Où Lucian, après avoir lu les carnets de Don Carotte et de Sang Chaud… et s’étant mis en route sur les traces de ces derniers… rédige à son tour un compte-rendu de son propre voyage sur ce qu’il croit… ou espère être les mêmes lieux.
Extrait du carnet de Lucian
Juste avant le crépuscule, alors que je n'avais encore reconnu aucun des lieux décrits dans les carnets, la forêt se dressa devant moi avec une familiarité dont je ne parvenais pas à déterminer l'origine. Rien pourtant ne m'était véritablement connu. Je n'étais jamais venu ici. Mais il arrive parfois que les lectures précèdent les paysages au point de leur donner, dès la première rencontre, le visage d'un souvenir.
Je m'arrêtai quelques instants avant d'entrer sous les arbres.
Depuis mon départ, je pensais souvent à Igniatius. Il persistait à soutenir que les dessins n'étaient pas de lui. Plus étrange encore, il semblait parfois attendre de moi un aveu que j'étais incapable de lui faire. J'avais beau lui répéter que je n'avais, jusqu’alors… avant qu’il ne me les aie apporté… et que, pour les comprendre… je les ai copié… jamais dessiné ces images, je sentais qu'aucune dénégation ne pouvait véritablement répondre à son attente. Comme si la question ne portait déjà plus sur celui qui avait dessiné, mais sur celui qui consentirait un jour à reconnaître ce qui, à travers ces dessins, cherchait depuis longtemps son auteur.
Cette pensée m'accompagnait lorsque j'entrais dans la forêt.
Je retrouvais presque aussitôt ce que Don Carotte avait appelé son architecture ancienne, puis ce que Sang Chaud avait reconnu comme une lente intelligence des relations. Les deux descriptions me revenaient sans effort, non comme des phrases apprises par cœur, mais comme deux manières différentes d'habiter un même lieu. Je compris alors qu'un paysage ne demeure jamais identique… ce sont les regards successifs qui lui donnent peu à peu sa profondeur.
Je marchais cependant avec une certaine méfiance envers mes propres impressions. Je craignais moins de ne rien reconnaître que de reconnaître ce que j'avais simplement lu. Je m'efforçais donc d'oublier les carnets. Je voulais voir les arbres et la forêt qu’ils constituent avant les mots qui les avaient déjà nommés.
Ce projet se révéla plus difficile que je ne l'avais imaginé.
Les grands troncs montaient dans une lumière de plus en plus rare. Les racines disparaissaient sous les mousses épaisses. Chaque branche semblait répondre à une autre, chaque silence trouvait sa place parmi les appels des oiseaux et les bruissements invisibles. Était-ce réellement la forêt que j'observais, ou les pages qui continuaient de travailler en moi? Je ne savais plus très bien où finissait la mémoire des mots et où commençait celle des choses.
Cette hésitation ne tarda pourtant pas à s'effacer.
À mesure que j'avançais, lentement je cessais de comparer. Les carnets ne disparaissaient pas… ils changeaient simplement de fonction. Ils ne m'apprenaient plus ce que j'étais censé voir. Ils m'apprenaient à regarder.
Je songeai alors à une idée qui m'avait souvent traversé sans jamais parvenir à se formuler clairement: il est peut-être des œuvres qui ne cherchent nullement à être comprises. Elles désirent seulement produire d'autres regards. Leur véritable auteur n'est peut-être pas celui qui les écrit ou les dessine, mais celui qui, un jour, consent à voir autrement par leur intermédiaire.
Lorsque la lune apparut au-dessus de la voûte des arbres, je poursuivis ma route dans un silence qui ne ressemblait plus à celui de mon départ. J'avais quitté les carnets sans les abandonner. Ils ne marchaient plus devant moi… ils marchaient désormais avec moi. Et je compris soudain pourquoi il devenait si difficile de savoir qui, d'Igniatius, de Don Carotte… de Sang Chaud… ou de moi-même, suivait réellement les traces des autres.
Je retrouvais presque aussitôt ce que Don Carotte avait appelé son architecture ancienne, puis ce que Sang Chaud avait reconnu comme une lente intelligence des relations. Les deux descriptions me revenaient sans effort, non comme des phrases apprises par cœur, mais comme deux manières différentes d'habiter un même lieu. Je compris alors qu'un paysage ne demeure jamais identique… ce sont les regards successifs qui lui donnent peu à peu sa profondeur.
Je marchais cependant avec une certaine méfiance envers mes propres impressions. Je craignais moins de ne rien reconnaître que de reconnaître ce que j'avais simplement lu. Je m'efforçais donc d'oublier les carnets. Je voulais voir les arbres et la forêt qu’ils constituent avant les mots qui les avaient déjà nommés.
Ce projet se révéla plus difficile que je ne l'avais imaginé.
Les grands troncs montaient dans une lumière de plus en plus rare. Les racines disparaissaient sous les mousses épaisses. Chaque branche semblait répondre à une autre, chaque silence trouvait sa place parmi les appels des oiseaux et les bruissements invisibles. Était-ce réellement la forêt que j'observais, ou les pages qui continuaient de travailler en moi? Je ne savais plus très bien où finissait la mémoire des mots et où commençait celle des choses.
Cette hésitation ne tarda pourtant pas à s'effacer.
À mesure que j'avançais, lentement je cessais de comparer. Les carnets ne disparaissaient pas… ils changeaient simplement de fonction. Ils ne m'apprenaient plus ce que j'étais censé voir. Ils m'apprenaient à regarder.
Je songeai alors à une idée qui m'avait souvent traversé sans jamais parvenir à se formuler clairement: il est peut-être des œuvres qui ne cherchent nullement à être comprises. Elles désirent seulement produire d'autres regards. Leur véritable auteur n'est peut-être pas celui qui les écrit ou les dessine, mais celui qui, un jour, consent à voir autrement par leur intermédiaire.
Lorsque la lune apparut au-dessus de la voûte des arbres, je poursuivis ma route dans un silence qui ne ressemblait plus à celui de mon départ. J'avais quitté les carnets sans les abandonner. Ils ne marchaient plus devant moi… ils marchaient désormais avec moi. Et je compris soudain pourquoi il devenait si difficile de savoir qui, d'Igniatius, de Don Carotte… de Sang Chaud… ou de moi-même, suivait réellement les traces des autres.

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