inclinaison qui, lorsque je le posais, avait déjà commencé à s’inverser, si bien que chacun de mes gestes, juste au moment où je l’avais décidé, devenait la cause du déséquilibre suivant ; et je me retrouvai ainsi engagé malgré moi dans une sorte de danse dont je ne connaissais ni les pas ni la mesure, tandis qu’un professeur invisible, si quelque imagination ironique avait absolument voulu en placer un auprès de moi, n’aurait eu nul besoin de compter les temps ni de montrer le mouvement, puisqu’il lui aurait suffi de déplacer le plancher pour obtenir de mon corps une volte maladroite, un recul précipité, une flexion, une révérence involontaire ou cette ouverture soudaine des bras par laquelle je ne cherchais nullement à produire une figure mais seulement à empêcher ma chute.

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